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Full text of "Mémoires d'un touriste par de Stendhal (Henry Beyle) Nouv. éd. rev. et augm. d'une grand partie entièrement inédite"

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ŒUVRES COMPLÈTES 



DE STENDHAL 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE 



CALMANN LEVY, EDITEUR 



ŒUVRES COMPLETES 

DE 

STENDHAL 

(hbnrt beyle) 

ForOiat grand in-18 
LA CHAHTRKUSa DR PARME 1 toK 

l'abbesse de CASTRO. Les Cenci, — La Duchesse de 
Paliano, — Vittoria Accaramhoni , etc., etc. . . 1 — 

CORRESPONDANCE INEDITE. Introduction de p. Méri- 
mée et portrait 2 — 

DE l'amour 1 — 

HISTOIRE DE LA PEINTURE EN ITALIE 1 — 

MÉLANGES d'art ET DE LITTERATURE, en graiidc par- 
tie inédits 1 — 

.MÉ.MoiRES d'un TOURISTE. — Préfacc inédite. ... 2 — 
NOUVELLES, — Vardna Vanini, — Le Philtre, — Le 
Coffre et le Revenant, etc., etc 1 — 

NOUVELLES INEDITES 1 — 

PROMENADES DANS ROME 2 — 

RACINE ET SHAKSPEARE 1 — 

ROMANS ET NOUVELLES 1 — 

ROME, NAPLEs ET FLORENCE.— Préface inédite. . . 1 — 

LE ROUGE ET LE NOIR 1 — 

VIE DE NAPOLÉON. — Fragments 1 — 

' VIE DE ROSSINI l — 

VIES DE HAYDN, DE MOZART ET DE METASTASE. ... 1 — 



Coulomuiiers. — Typ. Paul BRODAKD. 



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E MOIRES 



D f ry 



TOURISTE 



DE STENDHAL 

(henry bkyle) 



I 



NOUVELLE EDITION REVUE 

«X A.UGMËNTÉB d'uNB GRANDE PARTIB ENTIBBBMBNT INÉDiTU 




PARIS 

GALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RUE AUBER, 3 




1891 

Droits de reproduction et de traduction réservés. 



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Lu 






AVERTISSEMENT 



(INEDIT, 



Le journal manuscrit de M. L..., commis voyageur pour 
le commerce des fers, a formé la base de l'ouvrage que l'on 
se dispose à lire. M. L... a le défaut d'appeler un peu trop 
les choses par leur nom, ce qui pourrait donner une idée 
très-fausse de son caractère et le peindre en noir. Il m'a 
prié de corriger son style, à quoi j'ai répondu que j'aurais 
grand besoin que l'on corrigeât le mien ; je méprise et dé- 
teste le style académique. 

M. L..., accoutumé à parler espagnol ou anglais aux co- 
lonies, avait admis beaucoup de mots de ces langues comme 
plus expressifs. 

— Expressifs! sans doute, lui disais-je, mais pour ceux 
qui savent l'espagnol et l'anglais. 

Indiquer ces légers défauts, c'est dire toute la faible part 
que j'ai prise à la rédaction des pages suivantes. J'ai dû 
supprimer un quart du manuscrit, qui consistait en anec- 
dotes et en réflexions; tout cela pourra se hasarder plus 
tard, si malgré son ton de franchise, ce Voyage en France 

1 



6 ŒUVRES DE STENDHAL. 

trouve des lecteurs. JVn doute; l'auteur ne ménage aucune 
coterie. Il fallait, suivant moi, supprimer tout ce qui pou- 
vait déplaire au faubourg Saint-Germain, ou tout ce qui 
pouvait déplaire au National. 

Mes opinions politiques sont différentes de celles de l'au- 
teur, et plus sages; mais il a tenu à n'être point adouci. 

lin. 



INTRODUCTION 



(lsédite) 



Je vais dire ce que j'ai fait, ou plutôt ce qu'on a fait de 
moi, depuis bientôt trente-quatre ans que je suis dans ce 
monde. 

Mon père, homme sévère et qui était parvenu, à force de 
travail, à se faire un nom dans une profession savante, me 
répétait tous les jours que j'étais pauvre, et me fit donner 
une excellente éducation ; mais ce ne fut pas sans peine, 
du moins de ma part. 

Je n'ai point connu les joies de l'enfance, et ma vie a 
toujours été sévère. A dix ans, je travaillais dix heures par 
jour au grec, au latin, aux mathématiques, etc. Ce fut 
avec grande peine que le rigorisme paternel m'accorda la 
musique et le dessin , mais à la condition que je me lève- 
rais une heure plus tôt chaque matin, et cependant déjà je 
ne dormais guère. 

A seize ans, je travaillais dans un bureau de douane; le 



8 ŒUVRES DE STENDHAL. 

directeur était l'ami de mon père, et j'eus quatre ou cinq 
heures par jour pour terminer mon éducation. 

Mon père disait qu'en ce siècle de laisser-aller, tout tend 
à faire des hommes médiocres. 

— Je ne sais, ajoutait-il, si vous êtes destiné à être un 
homme distingué ; du moins, vous serez un homme in- 
struit. 

D'après ce système fort exactement suivi, je n'ai pas eu le 
temps d'être jeune. A dix-huit ans, le bureau envahit tout 
mon temps et m'occupait dix ou douze heures par jour. Je 
suppose maintenant que c'est mon père qui prenait soin de 
ne pas me laisser le temps de mal faire. Le fait est que je 
suis une victime du travail. 

J'étais depuis trois ans dans les douanes quand, tout à 
coup, on m'envoya exercer mon métier aux colonies. Je ne 
sais quel nigaud m'avait dénoncé comme un libéral à mon 
directeur, lequel enchérit encore et envoya à Paris une note 
détestable sur mon compte. Ils me déclarèrent homme d'o- 
pinions fort dangereuses, et Dieu sait si, à dix-neuf ans, 
après un travail de huit heures dans un bureau étouffé, je 
songeais à autre chose qu'à obtenir un regard des femmes 
aimables que le hasard me faisait rencontrer. Mais je ne 
leur en veux point : ces messieurs avaient tout l'esprit de 
leur gouvernement. 

J'arrivai donc dans la colonie avec un brevet àliomme 
dangereux. Ce qui me frappa le plus, c'est qu'on me ré- 
veillait le matin pour prendre du café. 

Afin de me venger du gouvernement qui m'exilait, j'ap- 
pris l'anglais, et je me mis à étudier le libéi^alisme. 

Je serais encore dans ce pays, qui avait fini par me 
plaire, et où j'ai béni vingt fois le directeur à ailes de pi- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 9 

geon qui m'y avait exilé. Souvent je commandais un petit 
bâtiment de la douane, et j'allais d'une île à l'autre. J'é- 
tais lié avec des capitaines marchands qui, dans ces climats 
chauds, mènent joyeuse vie; j'avais même l'honneur de 
prendre du punch quelquefois avec des officiers de la ma- 
rine royale ; mais je commettais des imprudences, non pas 
politiques, mais bien autrement graves. Un jour que je tra- 
vaillais au soleil, je fus saisi d'une inOauimation si vive, 
que mon directeur, bon homme qui n'avait qu'une seule 
idée au monde , la peur de se compromettre, me renvoya 
pourtant en Europe par humanité, et sans attendre la ré- 
ponse du ministre. Ce trait fut sublime de sa part. 

A moitié chemin, les vents frais d'Europe me rendirent 
instantanément la santé. En France, je retrouvai la maison 
paternelle et toutes les petitesses de la vie bourgeoise : la 
fumée de mon cigare incommodait la servante. Mon père 
me traitait, moi homme qui savais me faire obéir par 
d'autres hommes, exactement comme si j'avais eu quinze 
ans. 

Moi, je craignais d'être un monstre, forcé de m'avouer 
que je n'adorais pas mon père. Au milieu de toutes ses 
brusqueries, une idée qu'il répétait souvent me frappa • 

— Quel fichu métier est-ce que tu fais là? disait-il en 
grondant. Qu'est-ce qu'une charrette qu'il faut traîner jus- 
qu'à cinquante ans, pour se rendre apte à obtenir ensuite 
une retraite de neuf cents francs? 

Mon père me proposa de donner ma démission et de me 
marier : je n'osai refuser. Je voyais bien qu'il ne me four- 
nirait point la petite somme nécessaire pour renouveler mon 
équipement, en retournant à la colonie, après l'expiration 
de mon congé. 



10 ŒUVRES DE STENDHAL. 

J'entrai dans le commerce des fers : c'était la partie de 
mon beau-pére. Je fis des voyages comme commis, pour 
placer et aclieter de la marchandise. Mon beau-père aime à 
avoir l'air affairé; mais c'est le plus paresseux des hommes; 
me trouvant disposé à travailler, il me laissait tout faire ; je 
réussis. 

Par suite de diverses circonstances, auxquelles le hasard 
eut beaucoup plus de part que mon habileté, nos affaires 
prirent un grand développement, et ma fortune éprouva un 
accroissement notable. J'étais heureux en apparence; tout 
le monde eût juré que rien ne manquait à mon bonheur, et 
cependant le bonheur était bien loin de mon âme. 

J'ose croire que ma femme bénissait son sort ; du moins 
n'épargnais-je rien pour aller au-devant de tous ses désirs, 
et, je le crois, elle était heureuse. Mais enfin, je ne l'ai- 
mais point d'amour; d'autre part, je n'avais eu que du res- 
pect pour mon père. Suis-je donc un monstre? me disais-je. 
Suis-je destinée ne jamais aimer? 

Le ciel me punit en m'accordant ce que je demandais : 
je fus jeune à trente ans ; mes idées changèrent sur tout; il 
en fut de même de mes sentiments. 

Au plus fort des agitations que me donnait une manière 
d'être si nouvelle pour moi, j'eus le malheur de perdre ma 
femme, et j'ai du moins cette consolation que jamais elle n'a 
même soupçonné des choses qui lui auraient donné du cha- 
grin. Je la pleurai sincèrement; un dégoût profond pour 
toutes choses s'était emparé de moi. 

Pendant les trois ou quatre premiers mois qui suivirent 
cette cruelle séparation, je me retirai à Versailles ; je ne 
venais à Paris que trois fois la semaine, passer une heure ou 
deux pour les affaires. Ce désespoir contrariait mon beau- 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 11 

père; une amie de la maison, assez intrigante, me parla 
de me remarier ; ce mot fit révolution chez moi. 

Ce jour-là, je me trouvais de garde au Château-d'Eau, 
sur le boulevard, car quoique absent et fort malheureux, il 
faut monter sa garde. Je ne retournai pas à la maison à 
deux heures du matin, après avoir fait ma faction, et je rnc 
souviens que je passai toute la nuit assis sur une chaise de 
paille, devant le corps de garde, occupé à réfléchir profon- 
dément. 

J'étais sûr que madame Vignon allait me faire presser de 
me remarier par mon beau-père lui-même ; peut-être n'a- 
vait-elle parlé qu'à son instigation ? Me rewan'er.' J'allais 
donc recommencer le genre de vie que je menais depuis 
six ans! 

J'avais débuté dons la carrière matrimoniale par un acte 
de férocité; je savais trop ce que c'était que de dîner tous 
les jours avec un père ou beau-père; j'avais voulu avoir mon 
ménage. 

Bientôt, comme nos affaires allaient bien, il fallut don- 
ner des dîners. Or, à cause des vins fins, c'est un plaisir 
fort cher, et de plus ce plaisir est une affreuse corvée pour 
moi. 

L'hiver vint ensuite; par une conséquence agréable de 
nos dîners et que je n'avais pas prévue, ma femme fut in- 
vitée à un assez grand nombre de bals ; je fus obligé de 
jouer à Vécarté, et dès qu'il y avait plus de sept à huit 
pièces de cinq francs sur la table, il en manquait toujours 
une, lorsqu'il s'agissait de payer. J'avoue que ceci me cho- 
qua profondément ; je rougissais jusqu'au blanc des yeux, 
comme si j'eusse été le coupable. Puis je rougissais de me 



12 ŒUVRES DE STENDHAL. 

sentir rougir; ces parties avec des fripons étaient pour moi 
un supplice pire que les dîners. 

Le commerce de fer continua à rencontrer dos circon- 
stances heureuses. Moi je m'y appliquais sérieusement, pour 
ne pas avoir cette honte de changer une seconde fois d'état 
au milieu de ma carrière. Il m'arriva plusieurs fois de ser- 
rer dans le bureau qui était dans ma chambre un ou deux 
billets de mille francs ; j'avais la puérilité, je l'avoue, de 
les regarder avec une certaine complaisance. Jamais je n'a- 
vais eu tant d'argent, et cet argent était un pur bénéfice 
sur des opérations inventées par moi. Je me disais : ces 
billets, je les ai gagnés, et, selon toute apparence, j'en ga- 
gnerai d'autres à l'avenir. Doué d'un caractère fort modéré, 
je ne songeais nullement à étendre mes spéculations, et j'a- 
voue que, comme un avare, je couvais des yeux ces pauvres 
billets de mille francs. 

Ma femme leur trouva bientôt un emploi. Nous donnions 
toujours quelques dîners, et par conséquent nos relations 
s'étaient beaucoup étendues ; ma femme parlait même de 
me faire nommer lieutenant dans ma compagnie. Elle s'é- 
cria un jour, comme d'inspiration : « Faut-il que les per- 
sonnes qui viennent dîner chez nous se disent : Comment 
ces gens-là font-ils pour donner à manger? ils doivent être 
gênés, à en juger par les meubles qu'ils ont chez eux. 
— Il faut l'avouer, cher ami, ajouta-t-elle, nos meubles 
ne conviennent plus au rang que tu t'es donné dans le 
monde. » 

Je fis bien quelque résistance; mais enfin, cette année-là, 
ce ne furent pas deux mille francs, mais sept à huit qui 
passèrent en meubles. Il est vrai que mon beau-père, qui, 
dans notre commerce, avait les deux tiers des bénéfices, fit 



MÉMOIRES D'UiN TOURISTE. 13 

cadeau de trois mille francs à sa fille uni-que. J'oubliais de 
dire que, pour avoir un appartement digne de nos meubles, 
nous étions venus occuper un second étage dans la maison 
de mon beau-père. Nous donnâmes une fête de fort bon 
goût pour fendre la crémaillère. 

Ce fut dix-huit mois après que j'eus le malheur de perdre 
ma femme. Comme je n'avais pas d'enfant, j'eus l'idée de 
retourner aux colonies. Mon beau-père le sut et se mit à 
m'aimer avec passion. Un beau jour, pour me consoler un 
peu, dit-il, il me présenta un acte signé de lui qui, en con- 
sidération de mon travail et de mon assiduité, m'admettait 
à la moitié des bénéfices. Un ami que j'avais et qui l'était 
aussi de mon beau-père, me dit que je serais un monstre 
si j'abandonnais ce malheureux père dans sa douleur. Je ne 
répondis pas tout de suite, de peur de passer pour un 
monstre. Le brave homme, occupé de sa santé, fort chance- 
lante il est vrai, n'avait pas eu de douleur du tout de la 
perte de sa fille. 

Nous en étions là, quand on vint me parler d'un second 
mariage, et voilà les idées sur lesquelles je délibérai toute 
une nuit, assis sur ma chaise, devant le corps de garde du 
Chateau-d' Eau. Je pesais, j'analysais chaque situation; je 
me demandais bien sérieusement : à telle époque, par 
exemple, quand nous renouvelâmes notre mobilier et de 
l'acajou passâmes au palissandre, étais-je heureux? 

Le résultat que le lecteur prévoit fut que, moins d'un an 
après la mort de ma femme, pour qui j'avais été un fort bon 
mari, comme elle fut une excellente femme pour moi, je 
m'aperçus d'une chose dont j'eus une bien grande honte 
d'abord : c'est qu'à l'exception du premier moment d'an- 
goisse qui avait été terrible, j'étais beaucoup plus heureux 

1 



14 ŒUVRES DE STENDHAL. 

depuis que j'étais seul. J'eus tant de honte de cette décou- 
verte, que je devins un coquin pour la première fois, je fus 
hypocrite ; et deu.K jours après je déclarai à mon beau-père, 
d'un ton presque tragique, que je garderais une fidélité 
éternelle à la femme adorable que le ciel m'avait enlevée. 

— En ce cas, me répondit-il d'un air fort tranquille, il 
faut renvoyer Âugustine, en lui donnant une gratilication 
de cinquante écus, et prendre une gouvernante qui s'en- 
tende un peu mieux aux affaires du ménage; car les choses 
ne peuvent durer ainsi : quand on met des draps blancs à 
mon lit les samedis, ils sont toujours humides. 

Et de sa fille pas un mot. Je faillis partir d'un éclat de 
rire à la vue de ma sottise, ce qui eut tout à fait compro- 
mis ma tristesse. 

Maintenant, nous avons une gouvernante qui sort de chez 
un pair de France, et je prends soin de mon beau-père ; 
rien n'est plus facile, je vérifie moi-même l'état de siccité 
des draps que l'on met à son lit. 

Ce brave homme l'a su et m'a embrassé en pleurant. Me 
promettez-vous, m'a-t-il dit, de ne jamais abandonner le 
malheureux père de votre épouse? — J'ai promis, et il a 
vou,lu absolument passer un acte en vertu duquel, non-seu- 
lement j'ai droit à la moitié des profits, mais, le cas arrivant 
de prédécès de sa part, je pourrai, si je le désire, rester 
nanti de l'existant en caisse et en magasin, et de tout le 
commerce, moyennant une somme de cent mille francs 
payée à la personne qui se trouvera indiquée dans son tes- 
tament. 

— Et cette personne ce sera vous, mon cher Philippe, 
me dit-il fort souvent d'un air attendri ; mais je n'en crois 
rien. Souvent je fais des opérations qui lui semblent trop 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 15 

hardies, et je suis obligé de forcer un peu son consentement, 
ce que certainement la vanité d'un Parisien ne saurait par- 
donner. Mais actuellement j'ai un but, j'aime l'argent, et 
voici bientôt deux ans ' que j'ai ce goût. Je soignerai mon 
beau-pére tant qu'il aura besoin de moi; mais je suis riche. 
Si je le perds, je vends le commerce et je retourne aux co- 
lonies. Je n'ai pas assez d'esprit pour en mettre à chacune 
des petites actions de la journée, comme il le faut à Paris. 11 
paraît que je vais devenir fort riche. Comme je n'aime point 
le commerce en général, et en particulier celui des fers, j'a- 
gis toujours avec un sang-froid parfait. 

Depuis que mon père entend dire que je suis à la tête de 
ma partie, il s'est mis à avoir de la considération pour moi. 
et si je voulais, comme je le puis, me lancer dans les hauts 
grades de la garde nationale, il me parlerait avec respect. 
Mais je suis bien loin de ces idées ; je ne demande rien aux 
hommes, père ou non, que de ne pas me troubler dans ma 
tranquillité, et peut-être finirai-je par m'aller établir aux 
colonies, où je trouve les hommes beaucoup plus philoso- 
phes. C'est un grand rempart contre la sottise vaniteuse qui 
est le péché de notre siècle, que d'être obligé de sortir en 
chapeau de paille et en jaquette de toile les trois quarts de 
l'année. On dirait que le naturel et la simplicité du cos- 
tume passent dans les actions. D'ailleurs, à mon avis, le 
bonheur est contagieux, et je trouve qu'un esclave est mille 
fois plus heureux qu'un paysan de Picardie. Il est nourri, 

' Départ pour les colonies à i9 ans, 

6 ans aux colonies, 
6 ans de mariage, 
2 ans veuf. 

Total, . 53 ans. 



IG ŒUVRES DE STENDHAL, 

habille, soigné quand il est malade; il n'a nul souci au 
monde et danse tous les soirs avec sa maîtresse. 11 est vrai 
que tout ce bonheur va cesser le jour où on lui apprendra 
d'Europe qu'il est malheureux. Je ne voudrais pas moi- 
même retarder d'une minute leur émancipation *, je me 
repens même un peu de la phrase précédente ; regardez-la, 
ô mon lecteur! comme non avenue; je ne voulais que vous 
dire que la vie habituelle au milieu des esclaves ne me 
rendrait point malheureux. Ici, comme dans beaucoup d'au- 
tres choses, je pense que ce qui passe généralement pour 
vrai est parfaitement faux. 

Mais je ne dis ces choses-là que par écrit ; autrement je 
serais déshonoré parmi les gens à argent, mes confrères; ils 
ont beaucoup de considération pour moi ; ils me croient 
un bon homme, seulement un peu bête. Si j'avais des idées, 
si je parlais, je serais à leurs yeux un horrible jacobin, un 
ennemi du juste-milieu, etc. 

Cette idée, encore bien peu arrêtée, d'aller finir mes jours 
à la Martinique, ou du moins y passer les huit ou dix an- 
nées qui me séparent encore de la vieillesse, me porte à 
comparer. 

Je me disais, il y a huit jours : Je quitterai la France, 
peut-être pour toujours, et je ne la connais pas. 

Je m'apcreois que j'ai oublie de dire que, deux ans après 
mon mariage, une banqueroute que nous éprouvâmes à Li- 
vourne, et dont le dividende fut soldé par des valeurs sur 
Vienne, en Autriche, me donna l'occasion de voir l'Italie, 

• Cette éinancipition, adoptée en principe par un décret du gouverne- 
ment provisoire du 4 mnrs 1848, a été proclamée en France et régle- 
mentée, par un autre décret de la même autorité, en date du 27 avril 
suivant (Note de l'éditeur.,) 



MEMOIRES D UN TOURISTE. il 

l'Autriche et la Suisse, sans que ma femme elle-même pût 
me taxer de vaine curiosité. 

En Italie, j'aclietai quelques tableaux. Le goût des arts, 
qui ne fut d'abord qu'une consolation, mais à la vérité la 
seule que je pusse supporter, s'empara bientôt d'une âme 
qui, depuis longtemps, ne connaissait d'autres émotions 
que celles de la douleur la plus profonde. J'eus cette idée 
({ue, si je me livrais sans réserve au chagrin, une certaine 
personne ne trouverait plus en moi qu'un vieillard morose, 

jamais le sort nous permettait de nous revoir : cette pen- 
sée changea tout mon être. 

J'avais compris que mon devoir strict était de remplacer 
la fille qu'il avait perdue auprès du vieux père de ma femme. 
Or, M. R..,, élevé dans le commerce, ne connaît d'autre 
bonheur au monde que celui d'acheter et de vendre. Il a donc 
fallu continuer les affaires, et le sort, m'ayant refusé le bon- 
heur de l'âme, s'est obstiné à me donner celui de la fortune. 
Mon beau-père est fort âgé; quand je n'aurai plus de soins 
à lui donner, il me semble que je trouverai quelque plaisir 
à aller passer un an ou deux dans ces beaux climats 
où jadis j'ai trouvé une jeunesse si exempte de soucis et si 
gaie. 

Avant donc de quitter la France, j'ai voulu la connaître. 
Après l'avoir parcourue comme un commis voyageur et avec 
la rapidité qu'exigent les affaires, ne pourrais je pas voyager 
maintenant en regardant autour de moi? Malheureusement, 
je ne suis point tout à fait maître de mon temps ; le grand 
âge de mon beau-père lui donne une timidité inquiète, qui 
devient du malheur dès que je ne suis plus à ses côtés pour 
lui prouver que nos spéculations sont avantageuses. 

Mon père, me voyant riche, fut heureux. Il a été mem- 



18 ŒUVRES DE STENDHAL. 

bre de la Chambre des députés pendant les quinze dernières 
années de sa vie, et m'a laissé quelques petites terres valant 
cent cinquante mille francs et grevées de quatre-vingt mille 
francs de dettes. C'était un homme intègre et sévère qui se 
gloriliait de sa pauvreté. 



4 



MÉMOIRES 



TOURISTE 



— Verrières, près Sceaux. 

Ce n'est poiul par égotisme que je dis je, c'est qu'il n'y a pas 
d'autre moyen de raconter vite. Je suis négociant; en parcourant 
la province pour mes affaires (le commerce du fer), j'ai euTidée 
d'écrire un journal. 

Il n'y a presque pas de Voyages en France : c'est ce qui m'en- 
courage à faire imprimer celui-ci. J'ai vu la province pendant 
quelques mois, et j écris un livre ; mais je n'ose parler de Paris, 
que jhabite depuis vingt ans. Le connaître est létude de toute 
la vie, et il faut une tête bien forte pour ne pas se laisser cacher 
le fond des choses par la mode, qui en ce pays dispose plus que 
jamais de toutes les vérités. 

La mode pouvait tout aussi du temps de Louis XV; elle faisait 
condamner à mort le général Lally, qui n'avait d'autre tort que 
d'être brusque et peu aimable. De nos jours, elle jette en prison 
un jeune ofûcier tout aussi coupable que le général Lally. Mais 
il y avait pourtant, du temps de Louis XV, une difûcuUé de moins 
pour arriver à la vérité : on n'avait pas à faire des efforts pour 
oublier les jolies phrases d'une vingtaine d'écrivains, gens de 
beaucoup de talent et payés pour mentir. 



20 ŒUVRES DE STENDHAL. 

A Paris, on csi assailli d'idées loulcs faites sur tout; on dirait 
qu'on veut, bon grd mal gré, nous éviter la peine de penser, et 
110 nous laisser que le plaisir de bien dire. Cesl par un niallicur 
contraire qu'on est vexé en province. On passe à côté d'un site 
charmant, ou d'une ruine qui peint le moyen âge d'une manière 
IVanpanlo ; eh bien ! il ne se trouve personne pour vous avertir 
quil y a là qjelque chose de curieux à voir. Le provincial, si 
son pays passe pour beau, vante tout également en des termes 
exagérés et vides d'idées, qui copient mal l'emphase de M. de 
Chateaubriand. Si, au contraire, des articles de journaux ne l'ont 
pas averti qu'à cent pas de sa maison de campagne se trouve un 
paysage enchanteur, il vous répond, quand vous demandez s'il 
y a dans les environs quelque chose à voir : « Ah ! monsieur, 
qu'il serait facile de se tailler cent mille livres de rente au milieu 
de ces bois de haute futaie ! » 

— Fontainebleau, le 10 avril 1837. 

Enfin me voici en route. Je chemine dans une bonne calèche 
achetée de rencontre ; j'ai pour unique compagnie le fidèle Jo- 
seph, qui me demande respectueusement la permission déparier 
à monsieur, et qui m'impatiente. 

De Verrières, où il y a de jolis bois, à Essones, la principale 
idée qui me soit apparue a été tout égoïste, et même du genre le 
plus plat. S'il m'arrive une autre fois de voyager dans une voi- 
ture à moi, prendre un domestique qui ne sache pas le français. 

Le pays que je parcours est horriblement laid ; on ne voit à 
l'horizon que de grandes lignes grises et plates. Sur le premier 
plan, absence de toute fertilité, arbres rabougris et taillés jus- 
qu'au vif pour avoir des fagots ; paysans pauvrement vêtus de 
toile bleue ; et il fait froid ! Voilà pourtant ce que nous appelons 
la belle France I Je suis réduit à me dire : « Elle est belle au 
moral, elle a étonné le monde par ses victoires ; c'est le pays 
de l'univers où les hommes se rendent le moins malheureux par 
leur action mutuelie les uns sur les autres : » mais, il faut l'a- 



MKMOIRES D'UN TOURISTE. 21 

vouer, au risque de choquer le lecteur, la nature n'a pas mis 
une source de bonheur bien vive dans ces àuies du nord de la 
France. 

Le sage gouvernement d'un roi homme supérieur n'autorise 
pas les insolences des riches envers les pauvres comme en An- 
gleterre, ou les insolences et prétentions des prêtres, comme du 
temps de Charles X. Ainsi, me disais-je, en voyant Essones de- 
vant moi, voici peut-être le bourg du monde où le gouverne- 
ment faille moins de mal aux gouvernés, et leur assure le mieux 
la sûreté sur la grande route, et la justice quand ils prennent 
envie de se chamailler entre eux. De plus, il les amuse par la 
garde nationale et les bonnets à poil. 

Le ton des demi-manants demi-bourgeois, dont je surprends 
la conversation le long du chemin, est raisonnable et froid ; il a 
celte pointe de malice et de plaisanterie qui annonce à la fois 
l'absence des grands malheurs et des sensations profondes. Ce 
ton railleur n'existe point en Italie ; il est remplacé par le silence 
farouche de la passion, par son langage plein d'images, ou par 
ia plaisanterie amère. 

A Essones, je m'arrête un quart d'heure chez un de nos cor- 
respondants pour vérifier cette observation ; il croit que je m'ar- 
rête pour lui montrer qu'à ce voyage-ci j'ai une calèche. Il me 
donne d'excellente bière et me parle sérieusement des élections 
iiumicipales. Je remonte en voiture en me demandant si l'habi- 
tiule des élections, qui réellement ne commence en France que 
celle année, va nous obliger à faire la cour à la dernière classe 
du peuple comme en Amérique. En ce cas, je deviens bien vite 
aristocrate. Je ne veux faite la cour à personne, mais moins en- 
core au peuple qu'au ministre. 

Je me rappelle qu'au moyen âge la gorge chez les femmes 
n'était pas à la mode, celles qui avaient le malheur d'en avoir 
portaient des corsets qui la comprimaient et la dissimulaient 
autant que possible. Le lecteur trouve peut-être ce souvenir mi 
peu leste : je ne prends pas ce ton par recherche et comme moyen 



22 ŒUVRES DE STENDHAL. 

d'esprit, Dieu m'en garde! mais je prélends avoir la iibcrlc du 
lanfîage. J'ai cherché une périphrase pendant vingt secondes et 
n'ai rien trouvé de clair. Si celle liberté rend le lecteur malcvole, 
je l'engage à fermer le livre; car, aulant je suis réservé et plat 
à mon comptoir et dans les réunions avec mes confrères les 
hommes à argent, autant je prétends être naturel el simple en 
écrivant ce journal le soir. Si je mentais le moins du nioude, le 
plaisir s'envolerait et je n'écrirais plus. Quel dommage ! 

Notre gaieté libertine et imprudente, notre esprit français, 
seront-ils écrasés et anéantis par la nécessité de faire la cour à 
de. petits artisans grossiers et fanatiques, comme à Philadelphie? 

La démocratie obticndra-l-elle ce triomphe sur le naturel? Le 
peuple n'est supérieur à la bonne compagnie que lors des grands 
mouvements de l'àme; il est capable, lui, de passions généreuses. 
Trop souvent les gens bien élevés mettent la gloire de leur amour- 
propre à être un peu Robert-Macaire. Qu' est-il resté, disent-ils, 
aux grands personnages de la révolution qui n'ont pas su ra- 
masser de l'argent? 

Si le gouvernement, au lieu de * des gens médiocres et 

usés, permettait à qui se sent du talent pour la parole de réunir 
dans une chapelle les gens qui s'ennuient et n'ont pas d'argent 
pour aller au spectacle, bientôt nous serions aussi fanatiques, 
aussi moroses qu'on l'est à New- York : que dis-je ? vingt fois 
plus. Notre privilège est de tout pousser à l'excès. A Edimbourg, 
dans les belles conversations, les demoiselles ne parlent avec 
les jeunes gens que du mérite de tel ou tel prédicateur, et l'on 
cite des fragments de sermon. C'est pourquoi j'aime les jésuites 
que je haïssais tant sous Charles X. Le plus grand crime envers 
un peuple n'est-ce pas de lui ôter sa gaieté de tous les soirs ? 

Je ne verrai point cet abruiissemenl de l'aimable France : il 
De triomphera guère que vers 1860. Mais quel dommage que la 
patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit 

' Gelt&lacune existe dans la première édition. (Kote de l'éditevr.) 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 23 

naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure 
cl de iimprudeuce ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne com- 
pagnie, et à Paris il s'est réfugié parmi les gamins de la rue. 
Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? 

C'est à Ëssones que Napoléon fut trahi en 1814. 

Avant d'arriver à Fontainebleau, il est un endroit, un seul, où 
le paysage mérite qu'on le regarde. C'est au moment où l'en 
aperçoit tout à coup la Seine qui coule à deux cents pieds au- 
dessous de la route. La vallée, est à gauche, et formée par un 
coteau boisé au sommet duquel se trouve le voyageur. Mais, 
hélas 1 il n'y a point de ces vieux ormeaux de deux siècles si 
respectables, comme en Angleterre. Ce malheur, qui ôle de la 
profondeur à la sensation donnée par les paysages, est général 
en France. Dès que le paysan voit un grand arbre, il songe à le 
vendre six louis. 

La route de Paris à Essones était occupée ce matin par quel- 
ques centaines de soldats en pantalons rouges, marchant par 
deux, par trois, par quatre, ou se reposant étendus sous les ar- 
bres. Cela m'indigne : cette marche, comme des moutons isolés, 
est pitoyable. Quelle habitude à laisser prendre à des Français 
déjà si peu amis de l'ordre ! Vingt Cosaques auraient mis en dé- 
route tout ce bataillon qui se rend à Fontainebleau pour garder 
la cour pendant le mariage de M. le duc d'Orléans. 

Un peu avant Essones, je contre-passe la tête du bataillon, qui 
fait halte pour rallier une partie de son monde, et entrer en ville 
d'une façon un peu décente. Au son du tambour je vois les jeunes 
fdles du bourg hors d'elles-mêmes de plaisir, et qui accourent 
sur le pas de leurs portes. Les jeunes gens forment des groupe:; 
au milieu de la rue ; tous regardent le bataillon qui se forme au 
bout du village vers Paris, et, comme la route est démesurément 
large, on l'aperçoit fort bien. Je me rappelle cet air de Grélry : 

Rien ne piait tant aux yeux des belles 
Que le courage des s;uerriers t 



24 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Cela est admirablement vrai en France ; elles aiment le cou- 
rage avanliireux, imprudent, pas du tout le courage tranquille 
et magnanime de Turenne ou du maréchal Davoust. Tout ce qui 
est profond n'est ni compris ni admiré en France : Napoléon le 
savait bien; de là ses affectations, ses airs de comédie qui Teus- 
senl perdu auprès dun public italien. 

A Fontainebleau, dîné fort bien à Thôtel de la ville de Lyon. 
C'est un hôlclSwogf (tranquille, silencieux, à figures prévenantes), 
comme Box-IIill, près de L«ondres. 

Je vais au château au bout de la rue Royale, je le trouve fermé. 
Rien de plus simple, on s'occupe des préparatifs de la noce. Mais 
autrefois j'ai fait l'inventaire de Fontainebleau; un employé de ce 
temps-là me permet de jeter un coup d'oeil d'ami sur la cour du 
Cheval-Blanc, qui doit ce nom à un modèle en plâtre du cheval 
de Marc-Aurèle, au Capilole, que Catherine de Médicis y avait 
fait placer. Une princesse italienne a toujours un fonds d'amour 
pour les beaux-arts. Ce modèle ne fui enlevé qu'en 1626. C'est un 
Italien, Sébastien Serlio de Bologne, qui dessina et bâtit cette 
cour eu 1529. 

J'y vois, des yeux de l'âme, un groupe en bronze placé là en 
1880 : c'est ^lapoléon qui fait ses adieux à l'armée en embrassant 
un vieux soldat. 

Je rencontre des hussards du quatrième régiment, le régiment 
modèle Les hussards sont très-fiers, parce qu'ils sont les seuls 
en France qui, avec le dolman rouge, puissent porter le pantalon 
bleu de ciel. Honneur aux chefs qui savent donner une valeur 
infinie à ces petites choses! Je vois ferrer un cheval fougueux ; 
un hussard le fascine par le regard et le contient immobile. Un 
hussard selle son cheval, s'habille et fait feu en deux minutes. 

On parle beaucoup d'un des plus grands personnages du régime 
actuel, qui répondait hier à un de ses clients qui le sollicitait : 

— De grâce ! mon cher, pour le moment, ne me parlez de 
rien. Celte expédition de Constantine est pour moi comme l'épée 
i'Uoratius Codés suspendue sur ma Icte. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 25 

Puisque je ne peux entrer au châleau, je demande des chevaux 
de poste. J'aurais voulu voir certaines peintures du Primatice 
qu'on dit fort bien restaurées; c'est un grand mot. Comment 
notre goût empesé et maniéré aurail-il pu continuer la simplicité 
du bon Italien? D'ailleurs nos peintres ne savent pas faire des 
figures de femmes. Probablement je n'ai perdu que des hausse- 
ments d'épaules. 

C'est dans le petit pamphlet à la Voltaire, c'est dans les articles 
du Charivari, quand les auteurs sont en verve, que nous sommes 
inarrivables. Par exemple, la visite du roi de Naples à la Biblio- 
thèque royale (en 1836, je crois) : Ze voudrais bien m'en aller. 

Tous les gens d'esprit d'Allemagne, d'Angleterre et même 
d'Italie se cotiseraient ensemble, qu'ils ne pourraient faire de 
tels articles. Mais restaurer une fresque du Primatice ! c'est autre 
chose. Nous serions battus même par l'Allemagne. 

Le château de Fontainebleau est extrêment mal situé, dans un 
fond. Il ressemble à un dictionnaire d'architecture ; il y a de tout, 
mais rien n'est touchant. Les rochers de Fontainebleau sont ridi- 
cules; ils n'ont pour eux que les exagérations qui les ont mis à 
la mode Le Parisien qui n'a rien vu se figure, dans son étonne- 
ment, qu'une montagne de deux cents pieds de haut fait partie 
de la grande chaîne des Alpes. Le sol de la forêt est donc fort 
insignifiant; mais, dans les lieux où les arbres ont quatre-vingts 
pieds de haut, elle est touchante et fort belle. Cette forêt a vingt- 
deux lieues de long et dix-huit de large. Napoléon y avait fait 
pratiquer trois cents lieues de routes sur lesquelles on pouvait 
galoper. Il croyait que les Français aimaient les rois chasseurs. 
Il y a deux anecdotes sur Fontainebleau, le récit de la mort de 
Monaldeschi par le père Lebel, qui le confessa ^ et la grossesse 
de labbesse du monastère de la Joie, racontée au petit coucher 
de Louis XIV par le duc d'A*"*, son père, qui ne se rappelait plus 
le nom du couvent dont sa fille était abbesse ^. 

* Recueil de Pièces, par Laplace, tome IV, p. 319. 

• Mémoires de Saint-Simon, 



26 ŒUVUBS DE STENDHAL. 

Monaldescbi connaissait le temps où il vivait et la princesse 
qu'il sevn\it. L'épée d'iiu des trois valets qui exécutèrent la sen- 
tence de Christine se faussa sur la gorge du pauvre amant infi- 
dèle : c'est quil portait habituellement une cotte de mailles qui 
pesait neuf à dix livres. 

J'aime mieux qu'il y ait un préfet de police qui quelquefois, il 
est vrai, fait visiter mes papiers, et ne pas être obligé de marcher 
toujours armé : ma vie est plus commode; mais j'en vaux moins, 
j'en suis moins homme de cœur, et je pâlis un peu à l'annonce 
du péril. 

— Montargis, leli avril. 

Petite ville assez insignifiante. Elle s'est fort embellie depuis 
ISU, qu'elle a pu jouir des réformes introduites par vSieyès, Mi- 
rabeau, Danton et autres grands hommes qu'il est de mode de 
calomnier parmi les pygmées actuels. Bon souper à l'hôtel de la 
Poste, fort bien meublé. Dans toute cette journée, je n'ai pas 
rencontré un seul postillon malhonnête ; je paye à cinquante sous : 
plusieurs montent fort mal à cheval, ce qui me fâche. Je pensais 
qu'on pourrait faire une conscription de postillons si les soldats 
prussiens, poussés par les Russes, nous attaquent. Avant de par- 
tir, je vais voir la promenade située sur les bords du Loing et du 
canal de Briare; insignifiant. 

— Neuvy, le 12 avril. 

Je viens de traverser un bien triste pays avant de desceindre 
dans la vallée de la Loire. Je crois qu'on appelle cela le Gàii- 
nais. Depuis Briare, on monte et descend une suite de coteaux 
fertiles, qui se dirigent tous vers la Loire. Il faudrait au moins, 
en arrivant à ce fleuve, placer la route sur la digue. 

— Cosne, 12 avril 1857. 

En approchant de la Loire, les arbres commencent à avoir des 
bourgeons, le pays perd cet air d'aridité profonde qui m'attristait 



I 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 27 

dans le Câlinais. Comme je traverse un gros bourg sur la Loire, 
j'ai soif; l'eau que je vais chercher dans un café puant est atroce. 
Il faut acheter huit bouteilles carrées, comme celles de la li- 
queur de Turin, et les placer dans un réduit, derrière les talons 
de bottes du voyageur. On a ainsi du vin et de Teau que l'on 
renouvelle à chaque fontaine. 

Je couche à Cosne, bourg infâme et infâme auberge ; mais j'é- 
tais obligé de voir des fabriques d'ancres en fer forgé le long de 
la Loire. Sur le mur de ces forges, on me fait observer des mar- 
ques d'inondation du fleuve, étonnantes par leur élévation. 

Je vois un pont suspendu qui traverse la Loire, et qui, je ne 
sais pourquoi, passe pour laid dans le pays. Les Français sont 
drôles dans leurs idées. Peut-être que l'ingénieur qui a construit 
ce pont avait une cravate trop haute, ce qui lui donnait l'air 
suffisant; peut-être a-t-il blessé la vanité des bourgeois de la 
petite ville par quelque autre tort aussi grave. Le tablier en bois 
d'une arche du pont est tombé un beau jour, parce qu'un pied- 
droit, supportant le tablier, s'est rompu, et trois personnes se 
sont noyées. 11 fallait du fer delà Roche en Champagne; peut- 
être aura-t-on pris par mégarde du fer aigre du Berry. Au reste, 
on ne peut prévoir les maladies du fer : tout à coup la barre de 
fer la mieux forgée casse net. Est-ce un effet de l'électricité? 

Ce pont, qui n'est pas à la mode, conduit à une île de la Loire. 
Ce fleuve est ridicule à force d'îles : une île doit être une excep- 
tion chez un fleuve bien appris ; mais, pour la Loire, l'île est la 
règle, de façon que le fleuve, toujours divisé en deux ou trois 
branches, manque d'eau partout. Ce malheureux pont conduit 
donc à un chemin qui traverse une île dépouillée d'arbres, et 
qui pourrait être charmante. On prétend que ce pont a donné 
de rhumeirr à beaucoup de gens du voisinage. Voilà le mal- 
heur de la province : prendre de l'humeur. On ne prend point 
d'humeur aux colonies. 

Pour compléter mon idée, je suis entré chez une petite mar- 
chande épicière qui m'a vendu du raisin sec. Un paysan à la 



28 ŒUVRES DE STENDHAL. 

physionomio sUipklc, cl vèlii de toile de coton bleue, passait 
sur le pont : l'épicière m'a dit que cet homme ne mangeait de 
la viande que huit fois par an ; il vil d'ordinaire avec du lait 
caille. Pendant les grands travaux de la moisson, les paysans se 
l)ermellent de boire de la piquette ; on fait ce breuvage en ver- 
sant de l'eau sur le marc de raisin, lorsqu'il sort du pressoir ; 
et nous nous préforons fièrement à la Belgique et à l'Ecosse ! 

Les nègres sont plus heureux. Us sont bien nourris, et dan- 
sent tous les soirs avec leurs maîtresses. Ces paysans, si sobres, 
devraient être enchantés de passer soldats ; pas du tout : leur 
moral est à la hauteur de leur physique ; les plus misérables 
sont les plus désespérés lorsqu'ils tirent un mauvais numéro. 
Mais au bout de six mois, ils chantent au bivouac*. 

— La Charité, 13 avril. 

Je traversais au grand trot la petite ville de La Charité, lors- 
que, pour me punir d'avoir pensé longuement ce matin aux ma- 
ladies du fer, l'essieu de ma calèche casse net. C'est ma faute : 
je m'étais bien promis que si jamais j'avais une calèche à moi, 
je ferais forger sous mes yeux un bel essieu avec six barres de 
fer doux, de Fourvoirie. 

L'immense colère de Joseph fait que je me moque de lui in- 
térieurement, et que je n'ai point de colère. Si ce malheur m'é- 
tait arrivé sur les routes désertes de ce pays maudit appelé le 
Câlinais, oh ! alors, il y aurait eu de quoi jurer. Que serions- 
nous devenus, entourés de paysans qui vivent de lait caillé ? 
Comment transporter la voiture jusqu'à la forge la plus voisine? 
J'examine le grain du fer de mon essieu ; il est devenu gros, 
apparemment qu'il sert depuis longtemps. J'examine le génie 
du forgeron, je suis très-content de cet homme. Je fais venir, 
sans mot dire, quatre bouteilles de vin dans la forge, autant 

* Voir l'excellente relation allemande de la prise de Gonstantine, tra- 
duite par M. Spazier. 



MÉiMOlRES D'UN TOURISTE, 29 

qu'il y a d'ouvriers, ce qui ui'attire une bienveillance générale, 
el que je lis dans tous les yeux. Je dirige un instant les travaux. 

Par bonheur, l'auberge est excellente, Snog. Mais que faire à 
La Charité? Je vais voir le cabinet de M. Grasset, homme in- 
struit, et fort zélé pour la conservation des antiquités du moyen 
âge. Ou dit que le nom de La Chanté provient de certains moi- 
nes de Saint-Benoît, qui recevaient chez eu\ les voyageurs, ce 
dont je doute fort. Probablement ils recevaient les moines et les 
pèlerins. L'église de La Charité est immense et fort belle ; elle 
fut reconstruite par Philippe-Auguste en 1216. Le chœur et la 
façade sont les seules parties intéressantes. Je viens de passer 
deux heures à les examiner, et sans songer le moins du monde 
à mon essieu cassé et à être en colère. 

La forme actuelle de cette église est celle d'un crucifix ou 
croix latine. La nef et les bas côtés ont été restaurés et n'ont 
plus de caractère; le chœur et la façade seuls rappellent l'état 
des arts sous Philippe-Auguste. La plupart des arcs sont en ogive, 
mais on trouve quelquefois le plein cintre romain : les piliers 
ronds qui environnent le chœur et le séparent des bas-côtés 
sont romans; c'est tout simple, ils datent de 1056. Ils présentent 
quelques vestiges de l'élégance de la colonne corinthienne. 

Une partie de cet immense édifice a été retranchée ; ainsi, 
avant d'arriver à la porte actuelle de l'église, on peut remarquer 
à gauche, sur la place, le mur de l'ancienne nef. Il ne reste plus 
aujourd'hui qu'une tour de la façade, celle de gauche; elle est 
du treizième siècle et fort élevée : ses fenêtres divisées en deux, 
géminées, sont très-jolies. 

Des bas-reliefs qui périssaient attachés au pied de celte tour 
ont été transportés dans l'église, il y a deux ans, par les soins 
de M. Mérimée. 

Les doigts de quelques-uns des personnages ont la même lon- 
gueur que leur visage, tandis que les étoffes et les broderies 
sont exécutées avec une rare perfection. Les yeux des figures 
de grande proportion sont incrustés avec du verre rouge foncé ; 



30 ŒUVRES DE STENDHAL. 

quelques moulures sont si belles qu'on pourrait les prendre pour 

antiques. 

Je suis revenu à la forge, mon essieu n'était point terminé; j'ai 
pris une petite voiture et suis allé visiter les ruines de La Mar- 
che, qui autrefois fut une ville. J'ai vu des piliers avec des co- 
lonnes engagées : les angles des chapiteaux sont terminés par 
des tètes d" hommes ou d'animaux: tout cela est horriblement 
laid. Je ne me sens pas encore assez savant pour aimer le laid, 
et ne voir dans une colonne que l'esprit dont je puis faire 
preuve en en parlant. 

Cette architecture de La Marche est fort curieuse; elle re- 
monte probablement au dixième siècle, qui, comme on sait, fut 
celui de la barbarie la plus profonde. 

Je reviens à La Ciiarité, mon essieu n'était point encore ter- 
miné. J'entre au café, et pour donner pâture à la curiosité des 
braves gens que j'y rencontre, je leur raconte que je vais à Lyon 
pour une faillite, et que j'ai été arrêté dans leur joKe ville par 
la rupture de mon essieu. Ils le savaient déjà, el que j'étais allé 
à La Marche. J'apprends qu'il n'y a aucune navigation entre La 
Charité et Orléans, et l'on me rit au nez, mais avec politesse, 
quand je parle de navigation avec Nantes. 

Ce centre de la France est encore bien arriéré : il valait mieux, 
sans doute, il y a mille ans ; je veux dire, il n'était pas tellement 
inférieur au reste du pays. Au café, j'ai trouvé un homme im- 
portant, fort curieux de deviner si je suis fonctionnaire public 
ou simple négociant. Je m'amuse à faire changer ses conjectures 
toutes les cinq minutes. Il médit que jadis les Normands vinrent 
piller et brûler La Charité. 

J'apprends que mon idée de ce matin sur la grande route de 
Briare à La Charité, si hérissée de montées et de descentes ridi- 
cules, est venue à M. Mossé, homme <i'€sprit et de courage, in- 
génieur en chef à Nevers. Il va placer la grande roule le long de 
la Loire, ce qui met en fureur les propriétaires des maisons de La 
Charité qui ont Ihonneur de se trouver sur la route actuelle. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 31 

Ces messieurs prêtent les motifs les plus plaisants à M. Mossé, 
ne pouvant pas se figurer que le bien public soil uu molif. Quanl 
à eux, ils ne nommeront député que l'homme qui jurera de 
maintenir devant leurs maisons la route royale de Paris à Lyon. 
Qu importe que le voyageur arrive vingt minutes plus tard à 
Lyon ? 

Mon essieu ne sera prêt qu'à dix heures du soir; je retourne à 
réglise,qui me plaît de plus en plus. Je fais acte de courage, je 
monte sur la jolie tour, du haut de laquelle je vois coucher le 
soleil derrière de vastes forêts; je vois la Loire serpenter à Tin- 
fini. Je passe fort bien mon temps ; mon cicérone est homme de 
sens, et répond clairement à toutes mes questions. Les proprié- 
taires du pays parlent de faire un grand trou entre cette tour et 
réglise ; au fond de cet escarpement on placerailla route: voilà 
le projet qu'on oppose à celui de ringénieur en chef. Sans doute, 
m'a dit mon cicérone, l'ingénieur en chef a été acheté par les 
propriétaires voisins de la Loire. 

La grande et foncière difféience de Paris avec une petite ville 
telle que La Charité, c'est qu'à Paris on voit tout à travers le 
journal, tandis que le bourgeois de La Charité voit par ses yeux, 
et de plus, examine avec une profonde curiosité ce qui se passe 
dans sa ville. 

A Paris, la foule est-elle rassemblée au bout de la rue, ma 
première idée est que cette foule va salir mon pantalon blanc, 
et m'obliger à rentrer chez moi. Si je vois une figure un peu ci- 
vilisée, je m'informe de la cause de tout ce bruit. 

— C'est un voleur, me dit-on, qui vient de sauter par une 
fenêtre avec une pendule sous son bras. 

Bon ! me dis-je, demain je verrai le détail dans la Gazelle des 
Tribunaux. 

Voilà un des grands malheurs de Paris, et bien plus, un des 
grands malheurs de la civilisation, un des plus sérieux obsta- 
cles à l'augmentation du bonheur des hommes par leur réunion 
sur un point. Cette réunion n'a d'avantage que dw côté poli- 



52 ŒUVRES DE STENDHAL. 

tiijiie; elle nuit anx arts et aux lettres : voici comment. Un bon 
mcdc'cin n'est plus connu par les cures qu'il fait dans la ville ; 
pour avoir des malades, il est obligé de faire le cbarlatan dans 
le journal. Il donne des soins à la famille du directeur de ce 
journal, et lui fournit le fond dorartiolc à sa gloire, que l'autre 
polit et arrange. Ainsi un homme d'un esprit aimable, accou- 
tumé à faire des phrases coulantes, et à les couronner par un 
mot piquant, dispose de la réputation du médecin, du pein- 
tre, etc. N'est-ce pas le journal qui a fait la réputation de Gi- 
rodet? 

Le journal, excellent, nécessaire pour les intérêts politiques, 
empoisonne par le charlatanisme la littérature et les beaux arts. 
Dès qu'un grand homme créé par le journal meurt, sa gloire 
meurt avec lui ; voyez Girodet : mais Prudhon, contemporain de 
Girodet, n'était pas apprécié, et ne possédait pas un sou pour 
passer le pont des Arts (je l'ai vu). 

Dans les villes non sujettes au journal, à Milan, par exemple, 
tout le monde va voir le tableau avant de lire l'article, et le jour- 
naliste doit bien se tenir pour n'être pas ridicule en parlant d'un 
tableau sur lequel tout le monde a une opinion. 

De la nécessité politique du journal dans les grandes villes 
naît la triste nécessité du charlatanisme, seule et unique religion 
du dix-neuvième siècle. 

Quel est l'hom.me de mérite qui n'avoue en rougissant qu'il a 
eu besoin de charlatanisme pour percer? De là ce vernis de 
comédie nécessaire, qui donne je ne sais quoi de faux et même 
de méchant aux habitudes sociales des Parisiens. Le naturel y 
perd un homme, les habiles s'imaginent qu'il n'a pas assez 
d'esprit, même pour jouer ce petit bout de comédie nécessaire. 

Hélas ! oui, nécessaire. Vous aimez à avoir la tête soutenue, 
vous paraissez sur le boulevard avec une cravate trop haute, 
tout le monde dira que vous êtes insolent. Impossible de déra- 
ciner celle vérité. Mais, politiquement parlant, notre liberté n'a 
pas d'autre garantie que le journal. C'est par le mécanisme que 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. S3 

je viens d'indiquer que la liberté tuera peut-être la littérature et 
les arts. Nous tombons dans le genre grossier, et je vois trois ou 
quatre causes à cette cbute. Nous casserons-nous le cou ? 

— Ne vers, le 14 avril. 

Dès huit heures du matin j'arrive à Nevers, qui n'est qu'à six 
lieues de La Charité; mais les gens à qui j'ai affaire sont à la cam- 
pagne, et me voici à peu près dans la même situation qu'hier à La 
Charité, c'esl-à-dire obligé de tuer le temps, tandis que j'ai des af- 
faires importantes à traiter ici et dans les forges des environs. Ne- 
vers est bâtie en amphithéâtre sur une colline, au confluent de la 
Nièvre et de la Loire. La cathédrale et le château couronnent cette 
colHne, et les rues sont en pente. Ce qui fait que, quelque lai- 
des qu'elles soient d'ailleurs, les maisons ont au moins de l'air. 

Je cherche à me rendre savant, par bonheur je trouve chez 
le libraire les Commentaires de César, qui avait placé le trésor 
de son armée à Nevers, Noviodunum. César est le seuUivre qu'i^ 
faille prendre en voyageant en France ; il rafraîchit l'imagina- 
tion fatiguée et impatientée par les raisonnements biscornus qui 
vous arrivent de tous les côtés, et qu'il faut écouter avec atten- 
tion. Sa simplicité si noble fait un contraste parfait avec les po 
litesses contournées dont la province abonde. 

Je vais voir la fonderie royale de canons, qui en fait deux 
cent trente par an <■ je monte à la bibliothèque de la ville, où 
j'espérais trouver de grands restes de la domination romaine; 
il n'y a rien qui vaille. 

L'église de Saint-Étienne me plaît assez ; il faut descendre 
plusieurs marches pour y entrer. Elle fut fondée en 1065. La 
mode n'avait pas encore anéanti tous les souvenirs de l'art an- 
tique. Cette église est romane, et la nef est large relativement à 
sa longueur ; ce qui me touche beaucoup et me prouve que je 
ne possède pas le vrai goût chrétien, plus la nef d'une église est 
étroite et resserrée entre de hauts piliers, plus elle représente le 
malheur. 

2. 



3i ŒUVRES DE STENDHAL. 

Saint-Élienne est une croix latine : des piliers carrés avec une 
colonne engagée sur chaque face la divisent en trois nefs. Le 
caractère dislinciif des édifices romans ( ou bâtis par des archi- 
tectes timides qui gardaient encore quelque souvenir des mo- 
numents romains) est la solidité; le chœur est entouré de piliers 
ronds réunis par des arcades en plein cintre : le plein cintre se 
retrouve partout ici; ce qui, selon moi, éloigne l'idée du mal- 
heur et de Tenfer. Le lecteur sent-il ainsi? 

On voit dans le haut du chœur des colonnes bien barbares, 
dont les chapiteaux sont presque aussi hauts que le fût ; les tran- 
septs ( les croisillons du crucifix ) sont séparés de la nef par un 
mur qui touche à la voûte, mais qui s'ouvre dans le bas par uae 
grande arcade surmontée de cinq plus petites. 

Ces belles roses (fenêtres rondes garnies de brillants vitraux 
cramoisis, verts, bleus), si remarquables à Saint-Ouen de Rouen, 
n'étaient encore, lorsqu'on bâtit Saint-Etienne de Nevers, qu\m 
petit œil-de-bœuf fort étroit ^ 

Rien de plus pauvre que la façade et les ornements de Saint- 
Élieune. 

Il y a des sculptures curieuses à Saint-Sauveur, autre basili- 
que romane nùsérablement transformée aujourd'hui, le haut en 
grenier à foin, et le bas en magasin de roulage. Les provinciaux 
recouvrent tous leurs édifices d'un triste badigeon café au lait, 
comme Notre-Dame, Saint-l^'ulpice, etc., à Paris. En donnant des 
coups de canne au badigeon de Saint-Sauveur, on le fait écailler, 
et l'on voit que les murs et les fûts des colonnes furent primi- 
tivement revêtus d'une couche épaisse de couleur rouge bril- 
lante. Quelques chapileaux étalent peints en très-beau vert, et 
en certains endroits dorés. Au-dessus du chœur est un clocher 
gothique, et par conséquent bien postérieur à l'église. 

Saiul-Genest, voisin de Sahal-Sauveur, est transformé en bras- 

* Nous manquons d'un dictionnaire avec gravures en bois dans le texte, 
qui expliquerait deux cents mois de l'art gothique; nwis alors il ne se- 
rait plus un arcane. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 35 

série. Celte église, qui a la forme d'une croix grecque, dont les 
quatre brandies sont égales, montre la transition du plein cintre 
à Togive. Elle avait des détails élégants; on la croit de la fin du 
douzième àiècle. 

Saint-Gyr, la cathédrale, est une longue basilique refaite en 
partie aux treizième, quatorzième et quinzième siècles. 

Comme on le voit à Notre-Dame de Paris et au charmant 
Saint-Ouen de Rouen, le chœur de Saint-Cyr incline visiblement 
à gauche ; apparemment les architectes ont voulu rappeler que 
Jésus-Christ expira sur la croix la tête inclinée à droite. 

Saint-Cyr me semble assez lourd, mais il est bien situé, mais 
son lourd clocher plaît infiniment aux paysans de la Nièvre ; ils 
sont séduits par certaines figures colossales appliquées contre 
ses angles. Pour une église des siècles barbares, ce n'était pas 
un petit mérite que de plaire aux paysans. 

Lorsque la France, à l'époque de la terreur, regarda la reli- 
gion romaine comme l'ennemie la plus implacable de la liberté, 
la plupart des têtes de saints dans les églises gothiques furent 
brisées. Mais les gros saints du clocher de Nevers ont survécu. 

C'est avec le plus vif plaisir que j'ai revu la façade de Thôlel 
de ville : c'était le château des comtes de Nevers ; ce qui en 
reste appartient au commencement de la renaissance, « à cette 
« époque charmante où les graves beautés de l'architecture an- 
ce tique reparaissent comme à la dérobée au milieu des derniers 
« caprices du gothique, et où l'on voit naître la grâce. » 

Le jardin public est fort joli. 

Mon désœuvrement me livrait au cicérone. Il m'a mené dans 
un jardin de la rue de la Tartre ; j'ai vu deux colonnes ioniques 
engagées dans un mur : c'est une imitation de l'antique. 

Dans un jardin voisin du premier se trouve un joli tombeau 
de l'époque de Louis XII : il est décoré de charmantes petites 
statues assez bien conservées. 



3G ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Fonrchnmbauli, le 17 avril 1837. 

Que dire qui ne soit pas une méchanceté, de tous ces pays 
de forges du Berry? 

Ou connaît ces noms à Paris ; ils ont créé depuis trente ans 
des fortunes colossales, et ces fortunes s'opposent maintenant à 
à ce qu'on nous donne une bonne loi de douanes. Mes intérêts, 
ou plutôt les intérêts de ma vanité, m'ont conduit à Guérigny, à 
Iniphi, etc. Il faut que, dans nos réunions de Paris, je puisse 
jeter en passant quelques détails sur les hauts fourneaux de ce 
pays-ci. 

J'y vois beaucoup de choses à louer : toutefois l'ouvrier fran- 
çais a trop d'esprit, il veut trop inventer et varier ses moyens ; 
il croit à son imagination presque autant qu'à l'expérience. Et, 
en fait de machines comme de politique, l'expérience seule ré- 
pond à tout ; la théorie n'est qu'un rêve. 

L'ouvrier français du Nivernais n'a point l'opiniâtreté féroce 
de l'ouvrier de Birmingham, qui, avant tout, veut gagner son 
argent. Il est encore plus éloigné de la patience inaltérable, soi- 
gneuse et pleine de boidiomle des ouvriers du Ilartz. (11 y a trois 
ans qu'à Gosslar l'on m'a donné un déjeuner à treize cents 
pieds sous terre. Les ouvriers entrent gaîment dans ce gouf- 
fre le lundi, et ne reviennent voir leurs femmes et leur vil- 
lage que le samedi soir, Il y eut jadis de graves inconvénients, 
lorsque des régiments français allant à Magdebourg étaient logés 
à Gosslar : les maris ensevelis dans les mines prétendirent se 
révolter.) 

Je pourrais placer ici un mémoire de quatre pages sur les bois 
et les forges du Nivernais ; mais peut-être il intéresserait mé- 
diocrement le lecteur, et à coup sûr il serait taxé de jacobin; 
car je proposerais des réformes, car je choquerais les riches 
propriétaires qui abusent du statu que. 

Les provinciaux de 1837 sont sévères en diable pour les gens 
riches, et javoue qu'il ne tiendrait qu'à ceux-ci de voir partout 
des ennemis. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 37 

Tout Français qui fait usage du fer paye deux francs par an 
pour que ces messieurs des forges puissent vendre leur bois 
sous la forme de fer, et réunir des millions. Laissez entrer les 
fers suédois et anglais, et chaque Français qui emploie le fer 
dépensera deux francs de moins par an ; bien plus, on pourra 
songer à d'immenses et magnifiques entreprises impossibles au- 
jourd'hui. 

Mais en cas de guerre avec l'Angleterre, que ferions-nous ? 

On ne peut guère parler que de vin de Champagne et de la 
dernière comédie de M. Scribe à ces riches propriétaires, qui 
ont tant d'intérêt à ne pas entamer des sujets raisonnables; mais 
j'ai passé deux heures aujourd'hui avec un contre-maître chargé 
de la vente, et qui répondait avec beaucoup de sens à toutes 
mes questions. Comme nous devisions, sont arrivés deux ache- 
teurs, l'un de Troyes, en Champagne, et l'autre de Lamure, en 
Dauphiné. Le contre-maître a fait ses affaires, et moi j'écoutais. 
J'aime beaucoup oe rôle; j'adore de n'être pas obligé de 
parler. 

Il n'y a peut-être pas de contraste plus marqué en France 
que celui du bon habitant de Troyes et du citoyen du Dauphié. Le 
Troyen, après avoir salué, dit tout de suite pourquoi il vient, 
traite son affaire avec une candeur exemplaire, et quand on 
lui fait des objections, il a l'air malheureux et ne dit mot. 

Le Dauphinois a commencé par s'informer de la santé de la 
femme du contre-maître, ensuite il lui a parlé de ses enfants; 
le contre-maître a été séduit, et a donné des détails sur la santé 
du plus jeune. Quand enfin, après un long discours amical, on 
en est venu aux prix des fers, le Dauphinois a dit, d'un air bon 
et en traînant la voix, que ce n'était pas là ce qui les brouille- 
rait, et pendant cinq ou six minutes il a parlé des douceurs de 
V amitié. Mais lorsque le contre -maître, revenant à son affaire, 
lui a énoncé net les prix du moment, supérieurs de dix sous à 
ceux de la dernière foire, le bon Dauphinois est tombé dans ua 
profond étonnement. 



.■38 ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Vous voulez plaisanter? a-l-11 dit enfin d'un air bonhomme 
et découragé. 

Le marché a été long à conclure et m'a fort diverti. Le plai- 
sant, c'est que le conlre-maîlre est Normand. 

— Nivernais, le 18 avril. 

J'ai trouvé, dans une des petites villes que je viens de tra- 
verser, un homme d'un certain âge, qui a une réputation d'es- 
prit immense : c'est l'aigle de l'arrondissement. J'ai eu l'hon- 
neur de dîner avec lui, et, comme je suis un Parisien, et de 
plus un Parisien voyageant en poste, il a daigné me raconter le 
mot qui lui a valu tant de gloire. 

Attendez-vous à quelque chose de bien plat. 

En 1815 ou 1820, M. Robertson, physicien, escamoteur, in- 
venteur de la fantasmagorie, etc. , donnait une soirée dans la 
la ville de ce monsieur. Au milieu de la séance, il prend d'un 
air tragique une coupe en verre coloré : 

— Celte coupe, messieurs, dit-il aux spectateurs, me rappelle 
des souvenirs à la fois bien doux et bien amers. Au moyen de 
ma science, cette coupe que vous voyez, messieurs, celte simple 
coupe ! renferme tout ce qui reste sur la terre de ma chère troi- 
sième femme. Après son trépas, je la fis transporter sur un bû- 
cher, où elle fut brûlée, messieurs, à la manière antique. Par 
ma science, j'ai vitrifié ses cendres, et toutes les fois que je 
bois dans celte coupe, je pense avec attendrissement à ma chère 
troisième femme. 

— Hé ! monsieur, avicz-vous mis en bouteille les deux pre- 
mières? s'ctria M. de C. 

Voilà le mot, le pauvre mol, le mot glorieux qui a changé sa 
vie. L'applaudissement fut immense. Depuis ce grand jour, 
M. de C. élève la voix, tranche sur toutes les questions, et per- 
sonne en sa présence n'ose meiirc en doute ce qu'il avance. Il 
m'a parlé de lord Durham, qui, dit-il, va éclipser OConnell 
parce quil est plus noble. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. Sî) 

Si le provincial est excessivement timide, c'est qu'il est exces- 
sivement prétentieux; il croit que l'iiomme qui passe à vingt 
pas de lui sur la route n'est occupé qu'à le regarder ; et si cet 
homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle. 

Lors de la fomeuse soirée Robertson, M. de C. osa prendre la 
parole devant quatre cents personnes, l'élite de la ville. S'il 
n'eût pas réussi, il était perdu. 11 prononça son mot d'une voix 
haute et très-distinctement. Cette apparence de courage fiî 
peut-être la moitié du succès., 

Avez-vous lu Tom Jo«es de Fielding, si oublié maintenant? 
Ce roman est aux autres ce que Ylliade est aux poèmes épiques; 
seulement, ainsi qu'Achille et Agamemnon, les personnages de 
Fielding nous semblent aujourd'hui trop primitifs. Les bonnes 
manières ont fait de notables progrès, et veulent que chacun 
déguise un peu plus ses appétits naturels. Au huitième livre 
de Tom Jones, je crois, un laquais, devenu rat de cave, as- 
siste à une tragédie jouée dans une grange ; il est assez content 
d'abord, puis il trouve que l'acteur qui fait le roi n'a pas l'air 
assez noble. 

Depuis mon départ de Paris, il ne se passe pas de jour que, 
sous l'habit de quelque provincial opulent, je ne rencontre le 
laquais devenu rat de cave. Pour ces gens-ci rien n'a Vair 
assez noble ; leur idéal aparemment, c'est l'acteur des boule- 
vards jouant le roi, ou, mieux encore, un beau tambour-major 
marchant en cadence à la tête de son régiment. 

Ce seul petit mot, s'il est vrai, les rend inhabiles à juger de 
tous les beaux-arts. 

Aussi les respectables citoyens d'Avranches admirent- ils leur 
général Valhubert, comme Montpellie." son gros Louis XVI et 
Versailles son général Hoche. 

J'y renonce ; quelque style que j'emploie, quelque tournure 
frappante que je puisse inventer, je ne pourrai jamais donner 
une idée de la misère des conversations de la province, et des 
petitesses sans nombre qui font la vie du provincial le plus ga- 



40 ŒUVRES DE STENDHAL. 

lant homme. On se refuse à croire que des êtres raisonnables 
puissent s'occuper avec intérêt de telles choses ; mais un jour 
on aperçoit toute la profondeur de Tennui de la province, et à 
rinslant tout est compris. Une femme d'esprit de ma connais- 
sauce va de Nevers à Orléans, une de ses malles n'est qu'à demi 
pleine ; elle a peur que le linge qu'elle y arrange ne soii gâté 
par le frottement. Je suggère l'idée lumineuse de faire prendre 
des rognures de papier chez l'emballeur du coin. 

— Ilalte-là, me dit le mari, on nous donnera un ridicule à 
Orléans. Comment, dira-l-on, ils n'ont pas calculé le nombre de 
leurs malles sur les objets à transporter, et les voilà qui nous 
apportent des rognures de papier à Orléans ! 

Depuis 1815, et surtout depuis 1830, il n'y a plus de société- 
chaque famille vit isolée dans sa maison, comme Robinson dans 
son île. Une ville est une collection de ménages anachorètes. 
Dans les familles les plus unies, après une année de celte vie-là, 
il se trouve que l'on s'est tout dit depuis longtemps ; une pau- 
vre femme fait l'étonnée et sourit pour la cent quarantième fois 
au conte de la redingote volée sur le lit d'un ami, que son mari 
se prépare à faire à un étranger. 

Je plaignais le greffier du tribunal d'avoir une femme aca- 
riâtre. 

— Ah ! monsieur, m'a dit naïvement un avocat, au moins 
quelquefois en rentrant chez lui, après l'audience, il trouve 
quelque chose pour le distraire. 

Cet avocat a voyagé en Allemagne ; il me conte qu'avant les 
changements opérés à la suite de nos conquêtes, l'évêque, prince 
de Bamberg ou de Wurtzbourg, devait, en entrant en charge, 
-ecevoir la bibliothèque delévêché après inventaire, et jurer de 
ne détourner aucun livre. 

Le dernier évêque, voulant s'acquitter de cette cérémonie, fit 
découvrir la porte de la bibliothèque ; on y trouva encore intacts 
les scellés apposés trente et un ans auparavant, à la mort du pré- 
décesseur du prince-évéqiie auquel il succédait. 



MEMOIRES D UN TOURISTE. 41 

Tout le monde voudrait nommer député cet avocat auquel je 
crois des principes politiques modérés, et qui est de bien loin la 
meilleure tête du département. 31ais il est trop pauvre ; il vit lui 
et sa famille avec huit raille francs que lui vaut son cabinet, et 
qu'il ne gagnerait plus s'il allait à Paris. 

L'homme pauvre à vingt ans est le seul qui travaille. Quand 
on voudra des députés qui puissent faire une loi sur les douanes 
ou sur les chemins de fer, il faudra allouer à ces messieurs qua- 
rante francs par chaque séance à laquelle ils auront assisté. 

— Nivernais, le 19 avril. 

Ouvrez l'Almanach royal de 1829, vous verrez la noblesse oc- 
cuper toutes les places; maintenant elle vit à la campagne, ne 
mange que les deux tiers de son revenu et améliore ses terres. 
Ce serait une vie heureuse si elle ne songeait qu'à ses terres. 
Outre les fermes, chaque propriétaire a une réserve de cent cin- 
quante arpents qu'il fait valoir; beaucoup achètent tout ce qui 
est à vendre autour deux, et dans dix ans ces messieurs auront 
refait des terres magnifiques. 

C'est un bonheur que de les rencontrer : on iFouve chez eux 
un ton d'exquise politesse que Ton chercherait vainement ail- 
leurs, et surtout chez les nouveaux riches. Mais, si la forme de 
leur conversation est agréable et légère, elle finit par attrister, 
car au fond il y a un peu d'humeur. 

Par la position qu'ils se sont faite depuis 1830, les hommes les 
plus aimables de France voient passer la vie, mais ils ne vivent pas. 
Les jeunes gens ne donnent pas un coup de sabre à Constanline, 
les hommes de cinquante ans n'administrent pas une préfecture, 
et la France y perd, car beaucoup connaissaient fort bien les lois et 
règlements, et tous avaient des salons agréables, et n'étaient gros- 
siers que quand ils le voulaient bien. Pour un homme bien né, être 
grossier c'est comme parler une langue étrangère, qu'il a fallu ap- 
prendre et qu'on ne parle jamais avec aisance. Que de gens haut 
placés parlent cette langue aujourd'hui avec une rare facilité i 

3 



\2 ŒUVRES DE STENDHAL. 

J'ai fait dix lieues cette après-midi avec un gentilhomme de ma 
connaissance qui liabite une belle terre, et augmente rapide- 
ment sa fortune par des opérations assez voisines du commerce. 
Quand il a été animé par deux heures de discussions, qui malgré 
mes soins retombaient toujours dans la politique, il a fini par me 
dire : 

« Je diviserais nos amis qui vivent à la campagne en deux 
classes : les abonnés de la Quotidienne et ceux de la Gazette de 
France. Il faut l'avouer, là Gazette n'est pas comprise à plus de 
vingt lieues de Paris ; il y a des jours où elle leur semble enta- 
chée de traîtrise, etc., etc. » 

Voici un dialogue historique entre un chef de division d'une 
grande préfecture et un maire de campagne, que M. de IN... m'a 
raconté, mais qu'en sa qualité d'homme d'esprit il a sans doute 
embelli. 

LE CHEF. 

Eh bien ! monsieur le maire, vous vous en allez bien content ! 

lE MAIRE. 

Du moins, monsieur, pour celte fois, les affaires de ma com- 
mune sont-elles terminées : ce n'a pas été sans peine. 

LE CHEF. 

Vous devriez bien m'envoyer quelque chose. 

LE MAIRE, avec la politesse la plus empressée. 
Monsieur, je mettrai le plus grand soin à faire les commissions 
dont vous voudrez bien me charger. 

LE CHEF. 

Vous n'entendez pas, mionsieur. Votre commune n'esl-elle 
pas célèbre par ses fromages? Envoyez-m'en deux douzaines. 

Le maire était indigné ; il n'a rien de plus pressé, en arrivant 
dans sa petite ville, que de raconter ce dialogue et de se répan- 
dre en injures sur la corruption, l'effronterie des commis, etc. 
Les gens sages du pays se disent : Mais qu'est-ce, après tout, 
que deux ccniquarante francs pour nous qui avons tant d'affaires 
à la P La chose est mise en délibération, on écrit le procès- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 45 

verbal sur une feuille volante, et Ton décide que non-seulement 
ou enverra les vingt-quatre fromages, mais qu'on en payera le 
port. La dépense totale s'est élevée à deux cent cinquante-deux 
francs, y compris la caisse. 

— Nivernais, le 20 avril. 

Voici ce qu" on racontait ce soir dans un beau château. C'est 
une aventure patibulaire arrivée à un M. Blanc, notaire du pays, 
honnête homme sans doute, mais qui meurt toujours de peur de 
se compromettre. 

Un soir, il y a huit ou dix mois de cela, il fut appelé auprès 
d'un riche propriétaire de campagne, qui était tombé malade 
d'une fluxion de piîitnoe à la ville, pendant qu'il était en visite 
chez sa fille, dévole du premier mérite. Le malade venait de 
perdre la parole. La loi permet dans ce cas la manifestation de 
la dernière volonté par des signes, mais il faut deux notaires. 
M. Blanc avait donc amené un collègue. Après les avoir fait at- 
tendre quelque temps, on introduit ces messieurs dans une pe- 
tite chambre horriblement échauffée ; c'est, leur dit-on, pour 
empêcher le malade de tousser. La chambx'e était de plus fort 
mal éclairée. 

M. Blanc s'approcha du malade et le trouva fort pâle. Il y avait 
beaucoup d'odeur sur ce lit placé dans une alcôve enfoncée, et 
presque entièrement dérobé à la vue par des rideaux fort am- 
ples. Les notaires s'établirent sur une petite table, à deux pas du 
lit tout au plus. 

Ils demandent au malade s'il veut faire sou testament : le 
malade baisse le menton sur la couverture et fait signe que oui; 
s'il veut donner son tiers disponible à son fils, le malade reste 
immobile ; s'il veut donner ce tiers à sa fille, le malade fait signe 
que oui à deux reprises. A ce moment un chien de la maison 
qui entre dans la chambre se met à aboyer avec fureur, et se 
jette dans les jambes des notaires pour approcher du Ht. On chasse 
le chienavec empressement. On lit le testament au moribond, qui, 



44 ŒUVRES DE STENDHAL. 

par plusieurs signes de lêle réitérés, indique qu'il approuve tout. 

L'acte fini, les notaires se lèvent pour s'en aller; le mouchoir 
du notaire Blanc éliùt tombé à terre lors de l'irruption du chien. 
Il se baisse pour le repicndie, mais, en faisant ce mouvement, 
il voit fort disiinclement sous le lit deux jambes d'homme sans 
souliers, 11 est fort étonné. Il sort pourtant avec son collègue ; 
mais, arrivé au bas de l'escalier, il lui conte ce qu'il a vu. Grand 
embarras de ces pauvres gens. La fille du malade, de chez la- 
quelle ils sortent, est une maîtresse femme, fort considérée dans 
la ville. Il faudrait remonter; mais comment articuler le pour- 
quoi de celte rentrée ? 

— Mais, cher collègue, disait le second notaire à M. Blanc, 
quel rapport ces jambes de paysan ont-elles avec notre acte eu 
bonne forme ? 

Les notaires étaient honnêtes gens sans doute, mais ils avaient 
une peur horrible d'offenser la fille du moribond, nièce du curé 
et présidente de deux ou trois sociétés de bonnes oeuvres. 

Après un colloque rempli d'angoisses, ils se résolvent cepen- 
dant à remonter. On les reçoit avec un étonnement marqué, qui 
augmente leur embarras. Ils ne savent trop comment expliquer 
leur retour, et enfin le second notaire demande des nouvelles 
du malade. On conduit ces messieurs à la porte de la chambre. 
On leur fait voir les rideaux fermés. Le malade s'est trouvé fati- 
gué après avoir fait son testament. On leur donne beaucoup de. 
détails sur les symptômes du mal depuis le milieu de la nuit 
qu'il a redoublé, et, ce disant, on les reconduit doucement vers 
la porte. Les pauvres notaires, ne trouvant rien à dire, descen- 
dent une seconde fois. 

Mais à peine sout^ils à cent pas de la maison, que M. Blanc 
dit à son collègue : — Nous sommes tombés là dans une bien 
fâcheuse affaire ; mais si nous ne prenons pas un parti, nous nous 
ferons des reproches pendant le reste de nos jours, il s'agit ici 
d'un capital de plus de quatre-vingt mille francs, dont le fils ab- 
sent est dépouillé. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 45 

— Mais nous verrons nos études tomber à rien, dit le second 
notnire ; si celte femme se met à nous persécuter, elle nous fera 
passer pour des fripons. 

Toutefois, à mesure que le temps s'écoule, les remords de- 
viennent plus poignants, et enfin les notaires sont tellement 
tourmentés qu'ils ont le courage de remonter. 

n paraît qu'on épiait leurs démarches par la fenêtre. Cette 
fois ils sont reçus par la fille du malade elle-même, femme de 
trente-cinq ans, célèbre par sa vertu et l'une des bonnes lan- 
gues du pays. Elle entreprend les notaires, leur coupe la parole 
quand ils cherchent à s'expliquer, se rend maîtresse de la con- 
versation, et à la fin, quand ils veulent parler absolument, se 
met à fondre en larmes et à pérorer sur les vertus de l'excellent 
père qu'elle est menacée de perdre. Les notaires obtiennent à 
grand'peioe de revoir la chambre du moribond. M. Blanc se 
baisse. 

— Que cherchez-vous donc? lui dit avec aigreur la femme re- 
nommée par sa haute vertu. De ce moment, elle leur adresse la 
parole avec tant d'emportement, que les notaires voient avec 
horreur toute l'étendue du danger dans lequel ils vont se préci- 
piter. Ils restent interdits ; ils prennent peur et enfin se laissent 
éconduire après une scène de trois quarts d'heure. Mais à peine 
sont-ils dans la rue que M. Blanc dit à son collègue : 

— Nous venons de nous laisser mettre à la porte exactement 
comme des écoliers. 

— Mais, grand Dieu ! si cette guenon se met à nous persécuter, 
nous sommes des gens ruinés, dit le second notaire la larme à 
Toeil. 

— Et croyez-vous qu'elle n'a pas bien vu pourquoi lious re- 
montions chez elle ? Dans deux jours le bon homme sera mort, 
s'il ne l'est déjà ; elle hors de danger, et alors elle triomphe, et 
nous aurons à nos trousses toute sa clique qui nous jouera tous 
les mauvais tours possibles. 

— Que d'ennemis nous allons nous faire ! dit en soupirant le 



46 ŒUVRES DE STENDHAL. 

second notaire. Madame D. esl si bien appuyée ! Nous n'aurons 
pour nous que les libéraux, et les libéraux ne passent pas 
d'actes : ils n'ont pas le sou, et ce sont gens avisés. 

Cependant le remords presse si vivement ces deux pauATes 
honnêtes gens, qu'ils se rendent ensemble chez le procureur du 
roi comme pour lui demander conseil. D'abord ce sage magis- 
tral feint de ne pas comprendre, puis il a l'air aussi embarrassé 
qu'eux, et leur fait répéter leur histoire jusqu'à trois fois. Il pré- 
tend enfin que dans une matière aussi grave , et quand il s'agit 
de soupçons envers une femme aussi honorable et aussi honorée 
que madame D., il ne lui est loisible d'agir que sur une déi»on- 
ciatioQ par écrit. Les notaires et le procureur du roi, assis vis-^à- 
vis les uns des autres, gardent le silence pendant au moins cinq 
minutes ; peut-être les notaires ne demandaient-ils pas mieux 
que d'être éconduits. 

Sur ces entrefaites , arrive en fredonnant le commissaire de 
police, jeune dandy venu de Paris depuis six mois seulement; 
il se fait conter l'histoire presque malgré tout le monde. 

— Eh ! messieurs , ceci est la scène du Légataire, dit- il en 
riant. 

Les notaires et le procureur du roi restent confondus de cet 
excès de légèreté. 

— Mais monsieur ne sait peut-être pas, dit le second notaire 
tout tremblant, quelle femme c'est que madame D.? 

Le dandy ne daigne pas répondre au garde-note. 

— Si monsieur le procureur du roi juge à propos de m'y auto- 
riser, reprend-il, je vais me présenter chez celte terrible ma- 
dame D. avec messieurs les notaires; en ma présence, M. Blanc 
parlera des jambes de l'homme qu'il a aperçues sous le lii. Je 
demanderai pourquoi ces jambes , et je me charge du reste 

Ainsi fut fait; la dame change de couleur en voyant le com- 
missaire de police : aussitôt celui-ci prend un ton de maître; 
il dit qu'il y a certains crimes qui, sans qu'on s'en doute, con- 
duisent les gens aux galères et même à l'exposition. Madame D. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 47 

s'évanouit. Son mari survient et (init par avouer que son beau- 
père était mort deux heures avant l'arrivée de messieurs les no- 
taires, juais en disant et répétant toujours qu'il voulait tout 
laisser à sa tille, etc., etc. Comme, pendant le long récit de ce 
bon vouloir et de ses causes , de la mauvaise conduite du fds, 
grand dissipateur, etc., etc., le gendre commençait à reprendre 
courage, le commissaire de police lui coupe la parole, et parle 
de nouveau de galères et d'exposition. Enfin , après une petite 
scène menée rondement par le dandy , enchanté de jouer un 
rôle, le gendre , d'une voix éteirrte, prie les notaires de lui re- 
mettre la minute de l'acte et la. déchire lui-même. Le commis- 
saire de police force le gendre d'avouer que c'est son fermier 
qui, témoin de leur douleur à la mort subite du beau-père, qui 
sans doute allait faire un testament en leur faveur, a eu la mal- 
heureuse idée de se placer sous le lit; on avait ôté deux plan- 
ches du fond du lit, et le hardi fermier assis sur le plancher, et 
la tête placée presque à la hauteur de celle du testateur, la fai- 
sait mouvoir facilement avec les deux mains. 

Je suis comme le lecteur, je trouve cette anecdote patibulaire 
bien longue écrite; racontée, elle marchait bien. Chacun des 
auditeurs ajoutait quelque détail plaisant au récit du combat que 
se livraient, dans le cœur des notaires, la peur de se compro- 
mettre et la probité. 

J'ai oui citer dans mon voyage plusieurs faits semblables; 
souvent, dar>s les petites villes, il y a des soupçons, mais, au 
bout de deux ou trois mois, on parle d'autres choses. Ce qui est 
important en pareille occurrence, c'est déloigner les chiens. 

— Moulins, le 21 avril. 

Un homme de bon sens, qui de plus st des œillioas acquis par 
ce bon sens, me disait ce soir : 

— Les marchés sont encombrés ; on produit trop. Puisque 
vous payez une académie des sciences nKjrales et politique», 
pourquoi ûe pas lui demander par quel moycfi on pourrail em- 



« ŒUVRES DE STENDHAL. 

pêcher un homme qui n'a que cent mille francs de fortune do 
faire des billets pour deux cents ? 

Rien de plus difficile, je l'avoue, quand il ne s'agit que diiu 
simple particulier : on vous dirait que vous violez le secret de 
la vie privée, etc. C'est ce que je n'admets point. La surveillance 
aurait lieu au moment de la vente d'un certain papier timbré 
fabrique ad hoc. 

Mais combien la loi ne devient-elle pas plus facile à faire dès 
qu'il s'agit d'une société de capitalistes constituée par acte passé 
devant notaire et soumis à l'enregistrement? Hàlez-vous de 
comprendre ce qui se passe aux États-Unis, et décrétez le prin- 
cipe d'une loi, avant qu'il y ait ce que tos Robert-Macaire ap- 
pellent des droits acquis. 

La loi dirait à peu près ; 

Art. 1". Une société de capitalistes ne pourra émettre de 
billets que pour une somme égale à celle qu'elle possède réelle- 
ment en écus. 

Art. 2. — Tout porteur d'un billet émis par la société sera 
admis à l'attaquer comme ne s'étanl pas conformé à l'art. 1". 

Art. 3. — Le point de fait sera décidé par un jury spécial, 
que le sort désignera parmi les deux cents propriétaires et les 
deux cents négociants les plus imposés du département. 

Il y a d'autres articles pour atteindre les actions dont la vente 
est provoquée par des narrations exagérées. Souvent le scandale 
du procès suffira seul pour intimider les demi-fripons. 

— Moulins, le 22 avril. 

Moulins n'a de remarquable que le tombeau du duc de Mont- 
morency, auquel le cardinal de Richelieu fit couper la tête, en 
1632 ; nous verrons à Toulouse le petit coutelas qui eut cet hon- 
ncur-là. 

La présence d'un cicérone provincial, hâbleur et bas, me fait 
prendre en guignon les choses curieuses qu'il me montre. C'est 
une des raisons qui me prouvent que je ne suis pas prédestiné à 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 40 

écrire un voyage en France, et celui-ci n'aura de valeur qu'en 
attendant mieux. 

A tout prendre, je préfère le provincial ignorant des beautés 
de son pays au provincial enthousiaste. Quand un habitant 
d'Avignon me vante la fontaine de Vauclusc, il me fait relfet 
d'un indiscret qui vient me parler d'une femme qui me plaît, et 
qui la loue en termes pompeux précisément des beautés qu'elle 
n'a pas, et à l'absence desquelles je n'avais jamais songé. Sa 
louange devient un pamphlet ennemi. 

L'horreur que j'ai du genre hâbleur et grossier a été sur le 
point de me faire manquer l'admirable église de Saint-Menou, à 
cinq lieues de Moulins. Il y a de belles colonnes imitées du co- 
rinthien et de grandes parties romanes. Cet édifice menace ruine 
à cause de l'inégale poussée des arcades. 

Il y a quelques parties romanes, et d'autres qui remontent 
peut-être jusqu'au huitième siècle, dans la magnifique église de 
Souvigny, plus rapprochée de Moulins, et l'une des plus cu- 
rieuses de la province. Elle fut rétablie en 919 par le chevalier 
Aimard. Là se voient les tombeaux des ducs de Bourbon. La nef 
est romane, le chœtir gothique : il y a quelques parties de roman 
fleuri. 

Je viens d'être entraîné à écrire les mots roman et gothique. 
Je demande la permission de m'expliquer. 

Le style roman est le premier en date, il succéda à la barba- 
rie complète de l'an mille. Il est très-solide , très-timide, et se 
sert de pauvres matériaux. 

Le style gothique, qui lui succéda lorsque le clergé fut encore 
plus riche et put faire travailler les paysans en les payant avec des 
indulgences, veut surprendre avant tout et paraître hardi. 

11 soutient des voûtes très-élevées avec de frêles colonnes, il 
agrandit excessivement les fenêtres, et les divise par des me- 
neaux si minces que l'œil peut à peine croire à leur solidité. Il 
emploie l'ogive beaucoup plus fréquemment que le style roman. 

Le style gothique cherche à surprendre l'imagination du 

3. 



50 (EUVRES DE STENDHAL. 

ûdèle qui est dans V église; mais, à rexiéricur, il n'a pas honte 
d'enloiircr son cilificc d'arcs-boulanls qui lui prêtent appui 
dans tous les sens, et, si Tœil n'y était fait, lui donneraient l'ap- 
parence d'un bàtinienî. qui menace ruine. La toute-puissante 
habitude nous empêche dêlrc sensibles à cette laideur. Elle 
nous empêche bien de voir l'évidence qu'on nous apprend à nier 
dès leufance. 

Voici une petite chronologie que je propose d'apprendre par 
cœur, et qui aidera à jouer le rôle de savant : 

Après l'an 1000, au sortir de l'extrême barbarie du dixième 
siècle, style roman. 

1050. Roman orné ou fleuri. 

llôO à 1220. Transition. 

1200. Gothique. 

1260. Gothique orné ou fleuri. 

1550. Commencement du style flamboyant. (Les contours des 
ornements [iracerxj] établis sur les divisions verticales 
des fenêtres se rapprochent de l'S majuscule, formée 
par la llumme d'un fagot qui brûle.) 

1500. Transition du gothique à la renaissance (on appelle 
ceci, en France, style de Louis XIII.) 

1550. Renaissance bien établie. 

On distingue le huitième siècle et le commencement du neu- 
vième par le chapiteau cubique; mais ce chapiteau ne se troave 
que vers les bordai du Rhin. 

— De la Bourgogne, le 26 avril. 

4e viens de traverser un bien triste pays. Je me suis arrêté 
quelques jours au château d'un de mes amis, homme d'esprit, 
mais qui a des bois à exploiter, et partant un grand intérêt à ce 
qu'une certaine roule soit faite. L'ingénieur en chef est excellent; 
c'eslen oulrc l'homme le plus aimable de la province. L'ingénieur 
particulier est un brave jeune homme fort instruit, enthousiaste 
du travail, qui arrivait avec un morceau de pain ^ un livre sur sa 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 51 

route, et y passait des matinées entières. Au rtjilieu de la campagne, 
on vient d'envoyer ce jeune ingénieur àTaiilre bout du royaume. 

— C'est une campagne perdue ! me dit M. Banville, mon ami, 
indigné de ce déplacement. 11 était de plus fort en colère contre 
im conducteur qui vole. 11 prétend qu'on ne destitue jamais les 
voleurs dans cette administration, on se contente de les faire 
changer de déparlement. Aussi M. Ranville, amoureux de sa 
route, demaude-t-il toujours à Tingénieur en chef des conduc- 
teurs du pays ; mon ami a bien d'autres chagrins. 

— Aussi, lui disais-je, pourquoi êtes-vous passionné? pour- 
quoi diable faire dépendre votre bonheur des autres? Il serait 
moins fou d'aimer une jeune et jolie femme; au moins vous n'au- 
riez à vous battre que contre le caprice d'une seule personne. 
Au moyen de votre route, vous avez à lutter non-seulement 
contre l'intérêt d'une centaine de provinciaux, mais encore 
contre toutes les niaiseries qu'ils s'imaginent être de leur intérêt. 

Je suis allé avec M. R... à la sous-préfecture. 

L'ingénieur en chef avait fait un plan de route excellent ; ce 
plan fut déposé il y a trois ans dans cette sous-préfecture, avec 
un grand livre de papier blanc, destiné à recevoir les objections. 
Je venais pour Ure ces objections ; il faut avouer qu'elles sont à 
mourir de rire. Le préfet a nommé une commission pour les 
juger; mais, pour ne pas désobliger deux membres du conseil 
général du département, habitant le pays, il les a placés dans 
cette commission. Il faut savoir que dans lesj?rovinces le conseil 
général est pour le préfet à peu près ce qu'est à Paris la chambre 
des députés pour les ministres : on s'en moque fort en paroles, 
mais il faut les séduire. 

Ces deux membres du conseil général n'ont pas voulu désobli- 
ger les électeurs dont ils disposent, ni leurs parents. La sociët*, 
qui se réunit dans les cabarets du pays, s'est prononcée fortement 
contre le plan de l'ingénieur en chef, qui n'avait d'autre mérite 
que d'être raisonnable. Il supprimait une montée abomiaable, 
conire laquelle ces mêmes paysans crient depuis trente *ns. 



50 ŒUVRES DE STENDHAL. 

L'ingénieur avait fait passer sa roule contre la dernière maison 
{.i'un village ; on la forcé à la faire passer dans le village, où cette 
irialheurcuse roule rencontre deux angles droits dont elle doit 
j.arcourir les cùlcs. Je n'en finirais pas si je voulais raconter 
toutes les absurdités du grand travail qu'on exécute en ce mo- 
ment. Tel est l'effet de Y aristocratie du cabaret. Nous voici déjà 
en Amérique, obligés de faire la cour à la partie la plus dérai- 
sonnable de la population. 

D'où je conclus qu'il ne faut point acheter de terre, mais seu- 
lement en prendre une en location pour quatre ou cinq ans, et 
;>lacer son bien à Paris en maisons bien assurées contre l'incen- 
die. Il est vrai qu'avec une terre on peut se faire nommer député. 
En ce cas, si vous achetez au midi de la ligue qui s'étend de Be- 
ançon à Nantes, jurez-vous de ne jamais prendre d'humeur quoi 
i u'on vous fasse. Malgré l'esprit processif, si j'étais riche et 
•Muit à acheter en province, je préférerais la Normandie, comme 
pays plus civilisé et où l'on cherche moins à faire à son voisin 
.ui mal inutile à qui le fait. 

— Bourgogne, le 27 avril. 

Il y avait beaucoup de monde ce soir chez madame Banville : 
dh parlait d'histoires d'amour; elles dames ont tourmenté M. le 
j:résident N. . . pour qu'il racontât l'histoire d'un pauvre ouvrier en 
sabots, nommé Marandon, célèbre dans le pays. M. N... a eu beau 
j>rotestcr qu'elle n'avait rien d'extraordinaire, les personnes qui 
remplissaient le salon aimaient les récits tragiques en ce mo- 
ment, et il a été forcé de parler. Et moi, en rentrant dans ma 
chambre, je me donne la peine d'écrire cette histoire. Elle est 
rigoureusement vraie dans tous ses détails; mais a-l-elle un 
autre mérite? Dans ces moments de philosophie rêveuse où l'es- 
prit, non troublé par au'^une passion, jouit avec une sorte de 
plaisir de sa tranquillité, et rélléchit aux bizarreries du cœur 
humain, il peut prendre pour base de ses calculs des histoires 
telles que celle-ci. 



MlîMOIRES D'UN TOURISTE. 53 

Telle est leur unique supériorité sur les romans, qui, arrantrés 
par un artiste en émotions, sont bien autrement intéressants, 
mais en général ne peuvent servir de base à aucun calcul. 

11 y avait naguère à Argenton un jeune ménage de la classe 
ouvrière, mais qui se trouvait dans les conditions les plus favo- 
rables pour le bonheur. La femme était jolie et bonne ; le mari 
avait de l'aisance, un étal fort lucratif, et du reste c'était bien 
le meilleur garçon du monde. Il avait épousé sa cousine. Tous 
les deux désiraient beaucoup des enfants ; ce vœu ne fut pas 
exaucé. 

Dans les premiers jours de janvier 1857, François Gauthier, le 
mari, partit de grand matin pour Limoges, où il conduisait une 
voiture chargée de farines. En traversant Argenton au petit jour, 
il crut voir un homme qui l'observait, et qui ensuite prit les 
devants. Gantliier passa le pont sur la Creuse, et, comme il mon- 
tait une côte assez rapide, située au delà de la rivière, un homme, 
le même sans doute qu'il avait remarqué, se jeta sur lui qui était 
tranquillement assis sur sa charrette, et lui porta un coup de 
couteau. Gauthier saute à terre; une lutte violente s'engage, il 
reçoit cinq ou six coups de couteau, et met l'assassin en fuite. 
Mais il perdait beaucoup de sang et ne put le poursuivre. On 
l'accueillit dans une maison voisine, et de là on le transporta 
chez lui. 

L'opinion publique d' Argenton n'hésita pas. On attribua ce 
crime à Jean Marandon, sabotier, voisin cl parent des Gauthier, 
veuf depuis deux ans, et qui passait pour avoir des liaisons beau- 
coup trop tendres avec la femme Gauthier. Comment ces liai- 
sons avaient-elles commencé avec une femme fort jolie, mais qui 
avait longtemps passé pour la sagesse même? C'est ce que nous 
avons toujours ignoré. 

Marandon était aimé dans le pays, et avait des yeux noirs d'une 
expression admirable et singulière chez un paysan. 

La justice informa. On trouva bien quelques taches de sang 
sur un vêtement de Marandon ; mais elles étaient très-peu signi- 



54 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ficalives. Il fut établi qu'il s'était levé plus tôt qu'à l'ordinaire le 
jour du crime. Depuis l'cvénemenl il n'avait pas paru dans la 
maison de Ganihier. Mais ce n'ét;)il là que des indices insuffisants; 
d'autant plus qu'on interrogea le mari, et qu'il déclara avec per- 
sévérance qu'il n'avait pas reconnu l'assassin; que l'assassin, 
di'.n»; tous les cas, n'était pas Marandon ; qu'il était beaucoup 
moins grand que ce dernier. 

On abandonna cette affaire. 

Trois semaines après, Ganlliier, sortant de chez lui pour la 
première fois depuis l'événement, se rendit chez le juge de paix, 
et déclara que, s'il avait prétendu n'avoir pas reconnu l'assassin, 
il avait trompé la justice ; qu'il avait au contraire positivement 
reconnu Marandon. 

Dans la soirée même, Marandon disparut, après avoir forcé la 
porte d'une maison inhabitée voisine de la sienne et y avoir pris 
un fusil. 

Le lendemain, sa famille le fit chercher ; on suivit les bords 
assez escarpés de la Creuse, où Ton croyait qu'il avait pu se jeter. 
Bientôt l'attention fut attirée par une forte odeur de poudre qui 
sortait d'une grotte très-profonde, située au-dessus de la Creuse. 
On y entra, la grotte était sombre. D'abord on trouva un sabot, 
puis on aperçut un pied froid et nu. On tira le cadavre au dehors. 
C'était Marandon : il s'était tué d'un coup de fusil au cœur. 

Dans le moment où le corps fut retrouvé, la femme Gauthier 
était absente d'Argenton ; elle était allée voir sa mère, qui, de- 
puis le crime, la repoussait; elle voulait tenter une réconciliation. 
A son retour, on lui dit dans la rue la mort de son amant; elle 
tomba de cheval. On la releva et on la surveilla attentivement, 
car elle avait parlé de se tuer. Mais elle échappa à ses gardiens, 
monta au plus haut de sa maison, et se jeta par une lucarne. 
Elle tomba d'une hauteur de quarante pieds environ. Elle en fut 
quitte pour de légères contusions, et survécut pour être amenée 
devant le Jury, sous le poids d'une accusation de complicité, 
Sur quels faits reposait cette accusation, cela sans doute vous 



MEMOIRES D UN TOURISTE. 'io 

importe peu, messieurs; madame Ganthier a été acquiltcc, et 
nous Tavions prévu. 

Voici mainleiianl les causes de l'événement. 

Ganthier avait reconnu Maraudon des le premier moment, et 
cependant cet homme du peuple, si déloyalement attaqué, eut la 
force de cacher à sa lamille comme à la justice, pendant assez 
longtemps, le nom du coupable. Il a expliqué ses motifs. Il Sis- 
vait, a-t-il dit, qu'on accusait sa femme de relations adultères 
avec Marandon ; mais il n'y croyait pas. Nommer son assassin, 
c'eût été donner une force inouïe à des soupçons déjà trop ré- 
pandus. Il prit donc le parti de se taire, Jusqu'à ce qu'il pût sa- 
voir d'une manière précise quelle était la part que sa femme avait 
prise à cette tentative. Il lui révéla son courageux mensonge; 
mais bientôt Ganthier ne put plus conserver de doutes sur son 
malheur. 

xMarie Ganthier était observée de près ; elle le voyait et ne 
savait comment apprendre à son amant ce que son mari lui avait 
confié. Elle essaya de gagner la servante d'un de ses beaux frères, 
et la pria de porter une lettre à Marandon. Cette fille hésita, 
consulta son maître, et celui-ci l'engagea à accepter la lettre, 
puis à la lui remettre. 

« Mon cher homme, disait Marie Ganthier (c'est une femme 
du peuple qui écrit), je ne puis rester comme je suis, car je suis 
la femme la plus malheureuse du monde depuis qu'il m'a dit que 
c'était toi qui l'avais assassiné. 11 m'a dit qu'il voulait te faire 
prendre... Et depuis ce temps-là je ne peux pas me rcconsoler ; 
et si tu veux finir tes jours avec ta femme, il faut que tu me dises 
la réponse de suite par la Marie. Ne crains rien de la Marie ; elle 
aura du secret pour nous, et je la récompenserai de quelque 
chose; et tu me marqueras comme il faudra nous y prendre pour 
nous Mer la vie. Mon cher bonheur, n'oublie pas ta femme pour 
ça; car le plus tôt sera le meilleur. » 

Cette lettre ne fut pas remise à son adresse. Seulement la 



m ŒUVRES DE STENDHAL. 

Varie dit à Maramion, de la part de madame Ganlhicr, que le 
mari savait tout et Tavait reconnu. « Je suis un homme perdu, » 
s'écria-t-il. 

Marie Gantliier, étonnée de ne pas recevoir de réponse, écri- 
vit une seconde lettre qui parvint à Marandon. Celui-ci en avait 
une toute prête qu'il donna en échange. 

« Je le dirai, écrivait-il, que tu dois bien te reconsoler pour 
la chose qui le chagrine tant ; car j'ai une certitude de sûreté 
que ça ne peut rien faire à présent. 11 faut absolument se con- 
former à nos peines. Plus tard nous prendrons une marche qui 
pourra nous être avantageuse... Si parfois on me prenait pour 
m'interroger, que ça ne l'intimide pas, je suis sûr de mon af- 
faire ; mais surtout toi, si on t'en faisait autant, lu diras tou- 
jours la même chose, que lu n'as jamais eu de conférences avec 
moi... Si ce nest pour moi, que ce soit pour mon garçon (il avait 
un fils et adorait cet enfant). Et ces deux livres (deux volumes 
du Tableau de Vamour conjugal), s'ils ne sont pas vus, fais-les 
brûler. Si tu ne peux pas mieux faire d'ici quelque temps, tu 
iras chez ton père ; si ça venait en question de cette donation, 
il faut le prêter à la faire rompre, et sois tranquille... Je finis 
en l'embrassant, ma chère femme. » 

La donation dont parle Marandon gâte un peu cette histoire, 
je l'avoue ; elle avait eu lieu quelques mois auparavant et four- 
nissait à Taccusalion un de ses principaux arguments. La femme 
Gauthier avait sollicité el obtenu de son mari une donation ré- 
ciproque de l'usufruit de leurs biens. 

Ces deux lettres, communiquées au mari, le décidèrent à 
faire sa déclaration au juge de paix d'Argenton, el vous savez 
que cette déclaration amena les deux tentatives de suicide, dont 
une seule fut consommée. 

Pendant toute l'instruction, la femme Ganlhier a nié, elie a 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 57 

nié jusqu'à l'absurdité ; mais elle a montré du moins, dans ce 
système de défense, une singulière opiniâtreté et une âme que 
rien ne peut fléchir. 

« Les lettres, sauf l'orthographe, dit en finissant M. le prési- 
dent N..., sont transcrites fidèlement ; dans les copies que j'en 
ai vues, l'orthographe avait été rétablie. — La peur de l'enfer, 
ai-je dit, eût empêché ces suicides. » 

— Oui, mais toute sa vie avoir peur, n'est-ce pas du mal- 
heur? 

J'ai rapporté cette histoire de préférence à plusieurs autres 
également authentiques, qu'on a racontées ce soir, parce que 
les personnages de celle-ci n'ont pas trop d'énergie. La bonne 
compagnie de l'époque actuelle, seul juge légitime de tout ce 
(pie nous imprimons, a une âme de soixante-dix ans ; elle hait 
l'énergie sous toutes ses formes. 

Madame Ranville a d'excellent thé. Vers les onze heures il y a 
collation, après laquelle sont bien vite parties toutes les per- 
sonnes qui s'en allaient en voiture. Nous sommes restés huit ou 
dix de la maison et d'un château voisin ; on a parlé de la gaieté 
d'autrefois, et Ranville est allé chercher une bouteille du Clos- 
Vougeot, authentique et presque unique ; il ne lui en reste plus 
que six de cette année-là (1811). Nous ne sommes remontés 
dans nos chambres que vers une heure. Nous avons bu cette 
bouteille entre neuf, nous étions fort gais ; mais j'étais le plus 
jeune, et j'ai trente-quatre ans. Tous nos jeunes gens du com- 
mencement de la soirée sont fort sérieux et font profession de 
ne trouver aucun plaisir dans la société des femmes. I! y en 
avait pourtant là de charmantes : ces messieurs ont joué toute 
la soirée entre eux, et nous ont laissé le champ libre à nous au- 
tres vieillards. 

J'ai trouvé dans ma chambre un volume de M. de Balzac, c'est 
l'Abbé Birolteau, de Tours. Que j'admire cet auteur ! qu'il a bien 
su énumérer les malheurs et petitesses de la province ! Je vou- 
drais un style plus simple ; mais dans ce cas les provinciaux l'a- 



58 ŒUVRES DE STENDHAL. 

chèleraient-ils? Je suppose qu'il fait ses romans en deux temps, 
dabord raisonnablement, puis il les habille en beau style néo- 
logique, avec les jiatimcnls de 1 ame, il neige dans mon cœur, 
et autres belles choses. 

— De la Bourgogne, le 28 avril. 

Nous sommes montés achevai ce malin. Pour distraire un 
peu mon malheureux ami, crucifié par sa route qui doit lui 
donner les moyens dexploiter sa forêt ; nous parlons de galan- 
terie, de vertu et des dames de province. 

— Sur six femmes de ce pays, me dit Ranville d'un grand 
sang-froid, il n'y en a guère qu'une qui ait eu de tendres fai- 
blesses ; une seconde peut s'écrier, comme la marquise de Mar- 
montel : heureusement 1 Mais quatre sont dignes de toute notre 
admiration. J'explique ce phénomène comme la vertu de Lon- 
dres : si un homme va trois fois de suite dans une maison, tout 
le voisinage se scandalise, et la femme attaquée est avertie 
avant d'aimer. 

Ranville me donne dix exemples, les meilleuf s sont impossi- 
sibles à rapporter ici ; ils renouvelleraieot le scandale dans le 
pays. Sur cette grande question : y a-t-il de l'amour passionné 
dans la bonne compagnie de Bourgogne? sa réponse est abso- 
lument négative. 

Toutefois laraant d'une des dames de la société lui a tiré ou 
en a reçu un coup de pistolet. le soir, à onze heures, à la cam- 
pagne, le mari se trouvant dans une pièce voisine. On suppose 
que le mari, fort indifférent, ne s'est point levé. L'amant a eu 
l'esprit de mettre dans ses intérêts une sorte de garde-chasse, 
qui, le lendemain matin, est venu raconter d'un anr penaud que 
son fusil était parti dans ses mains par hasard, tout près de 
la fenêtre de madame, et que lui, de peur d'être grondé, s'é- 
tait enfui dans les bois, où il avait passe une nuit piteuse. Il 
avait vu des loups s'approcher de lui, et son fusil n'élait pas 
chargé, etc., etc. 



MEMOIRES D'UÎN' TOURISTE. 59 

Une autre de ces daines, que son mari, procureur et jaloux, 
faisait toujours voyager avec lui dans un cabriolet d'osier, es' 
tombée malade dans une petite auberge à dix lieues du tribunal 
où le mari occupe presque tous les matins. Elle a eu le courage 
de rester au lit pendant six semaines. Le procureur allait passer 
tous ses dimanches dans la mauvaise auberge ; il amenait des 
médecins célèbres, qui, tout naturellement, et par Tcffel de 
leur science, trouvaient la jolie femme fort gravement malade. 
Devinez la suite. Le procureur a été averti de ce qui se passait 
par un de ses clients du pays. Il est fort lié avec deux députés, 
qui ont obtenu du ministre de la *** que l'officier fût envoyé 
à "*. Remarquons, en passant, que rien au monde n'égale l'i- 
gnorance el l'incurie de certains médecins de province. 

A Paris, le véritable amour ne descend guère plus bas que le 
cinquième étage, d'où quelquefois il se jette par la fenêtre. Il est 
peut-être un peu moins rare en province ; on le trouve quelque- 
fois dans la bourgeoisie peu riche, parmi les femmes s'enlend ; 
car depuis 1850 l'amour serait le pire des déshonneurs pour un 
jeune homme, 

— Autun, le 29 avril. 

En Bourgogne, comme partout, l'objet constant des plaisan- 
teries des jeunes gens, c'est le mariage dlnclination. Ils parlent 
sans cesse de la quantité d'argent qu'ils exigent de la femme 
qu'ils daigneront épouser. Un des voisins de Banville, grand oli- 
brius aux favoris noirs et aux façons bruyantes (le beau de pro- 
vince), prétendait à vingt-cinq ans qu'il n'épouserait jamais 
qu'une femme de 500,000 fr. ; à trente ans il s'est réduit à 
150,000, et enfin à trente-cinq il vient d'épouser une femme 
de 80,000 francs seulement. 

Les jeunes gens passent leur vie au café, à brûier des cigares 
et à parler entre eux de projets de fortune ; il la leur faut bril- 
lante et rapide. La fortune d'un certain lieutenant d'artillerie a 
rendu fous tous les Français pour un demi-siècle au moins. 



GO ŒUVRES DE STENDHAL. 

Colle anucc-ci, nie dit Ranville, ces jeunes gens qui veulent 
iairo foriune sans travailler commencent à parler beaucoup des 
élections et des cliemins de fer, refusés par la paresse de la 
chambre. S'il s'élevait un Mirabeau ou un Danton, son éloquence, 
jtourrait les conduire aux plus grandes folies ; car au fond ils 
s'ennuient. 

— A propos d'ennui, et la littérature? 

— Ces messieurs ne peuvent comprendre la passion préten - 
due effrénée du roman moderne, ils comprennent encore bien 
moins la tendre exaltation des romans qui nous rendaient fous 
quand nous étions à leur âge. Personne ne lit plus la Nouvelle 
lléloîse, les romans de madame Collin, ceux de Maria-Régina 
Roche, traduits par Tabbé Morellet. La littérature des jeunes 
gens de 1837 ne s'élève guère au-dessus des Mémoires de ma- 
dame Dubarry, de madame de Pompadour, de la Contemporaine, 
de Fleury, etc., etc., où Ton voit des gens qui gagnent beau- 
coiq) d'argent, et dont la vie s'embellit quelquefois par de jolies 
soirées libertines. Us croient à l'existence d'une madame de 
Créquy. La Peau de Chagrin, de M. de Balzac, a fait fureur. Ils 
trouvent froid tout ce qui est écrit en style simple, et le néolo- 
gisme est pour eux le comble de l'esprit. 

Ce qu'il y a de plus distingué parmi les jeunes gens du café 
lit le Mémorial de Sainte-Hélène, et se montre fou de remjje- 
reur. Ne voit-on pas Napoléon donner une dotation de 80,000 
livres de rente au général Marchand, qui s'est bien conduit à 
Eylau ? Au fond, les fortunes rapides élevées par le caprice 
d'un roi conviennent beaucoup mieux aux espérances folles des 
républicains actuels, que les fortunes raisonnables qui peuvent 
se faire dans un gouvernement bien réglé. 

Ranville me console un peu en ajoutant : Nous arrivons à un 
siècle où l'on n'écoutera plus que l'homme qui aura des opi- 
nions individuelles. On ne voit déjà plus que les demi-sots, les 
paresseux ou les timides répéter les opinions à la mode. 

Quelle belle solitude que celle d'un jeune homme de Semur 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 61 

ou de Moulins, pour se former une opinion siemie sur cinq ou 
si\ sujets! Quel homme distingué, rare, considéré dès qu'il au- 
rait parlé, que celui qui a vingt-cinq ans posséderait une opi- 
nion à lui sur cinq ou six articles ! 

A Paris, la distraction est trop continuelle. Môme pour le 
jeune homme de vingt ans qui a le bonheur de ne compter sur 
aucun héritage, que de moyens de plaisir! que de choses vien- 
nent chaque jour assiéger son attention ! Quel esta Paris Thomme 
de vingt ans qui a lu, en cherchant à y trouver des erreurs, les 
huit volumes de Montesquieu ? 

Oa sent bien que, coui-ant comme je le fais, je n'ai le temps de 
voir ni la société de province, ni les jeunes gens ; tous ces ju- 
gements me sont donnés par un homme d'i^a esprit net et pro- 
fond, qui habite ses terres depuis 1830. Dans presque toutes les 
villes où je me suis un peu arrêté, Lyon, Marseille, Grenoble, 
j'ai entrevu des jeunes gens qui me semblent faits pour arriver 
à tout. Je pense même que les hommes de mérite de Tan 1850 
seront pris pour la plupart loin de Paris. Pour faire un homme 
distingué, il faut à vingt ans cette chaleur d'âme, cette duperie, 
si l'on veut, que l'on ne rencontre guère qu'en province ; il faut 
aussi cette instruction philosophique et dégagée de toute fausseté 
que l'on ne trouve que dans les bons collèges de Paris. 

Mais la faculté de vouloir manque de plus en plus à Paris ; on 
ne lii pas sérieusement les bons livres : Bayle, Montesquieu, 
Tocqueville, etc ; on ne lit que les fadaises modernes, et encore 
afin de pouvoir en parler à mesure qu'elles paraissent 

Je viens d'écrire tout ceci pour me distraire d'un violent mou. 
veulent de colère. En arrivant à Autun, il s'est trouvé que j'avais 
perdu toutes les clefs des coffres de ma calèche, et j'écris pen- 
dant que Joseph essaye des crochets avec un serrurier. 

Comme cette opération ne finit pas, je vais raconter l'histoire 
d'Âutun, que j'ai étudiée dans la bibliothèque de M. Ranville. 

Tout le monde sait que nous sommes ici dans cette fameuse 
Bibracte, capitale du pays des ^Eduens, que Pomponius-Mela ap 



02 ŒUVRES DE STENDHAL, 

pelle les plus illustres des Celtes (ou Gaulois), et dont César parle 
^i souvent'. César, qui attaquait les Gaulois avec une bravoure 
égale à la leur et l'esprit supérieur d'une civilisation plus avan- 
cée, chercha à diviser ces peuples enfants. Il excita les jalousies 
particulières des habitants d'Autun, les attira dans son parti, qui 
était celui de l'étranger, et les pauvres gens de Bibracte, poussés 
par le funeste plaisir d'humilier les AUobroges et les Arvernes, 
se réunirent aux Romains. Pour prix de leur sottise, ils reçurent 
le litre de frères et d'alliés du peuple romain. 

Us possédaient le territoire entre la Loire et la Saône, et 
avaient de grandes richesses qui tirent le bonheur de César. Les 
gens d'Autun, ayant perdu la liberté, s'avilirent au point de flat- 
ter Auguste, et de donner à leur ville le nom latin de Augusto- 
dunum. Sous Constantin, ils changèrent encore son nom ; mais 
celui qu'elle porte est une abréviation et une mémoire éternelle 
de sa première flatterie envers le tyran étranger. Douée d'un tel 
esprit de conduite, elle fit fortune et devint bientôt une des plus 
belles et des plus importantes cités de la Gaule. Tacite raconte 
que, dès le temps de Tibère, on y envoyait les jeunes Gaulois 
pour les faire insti'uire dans les lettres grecques et latines. Sa 
splendeur durait encore trois cents ans plus lard, sous Constan- 
tin. Elle avait été horriblement saccagée et brûlée à la fin du 
troisième siècle, lors de la révolte des Bagaudes, mais Constan- 
tin l'avait réparée. 

Attila s'en empara cent cinquante ans plus tard, et, selon la 



' Cœsar, VI, XII, et passim. Pour être estimé savant en 1837, il faut 
croire que les Celtes, ou Gaulois, venaient de l'Asie, et avaient eux- 
mêmes conquis les Gaules. Les Romains venaient de l'Inde, cela est évi- 
dent, disent les Allemands, car dix mois indiens se retrouvent dans l'an- 
cien latin. Il y a mieux : toute la civilisation romaine provient d'une 
grande ville allemande qui existait dans les environs de C ipoue trois ou 
quatre siècles avant la fondation de Rome; malheureusement l'on ignore 
son nom, et l'on ne peut indiquer le lieu où elle était située. Ne vaut-il 
lias mieux faire des chansons comme Collé? 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 65 

coutume de son peuple, détruisit tout ce qui offrait quelque ap- 
parence de civilisation. Les Bourguignons et les lluns se dispu- 
tèrent les ruines d'Autun. Enfin parurent Rollon et ses Normands, 
qui achevèrent de détruire le peu qui subsistait encore. 

Malgré tant de malheurs, Autun est l'une des villes les plus 
curieuses de France. Ses citoyens ont toutes les vertus, mais as- 
surément ils nairaenl point les antiquités. Aussi t;»rd que 1762, 
'Is ont construit un séminaire avec les pierres de leur amphi- 
théâtre. En 1788, ils employèrent ce qui restait des matériaux 
de ce monument pour réparer leur église de Saint-Martin, dé- 
truite depuis peu. Cet amphithéâtre avait peut-être été bâti sous 
Vespasicn. 

Autun est situé sur le penchant d'une colline rapide, auprès 
de la rivière d'Arroux, et au pied de trois monticules qui la cou- 
vrent à l'orient et au midi. 

En arrivant à Autun, j'ai eu le vif plaisir de marcher sur les 
pierres d'une voie romaine : la rue est rapide, et les chevaux 
ont grand'peine à se tenir sur ces blocs de granit. 

— Autun, le 50 avril 1837. 

Hier j'eus du courage ; couvert de poussière et en habit de 
voyage, j'affrontai la curiosité et les regards hébétés des provin- 
ciaux, le tout pour aller voir des antiquités. 

La porte d'Arroux ou de Sens est un admirable ouvrage des 
Romains ; c'est un arc de triomphe, avec deux grandes arcades, 
et, à côté, deux plus petites. Au-dessus, on voit six arcades plus 
étroites, formant une sorte de galerie ; il y en avait dix autre- 
fois : quatre ont disparu. Les colonnes engagées entre ces ar- 
cades sont d'ordre corinthien. 

Si l'on tient à avoir une idée de ce monument simple et grand, 
il faut en chercher une gravure ; il m'est impossible de donner 
une sensation; je ne puis me résoudre à me jeter dans les phra- 
ses hyperboliques et néologiques, je ne peux qu'expliquer une 
gravure, non y suppléer. 



G4 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Ce vénérable reste de ranliquilé romaine a dix-neuf mètres de 
largeur sur dix-sept de haut : dès que je l'ai aperçu je me suis 
cru en Italie. Mon cœur, attristé par les églises gothiques, s'est, 
épanoui. Au lieu du souvenir de miracles absurdes et souvent 
dégradants pour l'Être suprême qu'on prétend honorer, au lieu 
de têtes de diables mordant des damnés, sculptées aux chapi- 
teaux des colonnes et dans tous les coins des églises chrétien- 
nes, je me suis rappelé le peuple-roi et ses victoires, c'est-à-dire 
tout ce qu'il y a de plus imposant parmi les hommes. On me ra- 
baissait l'idée de Dieu par l'image saugrenue de toutes les sotti- 
ses qu'il a permis de faire en son nom; on relève à mes yeux, 
ridée de l'homme*. L'entablement qui couronne les quatre ar- 
cades du bas est de la plus haute majesté; il m'a reporté dans 
Rome. 

La solidité de la construction est bien d'accord avec l'admi- 
rable ni.ijesté de rarchltecture : les pierres ne sont liées par 
aucun ciment ; les joints ne sont que des traits où il est impossi- 
ble de faire pénétrer la lame d'un couteau. C'est probablement à 
cette extrême solidité que ce monument doit d'avoir pu braver 
la fureur destructive des Huns, des Normands et de tant d'autres 
Barbares. 

Les six arcades supérieures portent à faux, c'est-à-dire qu'elles 
n'ont pas été construites de façon à ce qu'au centre des arcades 
inférieures corresponde exactement un vide ou un pilastre. 

Je suis allé voir la porte Saint-André, également antique et 
probablement de la même époque. Elle ressemble fort à l'autre, 
seulement elle est moins haute et plus large. Les colonnes enga- 
gées entre les petites arcades sont ioniques. Les quatre passages 
ne sont pas sur la même ligue comme à la porte d'Arroux ; les 



' Je suppose que le lecteur s'appelle Darville et soil cxlièmement 
puissant, que dirait-il s'il apprenait qu'à Lyon il y a un liouinie qui se 
prétend Darville, et qui, sous son nom, se permet les plus étranges fri- 
l onneries, par exemple, faire briîlcr des innocents, etc., etc. ? 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 65 

deux principaux sont en retraite par rapport aux deux plus petits. 

La porte Saint-André a comme celle d'Arroux deux grandes 
arcades, et sur les côtés deux petites : au sommet on voit six 
petites arcades ; il n'en manque qu'une. Cette porte est mieux 
conservée que Taulre. On ne conçoit pas comment des murs 
aussi minces ont pu résister à tant de siècles et à tant de Bar- 
bares. 

Il est encore plus singulier que les citoyens d'Autun n'aient 
pas détruit ces arcs de triomphe pour bâtir leurs maisons. Ils 
ont achevé de démolir pour ce noble usage le grand amphithéâ- 
tre indiqué ci-dessus, et dont les savants les plus respectables, 
par exemple Montfaucon, ont publié des dessins imaginaires. Ce 
singulier et audacieux mensonge, emblème parfaitement appro- 
prié à la science archéologique, se renouvelle encore de nos jours. 

Ainsi, dans les ouvrages d'archéologie, les gravures méritent 
autant de confiance que les raisonnements. 

Après les deux admirables portes ou arcs de triomphe, je suis 
allé, hors de la ville et au delà de la petite rivière dArroux, voir 
le temple de Janus. C'est un édifice carré du Bas-Empire, et 
dont il ne reste plus que deux murailles fort élevées, celles du 
midi et du couchant. On entrait dans ce temple par le côté de 
l'est. Le paysan auquel appartient le champ se plaint de ce que 
celte masure attire des curieux qui causent des dégâts, et je 
pense que bientôt il obtiendra des autorités la permission de la 
démolir. 

Dans un village voisin d'Autun, on va voir la pierre de Cou- 
hard, monument inexplicable. Quels Barbares l'ont construit! 
C'est une pyramide qui a encore une cinquantaine de pieds de 
hauteur; elle est bâtie en pierres assez grosses, irrégulières, 
liées par un ciment très-dur. Les paysans les arrachent pour 
construire leurs maisons. Il faut voir à Autun une belle mosaï- 
que représentant le combat de Bellérophon contre la Chimère, 
et les pierres gravées et médailles de la mairie. 

L'esprit enflammé par ces nobles restes de l'antiquité, c'est 

4 



66 ŒUVRES DE STENDHAL 

avec peine, je l'avoue, et uniquement pour accomplir le devoir 
de voyageur, que je suis monté à Saint-Lazare, la cathédrale du 
pays; elle est située dans un lieu élevé, et de plus on y arrive 
par un assez grand nombre de marches. De ce point fort bien 
choisi, on domine la ville et une partie de la campagne. Celte 
église montre la transition de Tarchitecture romane à la mode 
nouvelle nommée architecture gothique. La nef est de 1140, et 
offre le mélange de Togive et du plein cintre. 

La façade de Saint-Lazare est fort bien. Le sacristain m'a fait 
remarquer le loup et la cigogne, Androclès et son lion sculptés 
sur deux chapiteaux à gauche en entrant. Combien cette sculp- 
ture attriste Tocil qui vient de jouir des proportions de Tanlique ! 
Quelle laideur, grand Dieu ! 11 faut être bronzé pour étudier notre 
architecture ecclésiastique. 

J'ai trouvé dans la chapelle du baptistère un assez joli bas- 
relief représentant la Madeleine et Jésus-Christ. A la vérité il n'y 
a pas d'idéal : la Madeleine est tout bonnement le portrait d'une 
fort jolie femme, et cette femme est une simple mortelle. 

Le cadre de pierre est un chef-d'œuvre de patience, ce qui 
ine ferait attribuer l'ouvrage entier à quelque artiste allemand. 

Gomme s'il fallait que tout fût barbare àAutun, on a peint à 
Ihuile ce charmant bas-relief. 

Deux chapelles ont des vitraux admirables, c'est-à-dire donl 
les couleurs sont fort vives ; on faisait la couleur rouge avec de 
l'or, ce qui augmentait sans doute le plaisir que les dévots trou- 
vaient à la regarder ^ 

Ou trouve à Saint-Lazare un tableau de M. Ingres ; quatre ou 
cinq têtes dans le genre de Raphaël sont admirables. 

Un effet qui est vraiment étonnant et bien digne de la pro- 
vince, c'est ce qu'on appelle ici la grande trompe. Dans le vrai, 



* J'apprends que, depuis mou passage, ou a découvert à Autun, au- 
dessus de h porte d'une église, un bas-relief barbare représcnlant le 
jugement deraicr. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 67 

rien n'est plus trompeur. Il s'agit de la flèche de la tour de gau- 
che de la cathédrale de Saint-Lazare. Elle est construite en pier- 
res et entièrement creuse à Tintérieur. Dans la partie basse, les 
pierres n'ont pas plus de six pouces d'épaisseur : c'est un chef- 
d'œuvre de hardiesse dû au seizième siècle. Vue à l'intérieur, 
cette flèche trompe l'œil et paraît d'une immense hauteur; car 
la forme pyramidale qu'on lui a donnée semble l'effet de réloi- 
gnement. 

— Antun, le 1" mai 1837. 

La soirée, si aimable à Paris, est la partie pénible des voya- 
ges, surtout quand on a le malheur de ne pas aimer la vie de 
café, et de ne plus trouver le bonheur au fond d'une bouteille 
de vin de Champagne. J'ai lu César, et je vais copier ce que Na- 
poléon dit de ce grand homme, et qui me semble fort judicieux. 

César a écrit l'histoire de ses campagnes dans les Gaules, et 
ses Commentaires ont plus fait pour sa gloire que la conquête 
elle-même. 

César, accablé de dettes à Rome, homme de la plus haute 
naissance, et célèbre dès sa première jeunesse par ses roueries 
et sa hardiesse, commença la guerre avec six légions ; le nom- 
bre en fut ensuite porté à douze : une légion se composait, si je 
ne me trompe, de cinq mille cinq cents soldats de toutes 
armes. 

« 11 a fait huit campagnes dans les Gaules, dit Napoléon, pen- 
dant lesquelles deux invasions en Angleterre, et deux incursions 
sur la rive droite du Rhin. En Allemagne, il a livré neuf grandes 
batailles, fait trois grands sièges, et réduit en province romaine 
deux cents lieues de pays, qui ont enrichi le trésor de huit mil- 
lions de contributions ordinaires , » et qui ont donné le moyeu 
d'acheter à Rome tous les citoyens qui étaient à vendre, c'est- 
à dire l'immense majorité. 

En moins de six ans que dura cette guerre, César prit d'assaut 
ou réduisit plus de huit cents villes ; il soumit trois cents na- 



G8 ŒUVnES TiK STRNDHAL. 

lions; il défil en différents combats trois millions d'ennemis; un 
tiers de ces ennemis fut tue sur le champ de bataille, et un au- 
tre tiers réduit en esclavage. 

« Si la gloire de Cc'sar, dit Napoléon, n'eUiit fondée que sur la : 
guerre des Gaules, elle sérail problémnlique. » 

Les Gaulois étaient pleins de feu et montraient une bravoure 
étonnante; mais, divisés en un grand nombre de nations, ils se 
délestaient entre eux. Une ville faisait fort souvent la guerre à la 
ville voisine, uniquement par jalousie. Vifs et emportés, amou- 
reux du danger, rarement ils écoutaient la voix de la prudence. 

Leur ignorance de toute discipline, leurs divisions, leur mé- 
pris pour la science militaire, rinfériorité de leurs moyens d'at- 
taque et de défense, leur habitude de ne jamais profiter d'une 
victoire, les rivalilésde leurs chefs aussi emportés que vaillants, 
devaient les livrer successivement à un ennemi aussi brave 
qu'eux, et en même temps plus habile et plus persévérant. 

Un seul Gaulois comprit les avantages de l'union, ce fut Ver- 
cingétorix, le jeune chef des Auvergnats. 

« Dans les jours de fête, dit Florus, comme dans les jours de 
conseil pour lesquels les Gaulois se réunissaient en foule dans 
les bois sacrés, ses discours, pleins d'un patriotisme féroce, les 
exhortaient à reconquérir leur liberté. » 

César comprit le péril : il était alors à Ravenne occupé à faire 
des levées. Il passe les Alpes encore couvertes de neige; il n'a- 
vait avec lui que quelques troupes armées à la légère. Il rassem- 
ble les légions en un clin d'œil, et se montre à la tête d'une 
armée au centre de la Gaule avant que les Gaulois le crussent 
sur leurs frontières. Il fait deux sièges mémorables et contraint 
le chef des Gaulois à venir lui demander grâce : ce chef paraît 
en suppliant dans le camp romain; il jette aux pieds de César le 
harnais de son cheval et ses armes. 

— Homme très-brave, lui dit- il, lu as vaincu *. 

* Florus, liv. 111, r. 3i 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 69 

De nos Jours, Ton croit faire de riiisloire, en exagérant les 
nuances que l'on rencontre dans les auteurs anciens, et Ton a 
ose écrire que le nom de Vercingétorix n'était prononcé dans 
Borne qn'avec épouvante. Quelque historien de même étoffe, 
cherchant ce même genre de gloire, dira peut-être dans deux 
mille ans, en parlant de la France au dix-neuvième siècle, que 
le nom seul d'Abd-el-Kader faisait pâlir les Parisiens. 

L'emploi de la ruse suffit le plus souvent à César contre ces 
Gaulois si braves, mais si naïfs, et qui s'imaginaient que le cou- 
rage suffit pour arriver à la victoire. Aux pièges et aux trahisons 
leur vanité de sauvage déclarait ne vouloir opposer qu'une bra 
voure invincible. Cette sorte d'ennemis semblait faite à plaisir 
pour procurer de la gloire au général romain passé maître en 
toute tromperie. 

Aussi, César qui voulait surtout se faire un grand nom dans 
Rome, employa-t-il contre les simples Gaulois un luxe étonnant 
d'actions hardies et magnanimes. D'ordinaire il allait lui-même 
à la découverte, ayant derrière lui un soldat qui portait son 
épée ; il faisait au besoin cent milles par jour, franchissait seul à 
la nage, ou sur des outres remplies d'air, les rivières qu'il ren- 
contrait, et souvent arrivait avant ses courriers. Comme Anni- 
bal, il marchait toujours à la tête de ses légions, le plus souvent 
à pied, et la tête découverte, malgré le soleil et la pluie. Sa table 
était frugale, et ce roué, digne de notre siècle, fit un jour battre 
de verges, en présence des soldats, un esclave qui lui avait servi 
du pain meilleur que celui dont l'armée se nourrissait. 

Il donnait dans un chariot et se faisait réveiller toutes les 
heures pour visiter les travaux d'un siège ou d'un camp. Il était 
toujours environné de secrétaires, et quand il n'avait plus d'or- 
dres militaires à dicter, il composait des ouvrages littéraires. 
C'est ainsi qu'allant de la Lombardie dans les Gaules, il dicta, 
en passant les Alpes, un traité sur l'analogie. Il composa VAnti- 
Caton quelque temps avant la bataille de Munda, où, dit-on, il 
fut sur le point de mettre fin à son rôle, voyant que la victoire 

i. 



70 ŒUVRES DE STENDHAL. 

allait lui échapper. Suétone nous apprenil qu'il écrivit un poënie 
inliuilé le Voyage, dans les vingt- quatre jours employés à son 
expédition d'Espagne. 

Voici dos détails : César s'empara de tout ce que possédaieiil 
1 ;s Gaulois alors fort riches; mais, après avoir payé ses dettes 
isarticulières, qui s'élevaient, dit-on, à trente-huit millions de 
francs, il prit l'habitude de distribuer à ses soldats tout Fargenl 
qu'il ramassait. Il arriva de là que les soldats de la république 
devinrent peu à peu les soldats de César. 

Voici le portrait que nous a laissé Suétone, sorte de Tallemant 
des Réaux, bien bas. 

César avait la peau blanche et délicate, il était sujet à de fré- 
quents maux de léte et même à des attaques d'épilepsiej il avait 
un corps frêle et qui n'annonçait point la force. Il était fort bon 
cavalier et croyait utile de faire parade de son adresse devant 
les soldats : dans les marches, il aimait à lancer son cheval au 
grand galop, et s'en allait tenant les mains joinies derrière le 
dos. 

César n'estimait dans chaque homme que la qualité par laquelle 
cet homme était utile. II voulait dans ses soldats le courage et 
la vigueur du corps, et se souciait peu de leurs mœurs. Après 
une victoire, il leur permettait une licence effrénée ; mais à l'ap- 
proche de l'ennemi ils étaient ressaisis tout d'un coup par la 
discipline la plus rigoureuse. Il apostrophait avec de rudes pa- 
roles les soldats qui avaient la prétention de deviner ses plans, 
les tenait dans l'ignorance des routes à suivre et des combals 
à livrer ; il voulait qu'en tout temps, en tout lieu, ils fussent 
également prêts à marcher et à combattre. Par ces moyens, ei 
par d'autres du même genre, César était parvenu à amuser ses 
légions cl à s'en faire craindre ; en un mot, il avait su leur inspi- 
rer de l'enthousiasme ; sur quoi il faut remarquer qu'il fut l'au- 
teur de tout l'enthousiasme qui lui fut utile, tandis que Bonaparte 
profila pour ses commencements de l'enthousiasme créé par la 
révolution. Une des grandes affaires de sa vie fut ensuite d'y 



MEMOIRES D'UK TOURISTE 71 

subslUuer un enthousiasme personnel, potir lui, el le vil in- 
térêt. 

Je suis entré dans ces détails, pour justifier Napoléon de 
mensonges et autres moyens de succès qui sauvèrent la patrie 
à Aréole, par exemple, et qui maintenant ont le malheur d^ 
scandaliser certains écrivains prudes oi éminemment moraux, 
braves gens qui n'ont jamais rien vu ni rien fait qui vaille, el 
n'eu veulent pas moins diriger l'opinion publique en maîtres. 

On parle des trois jours de misère et de pluie à Mascara ; 
qu'eût-il fallu dire après les cinquante-cinq jours sans manger 
de la retraite de Moscou ? Qu'eût dit Napoléon, qu'eût dit l'o- 
pinion de 1812, si Ton se fût plaint après huit jours de retraite ? 

Le hasard a voulu nous montrer, il y a trente-huit ans, une 
guerre semblable à celle de César contre les Gaulois, c'est la 
campagne d'Egypte. Les mamelucks avaient la bravoure extrême 
et inconsidérée de nos ancêtres Tous les médiocres dangers de 
Tannée d'Egypte vinrent de ce qu'on était séparé de la patrie; 
mais, quand César le jugeait nécessaire, il allait chercher des re- 
crues à Milan et à Ravenne. Vaincu, il aurait trouvé une retraite 
assurée dans un pays fertile. 

Napoléon a donc eu raison ; la guerre des Gaules n'était pas 
faite pour mettre César au rang d'Annibal et d'Alexandre. César 
apprit la guerre dans la Gaule, y trouva des sommes énormes, y 
forma ses soldats, et y joua la comédie avec un si rare talent, 
qu'il ne rentra dans Rome que couvert de gloire et défendu par 
l'enthousiasme de ses légions. 

Ce fut avec ces avantages qu'il aborda la grande guerre, la 
guerre véritable, Pharsale, Munda, et des soldats qui en savaient 
autant que les siens. 

En 1796, le géncr.il Bonaparte, inconnu, d'une naissance 
obscure, a fait sa plus belle campagne, qui est la première, 
contre les meilleures troupes de l'Europe, commandées par les 
généraux les plus célèbres. Il avait contre lui les prêtres et les 
nobles des pays où il se battait, il devait obéir aux ordres d'up 



72 ŒUVRES Dr: STENDHAL. 

gouvornemcnl imbécile, et avec son armée, toujours inférieure 
en nombre, il a détruit quatre armées autrichiennes. 

— Chaumont, le 5 mai. 

Les affaires m'ont conduit rapidement des forges du Nivernais 
aux usines des environs de Chaumont. Ce pays est fort riche en 
fer : mais en vérité il est si laid, que j'aime mieux n'en pas par- 
ler; je passerais pour mauvais Français. C'est un reproche que 
je mérite, dans le sens ridicule que Napoléon donnait à ce mot. 
Je conviens des désavantages de la France : il me semble que je 
défendrais avec colère ma patrie attaquée par l'étranger ; mais, 
du reste, j'aime mieux l'homme d'esprit de Grenade ou de 
Kœnigsberg que Thommc d'esprit de Paris. Celui-ci, je le sais 
toujours un peu par cœur. L'imprévu, le divin imprévu peut se 
trouver chez l'autre. 

Je ne sens pas du tout chez moi le patriotisme anglais, qui 
brûlerait avec plaisir toutes les villes de la Belgique pour aug- 
menter la prospérité d'un des faubourgs de Londres. 

Chaumont est situé sur un pain de sucre aplati. De la fenêtre 
de mon auberge, je n'aperçois que des coteaux arides et pelés 
et trois arbres rabougris, pas davantage, qui ornent ces coteaux. 
Tout manque à Chaumont, il n'y a pas même d'eau ; on ne peut 
trouver à acheter ni une volaille ni un pâté chaud. Chaque bour- 
geois tire ses provisions de sa campagne ; mais il y a si peu 
d'étrangers qu'un pâtissier y mourrait de faim. 11 y a beaucoup 
de chevreuils, de sangliers et de gibier de toute espèce dans les 
immenses forêts qui couvrent le sol de ce département ; mais 
tout cela s'envole chez madame Chevet. Il est triste que Chau- 
mont ne soit pas au milieu d'une de ces forêts. 

On m'a dit ce malin : L'assemblée ce soir est chez madame une 
telle. A cette assemblée on a beaucoup parlé des procédés sau- 
vages des alliés qui occupèrent Chaumont en 1814, lors de la 
campagne de France. Décidément ces gens-là sont moins civilisés 
que nous. En Allemagne, vers 1806 ou 1809, quelques comman- 



MÉMOIRES D'UN TOl'RISTIv 15 

dants de place, laisses sur les derrières, se faisaient donner qua- 
rante francs par jour par la municipalité de la ville où ils com- 
mandaient; mais, trois fois la semaine, ils avaient un grand 
dîner, ils faisaient sans cesse dos parties de campagne dans les 
environs de leur ville, et enfin le jour du départ ils étaient obligés 
d'emprunter dix louis de quelqu'un de leurs nouveaux amis, et 
quelques beaux yeux les pleuraient. Un Allemand thésaurise. 

Le plus noble patriotisme distingue cette frontière de l'est, de 
Strasbourg à Besançon et à Grenoble. 

La richesse minérale est si grande dans ce département de la 
Ilaule-Marne, qu'elle a amené la division du travail. Il y a des 
gens qui nettoient le minerai, et le vendent aux fondeurs. Et 
partout la nature a mis des forêts sur le minerai. 

Voici tout ce que j'ai rencontré de littéraire dans la Haute- 
Marne. Au-dessous d'un petit portrait mal dessiné d'un beau jeune 
homme qui ne comprend dans la vie que le plaisir de tuer des 
chevreuils, une femme, que peut-être il néglige, a tracé d'un 
crayon à peine visible quelques vers de l'antique Voiture : 

Son plaisir est de vaincre, et non pas d'être aimé; 
Et dans son vain caprice, après une victoire, 
Il méprise le fruit et n'en veut que la gloire. 

Obligé de courir en allant à Chaumont, je ne me suis arrêté 
qu'une heure à Dijon, le temps qu'il faut pour monter sur la 
vieille tour de l'ancien palais de ces ducs de Bourgogne que M. de 
Barante mit à la mode il y a quelques années. Cette tour carrée 
fut achevée sous Jean-sans-Peur. Il la fit considérablement 
exhausser lors de ses démêlés avec les Orléanais. Il voulait dé- 
couvrir de loin le plat pays et se garantir des surprises. 

On remarque à la clef de la voûte le rabot que ce prince prit 
pour devise, lorsque le duc d'Orléans (qu'il fit assassiner plus tard) 
[ choisit pour la sienne un bâton chargé de nœuds. 

L'homme qui me montrait la tour, et qui a de l'esprit comme 



74 ŒUVRES DE STENDHAL. 

tous les Dijonnais, m'a offert obligeamment de me faire voir le 
musée, quoiqu'il ne fût que cinq heures et demie du matin. 

Dans ce musée , au milieu de beaucoup de médiocrités, j'ai 
rencontré soixante-dix petites figures de marbre, hautes tout au 
plus d'un pied ; ce sont des moines de différents ordres. L'ex- 
pression de la peur de l'enfer, de la résignation et du mépris pour 
les choses de la terre y est vraiment admirable. Plusieurs de ces 
moines on la tête cachée par leur capuchon rabattu, et les mains 
dans leurs manches : le nu ne s'aperçoit point, et malgré cela 
ces figures sont remplies d'une expression grave et vraie. La 
religion est belle dans ces marbres. 

Une telle statue eût bien étonné Périclès, Ces petites ligures 
entouraient les tombeaux des ducs de Bourgogne aux Chartreux 
de Dijon. Il y a un saint Michel bien curieux par la façon dont il 
est armé. 

J'ai vu rapidement, parmi les tableaux, une Mort de saint 
François, par Augustin Carrache; un saint Jérôme, du Domini- 
quin, et un jiaysage de Gaspard Poussin, qui devrait bien ensei- 
gner à nos paysagistes à être moins pinces. Un seul, que j'admire, 
fait reconnaître les arbres qu'il dessine ; mais aussi M. Marilhat 
est allé étudier les palmiers en Arabie. 

J'ai remarqué une bonne copie de IVco/e dC Athènes, fresque 
sublime, que nous connaissons à Paris par l'excellente copie 
que .M. Constantin en a faite sur porcelaine. 

Voici un événement d' avant-hier où j'ai été mêlé. 

Un riche banquier expédie par une petite diligence de province 
un groupe contenant cinquante mille francs. Mais, pour diminuer 
le droit à payer, il ne déclare à la diligence que dix mille francs. 
Lors de l'arrivée de la voiture à sa destination, le groupe est 
absent. Le banquier, qui est membre de la Légion d'honneur, 
maire de la ville, fort lié avec le préfet, etc., etc.. se rend aussi- 
tôt dans le bourg où il a envoyé son groupe. C'est un homme 
d'une taille éiKjrmc et fort important; il vient faire tapage à la 
Uîiigence, prétend qu'elle doit lui rendre cinquante mille francs; 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 75 

qu'il va faire un procès, qu'il fera venir au avocat de Paris; que 
s'ilie laut il dépensera une autre somme de cinquante mille francs 
pour ravoir la première ; en un mot il fait Timportant de la façon 
la plus comique. Toutefois il avait raison; il terrifie la dili- 
gence. 

Il y avait là un postillon italien qui prend à part le domestique 
de ce banquier terrible. 

— Esl-il bien vrai, lui dit-il, qu'il y eût cinquante mille francs 
dans le groupe? 

— Certainement, répond le domestique, je les ai vu compter. 

— Il était pourtant bien petit. 

— C'est qu'il y avait de l'or. 

— Eh bien ! allez dire à votre maître que s'il veut se désister 
de toutes poursuites, par un bon écrit passé sur papier timbré 
chez un notaire, je lui ferai retrouver son argent. 

Trois heures après, le gros banquier revit son groupe. Le 
postillon, prenant prétexte d'un fer qu'un de ses chevaux aurait 
perdu, avait enterré le groupe au pied d'un arbre, dans un bois 
que la diligence traversait de nuit. 

Cet homme avait bien eu le courage de voler dix raille francs, 
mais il ne put se faire à l'idée d'en avoir volé en toute sûreté 
cinquante mille. 

— Langres, le 5 mai. 

Route de Chaumont à Langres. Comme il ne faut pas regarder 
la campagne, sous peine de prendre de l'humeur, j'ai envie, par 
forme d'épisode, de raconter ma vie. Voici sous quel prétexte. 

Si j'avais à dire au lecteur quelque aventure d'un grand inté- 
rêt, peu lui importerait qui je sois ; mais je ne puis présenter 
que quelques petites remarques fort peu importante?, comme on 
sait, que quelques nuances plus ou moins vraies, et pour sym- 
pathiser un peu avec les assertions du touriste, il faut savoir à 
quel homme on a affaire. 

Ma vie aurait dû être des plus simples, et elle a été fort agitée. 



76 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Jusqu'à seize ans je fus victime du grec et du latin, que je com- 
mence seulemeal à ne plus exécrer. J'entrai dans un bureau de 
douanes; mon père, membre de la chambre des députés, avait 
recommandé qu'on m'accablât de travail. Un soir, je chantais 
une chanson de Déranger, en me promenant dans une prairie 
avec quelques dames du village où j'étais employé ; mon direc- 
teur m'entendit, et un mois après je reçus un ordre de service 
pour la Martinique. 

Dans ce pays-là, je fus accueilli à bras ouverts; ma qualité 
de victime des jésuites me valut des amis fort empressés : j'y 
serais encore, car cette vie singulière me plaisait infiniment. 
Mais un jour je travaillai au soleil. 

Je fus saisi par une iudammation du cerveau ; on m'embarqua 
pour l'Europe à demi mort : je survécus ; j'étais guéri en arrivant. 
J'allais repartir, lorsque mon père voulut me marier à la fille 
d'un riche marchand de fer, qui m'associa à son commerce. J'ai 
perdu ma femme et suis resté dans les fers. Pendant douze an- 
nées j'ai travaillé, comme jadis, au grec et au latin ; j'ai fait for- 
tune presque à mon insu. Maintenant mon père est mon meilleur 
ami, et je compte, dès que je le pourrai décemment, retourner 
à la 3Iartinique, non plus pour y gagner ma vie, mais pour en 
jouir. 

Paris est un pays un peu trop compliqué pour moi; j'aime à 
faire des visites en chapeau de paille et en veste de nankin. 

En ma qualité de commis marchand, je courais chaque année 
la France, l'Allemagne ou lltalie; mais je travaillais en con- 
science à ma partie, je n'osais presque lever les yeux. Cette 
année, tout en faisant mes affaires, je me suis permis de doubler 
mes séjours à Lyon, Genève, Marseille, Bordeaux, et j'ai regardé 
autour de moi. 

La France est certainement le pays de la terre où votre voisin 
vous fait le moins de mal; ce voisin ne vous demande qu'une 
chose, c'est de lui témoigner que vous le regardez comme le 
premier homme du monde. Il est plus ou moins bien élevé; 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 77 

mais s'il appartient à la bonne compagnie, il est toujours le 
même : et je voudrais un peu d'imprévu. 

Pendant les douze années que je fus marchand, je n'ai voyagé 
que par la malle-posle. Trois jours de Paris à 3Iarseille ! c'est 
beau ; mais aussi l'homme est réduit à Vétat animal: on mange 
du pâté ou l'on dort la moitié de la journée. Je n'eus jamais le 
temps de m'enquérir, ou, pour mieux dire, de chercher à devi- 
ner comment les gens chez lesquels je passais avaient coutume 
de s'y prendre pour courir après le bonheur. C'est pourtant là 
la principale affaire de la vie. C'est du moins le premier objet 
de ma curiosité. 

J'aime les beaux paysages : ils font quelquefois sur mon âme 
le même effet qu'un archet bien manié sur un violon sonore : ils 
créent des sensations folles; ils augmentent ma joie et rendent le 
malheur plus supportable. 

Mais, j'y pense, il est ridicule de dire qu'on aime les arts ; 
c'est presque avouer qu'on est comme il faut être. Je crois 
que la France ne fournil guère à l'admiration du touriste que 
des milliers d'églises gothiques et quelques beaux restes d'ar- 
chitecture romaine dans le Midi. J'avoue que, dès mon en- 
fance, j'ai été enthousiaste de la jolie église de Saint-Ouen, à 
Rouen. 

J'ai toujours partagé la France, dans ma pensée, en sept ou 
huit grandes divisions, qui ne se ressemblent pas du tout au fond, 
et n'ont de commun que les choses qui paraissent à la surface. 
Je veux parler de ce qui provient de Paction du gouverne- 
ment. 

Dans tous les départements, une femme de petit fonctionnaire 
public se rengorge parce qu'elle a été invitée au bal de M. le 
préfet, et n'aime presque plus sa bonne amie d'enfance qui a été 
oubliée. De ce côté-là , on a les mêmes mœurs à Vannes et à 
Digne. 

Mais, pour en revenir aux grandes divisions : 

Je distingue PAlsace et la Lorraine, pays sincères où l'on a du 

5 



W ŒUVRES DE STENDHAL. 

sérieux dans les nfTeclions, el uti aidcnl patriotisme -, j'aime la 
langue parlée en Alsace, quoique horrible. 

Vient ensuiio Paris, el le vaste cercle d'égoïsme qui l'entoure 
dans tous les sens, à quarante lieues de distance. A Texceplion 
des gens de la dernière classe, on cherche à tirer parti du gou- 
vernement quel qu'il soit; mais s'exposer pour le défendre ou 
le changer passe pour souveraine duperie. Donc il n'y a rien 
de si différent que l'AlsaCe et les environs de Paris. 

En continuant de s'avancer vers l'ouest, on trouve , vers 
Nantes, Auray, Savenay, Clisson, les Bretons , peuples du qua- 
torzième siècle, dévoués à leur curé, et ne comptant la vie pour 
rien dès qu'il s'agit de venger Dieu. 

Plus au nord paraît le peuple de Normandie, gens fins, ru- 
sés, ne faisant jamais de réponse directe à la question qu'on leur 
adresse. Cette division, si elle n'est pas la plus spirituelle de 
France, me semble de bien loin la plus civilisée. De Saint-Malo 
à Avranches, Caen et Cherbourg , ce pays est aussi celui de 
France qui est le plus orne d'arbres et qui a les plus jolies col- 
lines. Le paysage serait tout à fait digne d'admiration, s'il avait 
de grandes montagnes ou du moins des arbres séculaires; mais, 
en revanche, il a la mer, dont la vue jette tant de sérieux, dans 
l'âme ; la mer, par ses hasards, guérit le bourgeois des petites 
villes d'une bonne moitié de ses petitesses. 

Après les cinq divisions du nord, la généreuse Alsace, Paris 
el son cercle égoïste de quatre-vingts lieues de diamètre , la 
Bretagne dévote et courageuse, et la Normandie civilisée, nous 
trouvons au midi la Provence et sa franchise un peu rude. Les 
partis politiques donnent des assassinats en ce pays : le maré- 
chal Brune, les mameluks de Marseille en 1815, les massacres 
de Nîmes. 

Nous arrivons à la grande division du Languedoc, que je 
compte de Beaucaire et du Rhône jusqu'à Perpignan. On a de 
l'esprit et de la délicatesse en ces contrées ; l'amour n'y est pas 
remplacé par Barème ; U y a même, vers les Pyrénées, une 



MEMOIRES D'UN TOUKISTE. 79 

nuance de galanterie romanesque et d'iucliualioû aux aventures 
qui annonce la noble Espagne. 

A Toulouse, on trouve une véritable disposition pour la mu» 
sique. J'eipose rapidement les sensations que j'ai rencontrées 
dans mes voyages, et je ne garde pas toutes les avenues coiàlre 
la critique ; je sais, par exemple , que Kîmes est sur là rive 
droite du Rhône. 

En remontant des Pyrénées vers le nord, nous voici à cet 
hetireux pays où les gens se peignent tout en beau, et ne dou- 
tent de rien. La Gascogne, de Bayonne à Bordeaux et Périgueux, 
a fourni à la France les deux tiers des maréchaux et généraux 
célèbres : Lannes, Soult, Murât, Bernadotle, etc., etc. Je trouve 
infiniment d'esprit nalm-el à Villeneuvc-d'Agen et à Bordeaux, 
mais , en revanche, bien peu d'iuslruclion ; ce qui a valu une 
teinte noire à ces déparlements dans la carie de M. le baron 
Dupin. Le paysan est tout à fait barbare vers Rhodez et Sarlat, 
mais rien n'égale son génie naturel. Il pourrait lire Don Qui- 
chotte avec plaisir, tandis que le Normand n'y remarquerait que 
quelques idées fort judicieuses de Sancho Pança. Dans tous ces 
pays, le bourgeois est possédé du fanatisme de la propriété. Un 
homme a-t-il un domaine valant quatre-vingt mille francs, il 
achète le champ voisin qui en vaut trente mille, et qu'il compte 
payer sur ses économies, de façon que toute sa vie il manque 
d'un écu. Mais la gascounade lui suffit; il appelle sa maison un 
castel, dit à chaque mot qu'il est grand propriétaire, et finit par 
le croire. 

Nous avons laissé au sud-est le pays de Tesprit fin et du 
patriotisme éclairé, Grenoble qui, le 6 juillet 1815, vingt 
jours après Waterloo, lorsque toute la France était décou- 
ragée, et elle, abandonnée par les troupes de ligne et le ma- 
réchal Suchet, qui se retirait sur Lyon, voulut pourtant 
se défendre. Grenoble combaltit généreusement les troupes 
piémontaises, qui n'étaient autres que les excellents régi- 
tneuts levés par l'empereur dans le Piémont. Ce trait de cou- 



80 ŒUVRES DE STENDHAL. 

rage civil encore plus que militaire, au milieu de la France 
abattue par Waterloo, est unique dans Thistoire de notre révo 
lution. 

Le gouvernement, en province, c'est le préfet ; il est à peu 
près le même partout • cependant j'aurais beaucoup à dire sur 
cet article. 

11 y a des déparlements du Midi où le gouvernement n'obtient 
presque pas d'influence sur le moral des peuples; cela tient à 
l'état de barbarie ou aux passions des habitants , et aussi au 
défaut de capacité des préfets. Ces messieurs récompensent au 
hasard, et d'ailleurs l'on ne manque pas de les changer au bout 
de trois ou quatre ans, c'est-à-dire dès qu'ils commencent à 
connaître un peu le pays qu'ils administrent. La plupart, même 
après plusieurs années, ne se doutent pas de ce qui se passe 
autour d'eux. Ils agissent presque toujours suivant les pas- 
sions d'un secrétaire général ou d'un conseiller de préfecture, 
qu'ils croient le plus honnête homme du monde, et ce me- 
neur a les vues élevées et le caractère généreux d'un procu- 
reur avide et narquois. Ces préfets, avant 1830, ne peuvent 
pas se flatter de diriger une seule volonté dans leurs dé- 
partements; ils les achètent tout au plus avec des bureaux 
de tabac et des croix, quand toutefois les députés ne leur 
enlèvent pas ces moyens et ne s'en servent pas pour leur propre 
coniple. 

Si jamais les élections sont plus sincères qu'avant 1830, ces 
peuplades du Midi commenceront à prendre quelque intérêt au 
gouvernement. Jusqu'en 1830, elles le regardaient comme un 
ennemi tout-puissant, qui exige l'impôt et la conscription, mais 
avec lequel on fait aussi quelquefois de bien bons marchés, en 
se faisant payer pour lui envoyer à Paris les députés qu'il de- 
mande. 

Les peuples furent é'ectrisés par Napoléon. Depuis sa chute 
et les friponneries électorales et autres qui suivirent son règne, 
les passions égoïstes et vilaines ont repris tout leur empire : il 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 81 

m'en coûte de le dire, je voudrais me tromper, mais je ne vois 
plus rien de i^ënéreux. 

Chacun veut faire fortune, et une fortune énorme, et. bien 
vite, et sans travailler. De là, dans le Midi surtout, jalousie 
extrême envers l'homme qui a su accrocher du gouvernement 
une place de six mille francs ou même de trois mille ; on 
ne considère point qu'il donne en échange son travail et son 
temps , qu'il pourrait employer à gagner de l'argent par le 
barreau ou dans le commerce. On regarde tout fonctionnaire 
public comme un escroc qui s'empare de l'argent du gouverne- 
mont. 

Ces façons de voir ridicules se rencontrent rarement dans la 
partie civilisée de la France, que je placerais au nord d'une ligne 
qui s'étendrait de Dijon à Nantes. Au midi de cette barrière, je 
ne vois d'exception que Grenoble et Bordeaux ; Grenoble s'est 
un peu élevée au-dessus de l'atmosphère de préjugés qui l'envi- 
ronne par la raison profonde, et Bordeaux par les saillies de 
l'esprit. On sait lire dans la patrie de Montesquieu et dans celle 
de Barnave. 

Mais, même en négligeant l'effet que le gouvernement pro- 
duit sur les sept ou huit grandes divisions caractéristiques de la 
France, il faudrait passer un an au moins dans chacune de ces 
divisions pour les connaître même médiocrement, et encore 
faudrait-il y être préfet ou procureur général. 

Ce qui rend cette étude infiniment plus difficile pour nous au- 
tres habitants de Paris, c'est que rien ne nous prépare ici à ce 
qui existe en province. Paris est une république. L'homme qui a 
de quoi vivre et qui ne demande rien ne rencontre jamais le 
gouvernement. Qui songe parmi nous à s'enquérir du caractère 
de M. le préfet' 

11 y a plus : le ministère donne-t-il la croix à un sot bien no- 
toirement inepte, nous rions à Paris ; et il n'y aurait pas à rire 
si la croix était donnée au mieux méritant : le ministère prend 
soin de nos plaisirs. En province, on s'indigne à un tel specta- 



ça ŒUVRES DE STENDHAL. 

cle, on se désaffectionne profondément. Le provincial ne sait 
pas encore que tout en ce monde est une comédie. 

— Département de la Ilaute-Marne, le G mai. 

Il y a des hommes qui aiment à méditer sur les conclusipns 
morales qu'ils ont tirées d'un fait, mais ils opt le malheur ^e 
ne garder aucun souvenir des chiffres, q} des noms propres. 

Ces gens-là sont sujets à être arrôlés tout court au milieu 
d'une discussion animée par un sot qui sait une date. Mais l'on 
peut avoir une montre à cadran d'éniai!, et écrjre sur te cadran 
quelques chiffres nécessaires et surtout faciles à consulter. 

Dans un salon peuplé de gens fort distingués, Ton prenait 
plaisir, hier soir, à me dire beaucoup de mal du gouvernement 
du roi, sous Ip rapport économique. 

J'ai répondu dun ton d'oracle : 

a Le commerce général de France, c'est-.\-c|ire ïa valeur de 
ce qui est sorti de France et de ce qui y est entré, en 1836, s'é- 
lève ai, 866 millions. En 1828, 1,216 millions seulement. Piffé- 
reuce en faveur du règne de Louis-Philippe, 650 millions. 

« Paris a exporté, en 1836, 134 millions ; en 1828, 67 mil- 
lions seulement ; et pourtant c'est à Paris qu'ont eu lieu les 
émeutes. 

a En 1856, la France agricole a exporté pour. 70 millions dp 
vins. La France a envoyé aux Etats-Unis, en 1836, 15'.) millions 
et à l'Angleterre 66 millions seulement. Mainten;)ut proclamiez 
la république ou rappelez Uepr' V> et vous vprrez Ip chiffre 
de vos douanes. » 

— Langrcs, le 9 mai. 

En montant à Langres qui est sur une montagne, le postillon 
me dit qu'f^près Briançon c'pst la ville de France la plus élpvée 
au-dessus de la mer. Je trouve qu'elle ressemble ^ ce qu'on d't 
deConslaniine, 

Je fais ^rrivpr m^ calèche ai| pied dps tpurs de l'antique pa- 



MP'MOIRES D'UN TOURISTE. 83 

ihédrale. Elle paraît bâlie sur les ruines d'un temple romnin. Le 
péristyle du chœur est d'ordre corinthien, et Tou y voit ces 
crânes de béliers par lesquels les anciens marquaient qu'un tem- 
ple était accrédité et qu'on y faisait beaucoup de sacrifices. Le 
style de la cathédrale est roman avec des parties gothiques, ^e 
portail est un ridicule ouvrage du dix-huitième siècle; le jubé, 
eu forme d'arc de triomphe, date de 1560. La chaire en marbre 
rouge fidt ou\Tir de grands yeux aux paysans des environs. 

De la cathédrale j'ai fait une fort longue course par un vent 
très-froid, pour arriver au reste d'une porte romaine enclavée 
dans un mur de fortification. J'ai trouvé quatre pilastres corin- 
thiens construits avec beaucoup de soins, la frise présentait des 
armures. 

Lqngres fut la patrie de Sabinus et d'Éponine, dont la mort 
nous touchait si vivement au collège. C'est la seule histoire tou- 
chante que nos maîtres pédants n'eussent pas proscrite. On mé- 
nageait nos moeurs, et l'on nous faisait expliquer Ovide. 

J'ai vu avec beaucoup de plaisir que l'on complète les fortii}- 
caiions de Langres. En cas de guerre, les braves gens de ce pays 
se chargeraient de défendre leur ville, ils ne demanderaient que 
quelques artilleurs. Le souvenir des horreurs et des piUeries de 
j814 est encore vivant. 

J'ai acliniré la promenade de Blanche-Fontaine et ses beaux 
arbres. 

La colline sur laquelle Langres est perchée est un contre-fort 
de la longue chaîne de montagnes qui court nord et sud, de 
Mézières à Beaune, àîjlende et à Saint-Pons. La vue qu'on a de 
Langres est d'une immense étendue. Un homme fort poli, qui se 
promenait à Blanche-Fontaine en même temps que moi, m'in- 
dique la paon|,agoe où prennent leurs sources quatre rivières, la 
Mîirfle, la Mejise, la Vingeanne et la Mance, qui portent leurs 
eaux, les unes à l'Océan, les autres à la Méditerranée. 

La position de Langres et son ciel brumeux qui me rappelle 
les anciens Gaulois augmentent singulièrement l'effet que sa ca- 



84 ŒUVRES DE STENDHAL. 

thcdrale produit sur moi. Je relis avec plaisir la description que 
Ccsar donuc du caractère de uos aïeux. 

Mes affaires terminées, le vent très-froid m'a fait chercher un 
refuge dans la cathédrale ; d'abord j'y ai lu César. Quand j'ai été 
un peu ranimé, j'ai songé à l'art gothique, et à Vogive, qwi n'est 
point un caractère exclusif du gothique proprement dit, né 
en 1200. 

De tout temps l'ogive a existé en Egypte. Le pont du Jour- 
dain en Syrie a des arches en ogive. Au dixième siècle, les 
Arabes apportèrent l'ogive en Sicile. 

Ce qui est plus sûr pour moi, parce que je l'ai vu, c'est que la 
voûte dcYémissaire du lac d'Albano, bâtie, dit-on, lors du siège 
de Yéies, est en ogive. Plusieurs constructions antiques de la 
Sicile présentent la voûte en ogive. Rien de plus naturel ; c'est 
la voûte la plus forte et qui se présente dabord à l'esprit. Quoi 
de plus simple que de faire une ogive par encorbellement? 

L'architecture romane, puis gothique, est née peu à peu 
parmi des gens ennuyés de l'architecture grecque et de sa sœur 
cadette l'architecture romaine, ou désespérant de les égaler. 

La société du dixième siècle se rapprochait par un côté es- 
sentiel du Paris de 1837. Les conquérants du Nord, énergiques 
et sauvages, \en-àient de faire irruption dans la société romaine 
élégante (les colonnes ne lui suffisaient plus, elle voulait des 
colonnes ornées de mosaïques; voj/ex; Ravenne) ; élégante, dis-je, 
mais énervée, étiolée, n'ayant plus de goût sincère pour rien 
de ce qui exige de la suite, ne pouvant plus être réveillée que 
par l'ironie, genre de plaisir qui ne demande à l'esprit qu'une 
seule minute d'attention. 

Sans la presse, qui permet à un ouvrier sauvage tel que 
J. J. Rousseau de prendre la parole et de se faire écouter, la 
bonne compagnie, du temps où le maréchal de Richelieu pre- 
nait d'assaut le port Mahon, eût été pour les passions au même 
degré de totale inhabileté que nous présente à Rome le roman 
de Pétrone. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 85 

Le mélange des barbares avec la société énervée produisit 
d'affreuses et longues convulsions, et la totale barbarie du dixième 
siècle ; mais enfin l'amalgame se fit, et la France naquit. 

Aujourd'hui, par Teffet de la révolution, le peuple est éner- 
gique, voyez ses suicides ; un tiers des gens riches qui louent 
des loges à lOpéra seraient peut-être en peine de prouver que 
leur grand-père savait lire. 

De là Yénergie qui cherche à se faire jour dans la littérature 
de 1837, au grand scandale de l'Académie et des hommes élé- 
gants et doux, nés avant 1780, accoutumés aux usages d'alors. 

Le principe énergique était plus fort que parmi nous dans la 
société du dixième siècle ; le fils du Romain se retirait partout 
devant le fils du barbare. 

La Sicile, moins dévastée par les gens du Nord, s'ennuya de 
l'architecture grecque, et peu à peu inventa l'architecture go- 
thique. Puis vinrent les douzième et treizième siècles qui rou- 
girent de leur barbarie, et eurent la passion de bâtir. C'est ce 
que prouvent les cathédrales de Strasbourg, de Reims, de Rouen, 
d'Auxerre, de Beauvais, de Paris, et les milliers d'églises gothi- 
ques des villages de France. 

On sait que pour les âmes vaniteuses et froides, le compliqué, 
le difficile, c'est le beau. Or l'architecture gothique fait tout au 
monde pour se donner l'air hardi. Ceci explique le succès du 
vers alexandrin dans la tragédie. Les âmes faites pour les arts 
applaudissent : 

Eh quoi! n'avez-vous pas 
Vous même ici tantôt ordonné son trépns? 

(Andromagiie.) 

Elles sont frappées du génie qu'il faut pour trouver une situa- 
tion si cruelle. On voit bien que Racine avait aimé avec passion, 
se disent-elles ; et d'ailleurs l'expression leur plaît. Le vulgaire, 
les gens étiolés, les pédants, admirent la richesse de la rime, et 

5. 



86 ŒUVRES DE STENDHAL. 

la difficulté qu'il y avait à la trotiver ; s'ils l'osaient, iU blàrne- 
raieiii la pcuscc comme grossière et trop simple. 

La littérature française peut donc espérer upe belle époque 
d'énergie, lorsque arriveront djins le rponde )es petits-fils des 
enrichis de la révolution. 

Langres est for|. jalouse de Chaumont. En courant les rues 
assez jolies de Langres, et voyant de toutes paris des boutiques 
de couteliers, je ne pouvais penser qu'à Diderot; sans doute 
cet écrivain a de l'emphase, mais combien en 1850 ne paraîtra- 
t-il pas supérieur à la plupart des emphatiques actuels ! Son 
emphase à lui ne vient pas de pauvreté d idées, et du besoin de 
I3 ç^cjier ! Pipn au pQni.raire, |1 est enibarrassé de tout pe que 
son cœur lui fournit. Il faut arracher six pages à Jacques le Fa- 
taliste; mais, cette épuration accomplie, quel ouvrage de notre 
temps est comparable à celui-là ? Il ne manqua au talent de Di- 
derot que le bonheur de faire la cour, à vingt ans, à une femme 
comme il faut, et la hardiesse de paraître dans son salon. Son 
emphase eût disparu : elle n'est qu'un reste des habitudes de 
la province. 

Peut-être aussi pensait-il, comme Voltaire, qu'il vaut mieux 
frapper fort que juste ; on plaît ainsi à un plus grand nombre de 
lecteurs, mais en revanche on s'expose à choquer mortellement 
les âmes qui sentent le Corrége et Mo?art. Diderot pourrait ré- 
pondre que cesàmes-là étaient fort rares en 177(1, mais je répli- 
querais qu'en 1857 les tragédies de Voltaire nous ennuient à 
périr. En 1837, on adore Diderot à Madrid et à Pétersbourg; on 
l'exècre comme un vil débauché à Edimbourg, et d'ici à vingt 
ans on lui rendra justice même dans la rue Taranne. 

. — Route de Langres à Dijon, le 10 mai. 

Une petite colline couverte de bois, qui n'est que jolie vue 
en sortant de Chaumont, paraît sublime et enchante les re- 
gards. 

C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Quel effet ne ferait pas 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 87 

ici le mont Vcntoux ou la moiiulre des montagnes méprisées 
dans les environs de la fontaine de Vauclnse ! 

Par malheur il n'y a pas de hautes montagnes auprès de Pa- 
ris : si le ciel eût donné à ce pays un lac et une montagne pas- 
sables, la littér^tiire française seruil- bien autrement pittoresque. 
Dans les beaux tpipps de cette littérature, c'est à peine si la 
Bruyère, qui a parlé de toutes choses, ose dire un mot, en pas- 
sant, de l'impression profonde qu'une vue, comme celle de Pau 
ou de Cras, en J)auphiné, laisse dans certaines âmes. Par une 
triste compensation, les plats écrivains de notre siècle parlent 
sans pudeur et sans mesure de ces choses-là et les gâtent autant 
qu'il est en eux. 

Le pittoresque, comme les bonnes diligences et les bateaux à 
vapeur, nous vient d'Angleterre; un beau paysage fait partie de 
la religion comme de l'aristocratie d'un Anglais ; chez lui c'est 
l'objet d'un sentiment sincère. 

La première trace d'attention aux choses de la nature que 
j'aie trouvée ^auh les livres qu'on lit, c'est celte rangée de sau- 
les sous laquelle se réfugie le duc de Nemours, réduit au dés- 
espoir par la belle défense de la princesse de Clèves. 

La France est sillonnée par cinq chaînes de njontagnes. Les 
deux chaînes de collines qui servent de cpntre-fprts ^ }i^ 
Seine paraissent comme fauchées à une certaine élévation ; i} 
faut les voir du fond des petits vallons ; aperçues d'une certaine 
hauteur, rien de plus lai(J. Le mont Valérien, vu du haut de la 
jOlie colline de Montmorency, ne dit rien à l'âme. Quel doni- 
mage qu'une fée bienfaisante ne transporte pas ici quelqu'une 
de ces terribles montagnes des environs de Grenoble ! 

Si cette fée avait séparé par des bras de mer de quatre lieues 
'le large la France de l'Espagne et de l'Allemagne, et la pauvre 
ilalie de l'Alleniagne, l'Europe serait de deux siècles plus rap- 
i rochée du bonheur que peut donner la civilisation : ce qui 
;i'empôche point les gens payés pour cela de nous parler sans 
cesse de la bonté des fées. Figurez-vous le Rhin, la Vislule, le 



88 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Pô et l'fibre, largos de dix lieues jusqu'à leurs sources; com- 
nieul la Russie pourrail-elle menacer la civilisation et montrer 
ses Cosaques au midi de l'Europe ? 

Moi, qui l'anuée passée étais à Koenigsberg, je sais qu'elle n'a 
pas vingt millions pour faire faire ce beau voyage à ses troupes, 
mais que de bourgeois se laissent effrayer par les articles terri- 
bles et bien payés que la Gazelle cf Aitgsboiirg traduit du russe ! 

Mais il faut revenir à ce triste monde tel qu'il est; voici donc 
les montagnes de France telles que je les ai étudiées en venant 
de Langrcs à Dijon. 

Une ligne de collines s'étead de Brest au mont Beuvray, 

Par Corlay, 
Fougères, 
L'Aigle, 
Gien, 
Et Clamecy. 

Au midi de Bayeux, cette chaîne est traversée par un croi- 
sillon qui s'étend, nord et sud, du midi de Saint-Lô à Chàteau- 
briant. 

Du mont Beuvray, cette chaîne, qui depuis Moulins, au nord 
de Mortagne, courait au sud-est, se replie vers le nord-est jus- 
qu'à Bourbonne, puis au nord tout à fait, jusqu'à Mczières et 
Sainl-Pol. Celte chaîne est double de la Marche à Verdun, et 
forme la vallée de la Meuse. 

De Remiremont elle va joindre le contre-fort de la vallée du 
Rhin du c6té français, du Ballon d'Alsace à Bitch. 

Seconde chaîne. 

De Dijon etde la Côle-d'Or, celte chaîne arrive au mont Saint- 
Vincent, près du canal du centre : là elle devient parallèle au 
Rhône jusqu'à Chailand, vis-à-vis de Valence. A ce point elle at- 
teint une grande hauteur, puis se détourne au sudest vers Flo- 
rac, Lodève et Sainl-Papoul, près Castelnaudary. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 89 

Troisième chaîne. 

Un petit angle curviligne est dessiné par des montagnes qui, 
Je Cahors, remontent au nord-est jusqu'à Sainl-Pourçairi, et 
fosmenl sur leur passage le col de Cabres et le mont Dor. A 
Monl-Maraull, cette chaîne court au sud-ouest jusqu'à Chalus, 
près Limoges. 

Il ne faut pas oublier, si Ton veut se faire une idée complète 
du sol de la France, une petite chaîne de Châtaigneraie à Ci- 
vray et à Lousignac, près Saint-Jean-d'Angely. Par de petites 
collines vers Confolens, elle se lie de Chalus à Mont-MarauU 
par Saint-Germaiu-la-Courtine etMontaigu. 

Quatrième chaîne. 

Une petite chaîne nord et sud va du Poteau, au midi de Bazas, 
aux Pyrénées, vers Ansizan. 

Cinquième chaîne. 

Il est inutile de parler du mont Jura, qui de Bâle arrive à Bel- 
ley, et des Alpes, qui, venues de Juderbourg et du Brenner, for- 
ment le mont Blanc et descendent au midi jusqu'à Vintimille, où 
elles se perdent dans la mer pour reparaître en Corse. A l'occi- 
dent, les Alpes remplissent tout le Dauphiné jusqu'au mont Ven- 
teux près d'Avignon ; à l'orient, au contraire, elles s'abaissent 
subitement avant Turin. Là, commence cette immense plaine, 
la plus belle du monde civilisé, que les Gaulois conquirent jadis 
et semèrent de villes. Milan, Crémone, etc. Cette plaine s'étend 
de Turin à Venise et de Brescia à Bologne. 

Je demande pardon au lecteur de ces pages sérieuses, mais 
ce n'est qu'après les avoir écrites pour moi que j'ai compris le 
sol de la France. 

Je vais maintenant parler de la pluie et du beau temps. 

A la suite d'observations ingénieuses, M. de Gasparin, qui 
avant d'être ministre de l'Intérieur avait été longtemps agricui- 



90 ŒUVRES DE STENDHAL. 

leur habile, a cru voir que la France peut se diviser, sous le rap, 
port des pluies, en deux régions. Dans la région n° i, il y a des 
pluies de printemps el d'automne ; dans la région n" 2, il y a des 
pluies d'élé. Le n" 2 est au midi, le n'i est au nord ; mais la 
ligne qui sépare ces deux grandes divisions est fort différente 
d'une ligne droite. Elle est excessivement serpentante; c'est ce 
que l'on comprendra facilement, si l'on veut se rappeler que 
cette ligne dépend beaucoup des montagnes el des différentes 
hauteurs du sol. 

Si l'on veut se figurer qu'une de ces billes rondes de marbre 
avec lesquelles jouent les enfants est suspendue dans un œuf, 
de façon que le diamètre de la bille qui figure la terre se con- 
fond avec le petit diamètre de l'œuf, la coquille de cet œuf 
marquera le point oà les ucigc^ sput éternelles sur le sommet 
des hautes montagnes. Sous l'équateur, il faut une montagne 
d'une hauteur énorme, pour que la neige y tienne au mois de 
juillet. 

Sous l'équateur, les ijeiges ne seront éternelles qu'à quinze 
mille pieds de haut, c'est ce qui est représenté par les deux poin- 
tes de l'œuf. En Suède, au contraire, les neiges sont éternelles à 
quatre ou cinq mille pieds de hauteur. 

Vous voyez donc avec facilité comment des montagnes plus 
ou moins hautes dérangent la température et la ligne des pluies 
en France. 

11 est évident qu'il faut deux genres de culture dans la région 
n° 1 , où il y a des pluies de printenips et d'automne, et dans la 
région n" 2 ( le midi de la France), où il n'y a que des pluies 
déié. 

La ligne qui sépare les deux régions observées par M. de Gas- 
parin passe près de Paris. De là ce climat trop variable qui con- 
tribue à nous rendre imbéciles dès soixante-cinq ans 

Il y a une autre ligne curieuse à observer, et qui passe aussi 
bien près de Paris, c'est celle des vignes. Elle va à peu près de 
Nantes à Coblenlz. C'est en vain que l'Italie, avec son beau se- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 91 

leil, cherche à faire des vius de France. Elle ne peut jamais ob- 
tenir que des vins d'Espagne ( chargés d'alcool ). 

— Beaune, le 12 mai. 

En repassant par Dijon, j'ai revu le musée en une demi-heure, 
comme la première fois. On prépare une exposition des tableaux 
du pays, ils seront plus exagérés et plus empesés que ceux de 
Paris. On peut juger de l'art en province par les articles de lit- 
térature de la Revue des deux Bourgognes, que je viens d'acheter 
à Dijon. Je n'y ai trouvé de français que les lettres du président 
de Brosses. 

Il y a, ce me semble, deux races d'hommes bien distinctes 
dans les rues de Dijon, les Francs-Comtois, grands, élancés, 
lents dans leurs mouvements, à la parole traînante, ce sont des 
Kimris; ils font un contraste parfait avec les Gaels, dont j'ai 
reconnu souvent ici la tête ronde et le regard plein de gaieté. 

Heureux les artistes de Dijon s'ils plaisent à la société parle- 
mentaire, c'est la classe qui en ce pays forme l'aristocratie ; on 
lui accorde beaucoup d'esprit. 

J'ai vu en courant la grande salle du parlement de Bourgogne, 
Saint-Bénigne, dont la voûte est à quatre-vingt-quatre pieds d'é- 
lévation et le coq à trois cents pieds. Au portail, on voit un bas- 
relief de Bouchardon ; c'est le martyre de saint Etienne, qui m'a 
rappelé le portail du midi de Notre-Dame de Paris. Notre-Dame 
de Dijon est de 1554 ; c'est un gothique très-orné. J'ai remonté 
sur la haute tour commencée en 1567 par Philippe le llardi, et 
achevée par Charles le Téméraire. J'ai flni parla maison de Bqs- 
suet ; ét^jt-il de bonne foi? 

En courapt la poste, j'ai appris des apecdqtes curiei^ses siip 
M. Riouffe, préfet de la Côte-d Or vers 1802, et qui fut l'ami de 
mon père. On connaît son agonie de trente-six heures; il était 
plein de courage. Ce préfet, d'un esprit si aimable, et que l'on 
eût dit né seulement pour faire le charme de la meilleure com- 
pagnie, osi'it résistera l'empereur et répondre vertement aux 



92 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ministres qui lui demandaient des injustices ; aussi fut-il à peu 
près tlcsiiluc à Dijon : mais après quelques mois Tempercur le 
rappela au\ aiïaires et Tenvoya à Nancy. 

Un jour, il apprend que plusieurs chariots chargés de malades 
attaques du typhus sont arrêtés à la porte de Thôpital, parce que 
personne ne veut aider les malades à gagner leurs lits. Il y court, 
transporte plusieurs malades dans ses bras, et trois jours après 
il était mort. Ce qui scandalisera bien des gens, c'est que 
M. RiouITe n'avait jamais été ni grave, ni empesé, ni hypocrite. 
Dijon a été heureuse en préfets; après M. Riouffe elle eut 
M. Mole. 

Dijon, qui pour l'esprit n'a de rivale en France que Grenoble, 
est une ville composée de jolies maisons bâties en petites pierres 
carrées, mais elles n'ont guère qu'un premier étage et un petit 
second. Cela donne l'air village. C'est bien plus commode, plus 
sain, etc., que des maisons de cinq étages ; mais il n'y a plus de 
sérieux, de style, on est au village. J'ai voulu revoir les jolis pe- 
tits moines en marbre de dix pouces de haut; il faut souvent al- 
ler chercher leur figure au fond de leur capuchon (comme dans 
les statues de Notre-Dame de Brou). 

Voici de la métaphysique. A Paris, un homme de la société n'a 
pas besoin de marquer par son esprit pour oser mépriser ouver- 
ement un acteur qui n'a d'autre mérite que de copier les gestes 
de Vernet (des Variétés), mais il considère fort un sculpteur qui 
copie platement les statues grecques. C'est que cet homme de la 
société ne comprend rien à la sculpture, et qu'il est juge excel- 
lent du talent de Vernet. Il dirait fort bien à un acteur : « Mon- 
sieur, il faut copier la nature, et non pas Vagréable copie de la 
nature que Vernet nous présente dans Prosper et Vincent; » mais 
dans les statues, l'homme de la société ne voit que la difficulté 
de trouver à leur sujet des phrases qui semblent agréables aux 
femmes qu'il conduit à l'exposition. 

Et d'ailleurs, le marbre est si dur! quelle difficulté à le travail- 
ler! Il ne peut donc que répéter les phrases de son journal. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 93 

Je me suis convaincu Tan passé, à Lyon et à Marseille, que, 
pour un homme occupé toute la journée à spéculer sur le poivre 
ou sur les soies, un livre écrit en style simple est obscur ; il a 
réellement besoin d'en trouver le commentaire et l'explication 
dans son journal. Il comprend davantage le style empbalique : 
le 7iéologis7ne Tétonne, l'amuse, et fait beauté pour lui. 

Pour juger sainement de la perfection d'une langue, il ne faut 
pas prendre les chefs-d'œuvre; le génie fait illusion. A mes 
yeux, la perfection du français se trouve dans les traductions 
publiées vers 1G70 par les solitaires de Port-Royal. Eh bien! 
c'est justement ce français-là que les négociants de Marseille et 
de Lyon comprennent le moins ; d'ailleurs ils craindraient de se 
déshonorer en approuvant quelque chose qui, à leurs yeux, a 
l'air si facile. On rencontre partout le rat de cave de Fielding. 

Les hommes que je contre-passe sur les routes, près de Dijon, 
sont petits, secs, vifs, colorés; on voit que le bon vin gouverne 
tous ces tempéraments. Or, pour faire un homme supérieur, ce 
n'est pas assez d'une tète logique, il faut un certain tempéra- 
ment fougueux. 

Dijon, petite ville de trente mille âmes, a donné à la France 
Bossuet, Buffon, Crébillon, Piron, Guilon-Morveau, Rameau, le 
président de Brosses, auteur des Lettres sur lltalie ^ ; et de nos 
jours madame Ancelol : tandis que Lyon, ville de cent soixante- 
dix mille habitants, n'a produit que deux hommes : Ampère et 
Lémonley. 

A la sortie de Dijon, je regarde de tous mes yeux cette fameuse 
Côte-d'Or si célèbre en Europe. Il faut se rappeler le vers : 

Les personnes d'esprit sont-elles jamais laides? 

Sans ses vins admirables, je trouverais que rien au monde 

* Dont M. Colomb vient de donner une bonne édition, ISôG, Leva- 
vasseur. Ce consciencieux éditeur est allé en Italie pour corriger sur 
place le texte du président de Brosseg, étrangement défiguré dans la pre- 
mière et incomplète édition de 1799. 



94 ŒUVRES DE STENDHAL. 

n'est plus Inid que celle fameuse Côte-d'Or. Suivant le système 
de M. Elie de Beaumont, c'est une des premières chaînes spriios 
de noire globe, lorsque la croûte commença à se refroidir. 

La Côte-dOr n'est donc quune petite montagne bien sèpjie 
et bien laide; mais on distingue les vignes avec leurs petits pi- 
quets, cl à chaque instant on trouve un nom immortel : Cham- 
beriin, le Clos-Vougeot, Romanée, Saint-Georges, Nuits. A l'aide 
de tant de gloire, op finit par s'accoutumer à la Côte-d'Or. 

Le général Bisson, étant colonel, allait à l'armée du Rhin ayec 
son régiment. Passant devant le Clos-Vougeot, il fait faire halte, 
commande à gauche en bataille, et fait reodre les Jïonneurs n^i- 
litaires. 

Comme mon compagnon de voyage me contait cette anecdote 
honorable, je vois un enclos carré d'environ quatre cents ar- 
pents, doucement incliné au niidi et clos de murs. Nous arrivons 
à une porte en bois sur laquelle on lit en gros caractères fort 
laids : Clos-Vougeot. Ce nom a été fourni par la Vouge, ruisseau 
qui coule à quelque distance. Ce clos immortel, acquis dernière- 
ment de MM. Tourion et Ravel par M. Aguado, appartenait au- 
trefois aux religieux de l'abbaye de Cîieaux. Les bons pères ne 
vendaient pas leur vin, ils faisaient des çadeanx de ce qu'ils ne 
consommaient pas. Donc, auçpne rpse 4p marchand. 

Ce soir, à Beaune, j'ai eu l'honneur d'assister à une longije 
discussion : Faut-il vendanger le Clos-Vougeot par baufles trans- 
versales et parallèles à la route, ou par bandes verticales q||ant de 
la route au soinmet du coteau? On a gpOlé des yips de 1832 
produits dun de ces systèmes, et des vjps de 1834, je crpis, 
donnés par le système opposé. 

Chaque année a sa physionomie particulière ou plutôt des phy- 
sionomies successives; le vin de 1830, par exemple, peut être 
inférieur au vin de 1829 à l'âge de trois ans, c'est-à-dire goûté 
en 1853, et lui être supérieur en 1836, lorsqu'il est parvenu à 
sa sixième année. 

A la fin de la séance, qui a duré plus de deux beiires, je corp- 



à 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 95 

mençais réellemenl à entrevoir les différences de certaines qua- 
lités. Tout le monde connaît le vin de la comète, qui annonça la 
chute de Napoléon en 1811 ; il y a ainsi tous les cinq ou six ans 
une année supérieure. 

En général, les vins de ce pays se boivent en Belgique. Le pro- 
priétaire du Clos-Vougeot peut tromper ses chalands; il n'aurait 
qu'à faire répandre sur sa vigne du fumier de cheval, elle pro- 
duirait beaucoup plus, mais le vin serait dune qualité inférieure. 
Une bouteille du Clos-Vougeqt, qui se vend dix francs à Paris 
chez les restaurateurs, ne se vend pas, mais s'obtient sur les 
lieux, par insigne faveur, au prix de quinze francs. Mais, il faut 
l'avouer, rien ne lui est comparable. Ce vin n'est pas fort agréa* 
ble la première et souvent la seconde année; aussi les proprié- 
taires ont-ils toujours une réserve de cent mille bouteilles. 

La poésie, avec sps exagérations aimables, s'est emparée de 
ce sujet si cher aux Bourguignons; et ce soir, dans son enthoij- 
siasme, mon correspondant de Beaune m'a promis de me faire 
boire une bouteille devin du Clos-Vougeot provenant encore de 
l'abbaye de Cîteaux. Mais comment croire à celte vénérable an- 
tiquité, si après douze ou quinze ans ce vin commence à perdre ? 

Du temps des moines, fins connaisseurs et qui ne vendaient 
pas, le clos produisait moins et le vin y4\à\\' niieux ; mais de nos 
jours comment résister à la tentation de fumer yn peu une yj- 
gne dont chaque bouteille se vend quinze francs? Il est bien 
exact qu'on donne aux vendangeurs d'excellents dîners et sur- 
tout des mets auxquels ils ne sont pas accoutumés, afln (le leiir 
ôter l'idée de manger du raisin. 

Les vins de Nuits sont devenus célèbres (Jeppj^ Ja îpaladie de 
Louis XIV, en 4680; les médecins ordonnèrent au roi le vieuî 
vin de Nuits pour rétablir ses forces. Celte ordopnance de Fagon 
a créé la petite ville de Nuits. 

J'apprends que, exactement parlant, la Côte-d'Or finit à Vos- 
nes. Les aimables vins de ce pays ont un mérite nouveau depuis 
1830 : à table. les Bourguignons ne parlent que de leurs m«ri,^s 



96 ŒUVRES DE STENDHAL. 

comparatifs, de leurs défauts et de leurs qualités, et l'ennuyeuse 
poliiiquo, si impolie en province, est tout à fait laissée tic côté. 

Ceaunc est située sur un sol calcaire; on a planté une jolie 
promenade le long des remparts, et la Bourgeoise, petite rivière 
fort limpide et pleine de grandes herbes vertes qui flollcnt avec 
Tcau, traverse la ville. La cour de l'hôpital offre de jolis restes 
d'architecture gothique. Nicolas RoUin, chancelier de Philippe 
duc de Bourgogne, fonda cet hôpital en 1445. Il est bien juste, 
dit Louis XI, que Rollin, après avoir fait tant de pauvres, con- 
struise un hôpital pour les loger. 

L"animosilé des gens de Ghaumont contre ceux de Langres 
n'est rien si on la compare à celle des habitants de Dijon contre 
les Beaunois. A en croire les Dijonnais, l'air seul de Beaune est 
abrutissant, et c'est à qui racontera les simplicités beaunoises 
les plus ridicules. On peut voir le Voyage à Beaune, par Piron. 
Piron, après s'être moqué des Beaunois pendant deux ans, eut 
la témérité de venir à Beaune : il pensa lui en coûter cher, ainsi 
qu'il le dit lui-même*. Il alla au spectacle; il fut reconnu dans 
le parterre, les jeunes gens montèrent sur le théâtre et l'acca- 
blèrent d'injures. On eut bien de la peine à commencer la pièce , 
elle allait s'achever sans encombre, lorsqu'un jeune Beaunois, 
impatienté du bruit que faisait la haine contre Piron, s'avisa de 
crier : Paix donc ! on n entend rien. 

— Ce n'est pas faute d'oreilles! répliqua Piron. Ce mot n'était 
pas mal brave. Tous les spectateurs se jettent sur lui : il parvient à 
sortir de la salle, mais il est poursuivi dans les rues à coups d'é- 
pées et de bâtons ; et peut-être aurait-il péri, si un Beaunois n'a- 
vait eu la grandeur d'âme de lui ouvrir sa porte et de lui donner 
asile. 

Piron composa contre les habitants de cette pauvre ville une 
foule d'épigrammes, et les Dijonnais ont pris plaisir à limiter. 
Tous les jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison 

* Recueil de ia Mésangcrn, tome I, p. 149. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 97 

d'un sot avec un âne ont été employés jusqu'à satiété, et les 
Beaunois n'ont pas eu l'esprit de faire, ou d'acheter à Paris, une 
seule bonne épigramme contre Dijon. 

Il y a quelques années qu'un écrivain, homme d'esprit, se re- 
lira à Beaune. Les gens du pays eurent peur qu'il ne se moquât 
d'eux, et on dit qu'il a été obligé de vendre son jardin et d'aller 
se réfugier dix lieues plus loin. 

Les Beaunois trouvèrent un jour, vers 1803, dans le lit de la 
Bourgeoise, un grand nombre de médailles d'or; il y en avait, 
dit-on, pour vingt mille francs. Un amateur proposa de payer 
l'or au poids; mais les Beaunois répondirent qu'ils aimaient 
mieux faire fondre les médailles, 

Beaune a produit le sénateur Monge. A la vérité, il n'avait pas 
d'esprit; ce n'était qu'un homme de génie avec lequel Napoléon 
aimait à converser toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. 
Mon ami de Beaune m'a paru très-piqué des plaisanteries que 
l'on fiiit contre sa ville. — Que le conseil municipal de Beaune, 
lui ai-je dit, acquitte de ses deniers une partie des cotes d'impo- 
sitions de six francs et au-dessous, quand l'imposé prouvera 
que lui ou ses enfants savent lire. Tous les journaux parleront 
de cette originalité, et le nom désagréable s'éteindra peu à peu. 

En allant à Chaumont, j'avais passé devant Pomard, Volnay et 
Meursault ; mais j'apprends seulement aujourd'hui la cause se- 
crète de la richesse de ces lieux célèbres ; ils produisent un vin 
blanc qui a la propriété de se mêler aux vins rouges et de leur 
donner du feu sans les altérer. 

On m'avait conseillé d'aller voir la célèbre colonne de Cussy 
près Nolay, patrie de Carnot ; mais il faut prendre la traverse, il 
n'y a pas de poste, et les habitants du pays passent pour abuser 
de la position des voyageurs qui sont à leur discrétion. Je me 
suis abstenu. 

Au milieu d'un vallon pittoresque et entouré de montagnes 
de tous les côlés, on aperçoit la colonne située en plein champ. 
Ce qui en reste est composé de douze blocs ; le chapiteau de la 



98 ŒUVRES DE STENblIAL. 

colonne a été transporté à la ferirte d'Audenet, dn Ta cretisë au 
milion et Ion en a fait une margelle de puits ; sa hauteur est de 
viui^l cl un pouces, 

La colonne, (jui était probablement un monument triomphal, 
est orncc à sa seconde base de huit figures en bas-relief placées 
dans des niches légèrement creusées. La première figure est 
celle d'Hercule : vient ensuite un captif; il est vêtu du sagum 
gaulois (la blouse), ses mains sont enchaînées. On voit, en con- 
tinuant le tour de la colonne, Minerve, Junon, Jupiter, et à ses 
côtés Ganymède ; la septiènie figure est fruste, la huitième est 
une nymphe. 

Le style de rarchilccture de cette colonne indique le temps 
de Dioclélicn ; et comme le vallon où elle est placée présente 
lorsqu'on y fouille beaucoup d'ossements humains, on peut 
supposer que cette colonne est un monument de victoire et a 
été élevée sur un champ de bataille. On montre un procès-verbal 
qui atteste que l'on trouva jadis autour de la colonne un grand 
nombre de squelettes rangés de façon que tous les crânes tou- 
chaient la base de la colonne. 

J'ai lieu de me convaincre dans ce voyage que les paysans du 
moment présent n'ont plus de haine personnelle contre les car- 
listes ; ces messieurs sont venus vivre au milieu d'eux et leur 
sont utiles. Les femmes du parti légitimiste sont admirables 
pour les paysans ; elles seraient adorées si elles ne soutenaient 
pas quelquefois les prétentions du curé, qui n'est pas toujours 
un modèle de raison et de modération. Depuis le milliard de 
M. de Villèle, les paysans n'ont plus peur de la restitution des 
biens nationaux. Je vérifie que la France recevrait avec recon- 
naissance une réforme raisonnable du culte catholique. Si M. de 
Lamennais avait trente ans et une bonne poitrine, il pourrait se 
créer un rôle flatteur pour l'amour-propre. A l'avenir, chaque 
curé aurait suivi un petit cours d'agriculture, et le péché de 
voler le voisin serait plus grand que celui de manquer la messe 
le dimanche. De Duauiie j'ai vu fort bien le mont Blanc. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 99 

— Chalon-sur-Saône, le 14 mai. 

Une aflaire de deux heures m'appelait à Autun ; mais je me 
suis donné le plaisir de passer une demi-journée devant ses ad- 
lîilt-ables monuments. Quelle simplicité sublime! L'antique, 
jrtiême du temps de Dioclétien, élève Tàme jusqu'à cette sérénité 
Voisine de la vertu parfaite et qui rend les sacrifices faciles. 
Mais quelle âmé Sent le simple aujourd'hui? 

S'il se trouve à Paris quelque pauvre jeune homme doué de 
fhorreur du vaudeville, et de cette disposition intime cousine 
germaine de la niaiserie, qui fait que l'on aime la belle archi- 
tecture, il doit venir à Autun s'il ne peut aller jusqu'à Kîmes. 
En présence de ces deux arcs de triomphe presque entiers, il 
trouvera le pourquoi de son horreur pour tous ces édifices gallo- 
grecs qu'on appelle magnifiques dans les publications officielles. 

Il y a trente ans, on applaudissait Laine à l'Opéra, aujourd'hui 
l'on applaudit M. Duprez ; on bâtissait le garde-meuble il y a 
cinquante ans (cet édifice sera passable lorsqu'il sera en ruines), 
on bâtit la Madeleine aujourd'hui. Il y a progrès. Faisons un 
pas de plus: lorsqu'on demandera une petite église, osons copier 
un temple d'Athènes ou le Panthéon de Rome, ou du moins la 
Maison-Carrée. Mais elle serait écrasée par la hauteur de nos 
maisons. 

A Autun, quel contraste ! Le caractère d'un brave Gaulois 
furieux contre les Romains de César, et le caractère du bourgeois 
montant la garde en biset devant la porte d'Arroux ! 

Et cependant le soixantième ancêtre de ce bourgeois piteux 
était un Gaulois citoyen de Bibracte ! Voilà, il liiut en convenir, 
un résultat bien glorieux de notre civilisation moderne ! Elle 
produit le Diorama et des chemins de fer; on moule admirable- 
ment, d'après nature, des oiseaux et des plantes ; en vingt et 
une heures un Parisien verra Marseille ; mais quel homme sera 
ce Parisien? 

En nous ôtant les périls de tous les jours, les bons gendarmes 
nous ôtent la moitié de notre valeur réelle. Dès que l'homme 



100 ŒUVRES DE STENDHAL. 

échaiipc au dur empire des besoins, dès qu'une erreur n'est 
plus punie de mort, il perd la faculté de raisonner juste et sur- 
tout celle de vouloir. 

J'ai eu all'aire à un jeune avocat de Màcon : il possède une 
maison qui lui donne cinq mille francs, et par son travail il en 
gagne dix; il n'a que trente ans; il espère bien mourir pair de 
France et millionnaire. Il se plaignait de son sort, je lui ai sou- 
tenu quil était l'homme le plus heureux de France. 11 agit; il 
vaudrait mieux si les institutions étaient plus fortes, il serait 
Fox ou Pitt. Du temps de l'empereur, il eût été conseiller d'E- 
tat comme M. Chaban, et eût administré la province de Ham- 
bourg. 

Mais, à moins d'un miracle, qu'est-ce que peut être un jeune 
homme né avec quatre-vingt mille livres de rentes, et, si vous 
voulez, un litre ? Sous Napoléon il eût du moins été forcé d'être 
sous-lieutenant ou garde d'honneur. 

Autant celte ville d'Aulun à laquelle j'ai échappé ce matin est 
morte , autant Chàlon me semble plein d'aclivilé, de jeunesse 
et de vie. C'est de Vactivilé marilime, un avanl-goût de Mar- 
seille. La ville est remplie de grands hôtels à quatre étages, où 
l'on traite avec assez de sans-façon le poisson une fois quil est 
entré dans le filel ; ce sont les termes dont s'est servi mon voi- 
sin de la table dhôle auquel je faisais mes plaintes. 

— Ilélas, monsieur, lui ai-je répondu, c'est exactement 
comme à Paris. 

Un cafetier met dehors cent mille francs pour décorer son 
café, mais il n'a pas l'idée de donner quinze cents francs à un 
Véniiion, élève de Florian, qui saurait faire une tasse de café. 

Tous ces hôtels de Châlou, où Ton est mal, ont des enseignes 
immenses. 

J'ai vu une jolie colonne antique de granit sur une des places 
publiques , et la cathédrale gothique de la fin du treizième 
siècle. 

Chàlon est une des villes les plus commerçantes de la France. 



JE 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 101 

Un homme actif fait rendre quinze pour cent à ses capitaux 
sans risques. 

Je rencontre à Chàlon M. D., un des premiers économistes 
de France, il arrive de Besançon. De la vie je ne me suis arrêté 
à Besançon que pour des affaires. 

Je commençais cl finissais mes courses en cette ville par aller 
dans une certaine église, la cathédrale, où se trouve un excel- 
lent Saint Sébastien de Fra Barloloineo. Vis-à-vis est la mort de 
Saphire, tableau du ferme coloriste Sébastien del Piombo. 

Quelquefois 3Iichel-Ange lui fournissait des dessins pour faire 
pièce aux élèves de Raphaël. Ce grand homme, protégé par son 
oncle Bramante, intrigant du premier mérite, obtint sur Michel- 
Ange des avantages piquants pour celui-ci. C'était le vieux Cor- 
neille éclipsé par le tendre Racine. 

Une partie du pont de Besançon est de construction romaine. 
Les maisons sont toutes bâties en belles pierres de taille, et j'ai- 
mais à visiter le palais Granvelle. 

Besançon, me dit M. D., est encore espagnole; c'est une 
ville sérieuse et profondément catholique. 11 faut savoir cela 
pour goûter tout le plaisant d'une anecdote qu'il me raconte. 
C'est une lutte entre les premières autorités du pays et deux de- 
moiselles trop aimables et bien protégées qui voulaient s'y éta- 
blir. Cela est bien plaisant, mais trop récent. Besançon adore 
son préfet, M. Tourangin. 



— Sur le bateau à vapeur, le 15 mai. 

Je me livre à une action qui me déshonorerait à jamais aux 
yeux de mon sage beau-père, s'il venait à en avoir connaissance. 
Ennuyé de mon valet de chambre, pour pirler en gentilhomme, 
je Fexpédie pour Lyon dans ma calèche ; et moi, je monte sur 
le bateau à vapeur sans autre équipage que mon manteau et le 
gros Shakspeare de Baudry. Joseph, malgré le respect dont je 
ne souffre pas qu'il s'écarte, me fait des yeux bien significatifs ; 

6 



loi ŒUVRES DE STENDHAL. 

il ne doute pas que son sage paifou n'ait quelque ainourelle en 
tète. Plùl à Dieu ! 

Je voudrais être éperdumcnl amoureux et réaimé de la plus 
laide paysanne qui soit sur le bateau ! C'est dire beaucoup. 

Mais, hélas ! je ne me suis embarqué que parce que Ion m'a 
dit (ce correspondant dont je parlais naguère, qui ne possédait 
pas dix mille francs en 1850, et en a plus de deux cent mille 
en ISoT), que parce que l'on m'a dit que les bords de Saône 
rappellent ceux du Guadalquivir, et sont charmants de Trévoux 
à Lyon. 

En fait de beau, chaque homme a sa demi-aune : ce qui est 
beau pour mon voisin est souvent fort plat pour moi, et ce qui 
est beau pour moi à ses yeux est extravagant. Je me méfie beau- 
coup de ce genre de renseignements, surtout donnés par un 
Français. On appelle beau, parmi nous, ce qui est vanté dans le 
Journal, ou ce qui est fertile et produit beaucoup d'argent. 

Après Chùlon (le dôme de l'hôpital, bàli en 1528, fait un 
assez bon effet de loin), le bateau à vapeur glisse au milieu 
d'immenses prairies trop fréquemment inondées par les eaux de 
la Saône, rivière qui semble dormir. Ces flots me rappellent l'ad- 
mirable source du Doubs, où je les ai vus jaillir du rocher. 

Màcon a un joli quai qui sert de promenade au beau monde. 
Nous y voyons une lionne apprivoisée qu'un jeune officier a ra- 
menée d'Afrique. Cette guerre est admirable, et n'est pas trop 
payée à vingt millions par an. Elle montre aux Cosaques quelles 
gens nous sommes encore, et désigne à l'estime de la nation des 
généraux comme MM. Duvivicr et Lamoricière. 

Màcon est fière de son gros pont, long, massif, fort utile sans 
doute, mais peu avenant. Ce pont conduit dans une des contrées 
les plus arriérées et les plus curieuacs de France, le pays de 
Dombes. 

Le paysan y est stupide et a la fièvre six mois de l'a;:inée. Pour 
tirer parti du terrain, on le met en étangs sept années de suite, 
ce qui donne beaucoup de poisson ; puis Ou fait écouler l'eau, et 



MÉMOIRES P'UN TOURISTE. 103 

J'on obtient, s^ns engrais, trois ou quatre récoltes magnifiques. 
Dans le pays de Dombes, les cinq sixièmes de la population 
croient aux sorciers, et tous les trois ou quatre ans on a un beau 
miracle, Cet état de la basse classe plaît beaucoup à de certaines 
gens que le lecteur nomme pour moi. Comme je disais assez 
étourdimenl que la France devrait faire ca(leau de vingt mille 
francs par an à ce malheureux pays, pour qu'il eût des maîtres 
qui enseigneraient à lire et qu'il n'y a point de sorciers : 

— Gardons-nous-en bien, monsieur ! s'est écrié i\I. de M. avec 
l'accent de la passion. 

Quant à moi, je juge de la moralité politique d'un honime par 
son plus ou moins de haine pour linstruclion. Dans les régions 
élevées, où, pour garder sa place, l'on n'ose plus haïr l'instruc- 
tion, on hait du moins l'esprit et l'on protège les savants. 
Seconde imprudence, on dira de moi que je suis un méchant, 
un homme noir; hélas! je m'aperçois tous les jours du con- 
traire. 

Nous passons rapiden)ent (levant Tournus, jolie petite ville 
bâtie sur la rive droite de la Saône. 

Ce même M. de M., qui s'est récrié poutre l'instruction que je 
roulais donner aux paysaiis fie Dombes, connaît bien ce pays-ci, 
qui est le sien. C'est un esprit sec, exact, mais très-orné; il ainie 
mieux parler des circonstances physiques ou historiques du pays 
que de ses circonstances morales ; il m'apprend que Tournus a, 
comme Chàlon, sa colonne antique pêchée dans la Saône H y a 
quelques années. 

La conversation de M. de 51. a une fleur de politesse exquise, 
qui m'aurait fait deviner l'opinion à laquelle il appartient, quand 
même elle ne se fût pas trahie par l'exclamation contre les maî- 
tres de lecture. J'évite avec soin de blesser cette opinion, et 
bientôt je puis me pernieltre de faire quelques questions sur 
l'abbaye de Tournus, que npns apercevons fort bien du bateau, 

— Cette abbaye, ([ui s'appelle Saint-Philibert, me répcnd-il, 
fut fondée au neuyièBie siècte- Peu^fois elle f(tt ^étruitp, d'afjQr^ 



104 ŒUVRES DE STENDHAL. 

vers la fin du dixicine siècle par les Ilongrois, puis en 1006 par 
un incendie. 

Maintenant Saint-Philibert, ajoute riiomme aimable, est une 
croix latine. L'intérieur n'est remarquable que par dénormes 
piliers fort bas, et qui ont jusqu'à huit pieds de diamètre 

— Architecture romane. 

— Ah ! monsieur, vous êtes de cette opinion? Je ne la partage 
point; mais toutefois je la confirmerai dans votre esprit, en 
adversaire gcnércnx : j'ajouterai que les fcnclres sont petites, 
étroites et cintrées par en haut. Il est impossible de rien voir de 
plus massif, de plus lourd, de plus solide que les parties princi- 
pales de celte église, dont le chœur a de l'élégance et rappelle 
Farchitecture du douzième siècle. 

— Je dirais, dans mon système, que le chœur est gothique et 
postérieur à l'an 1200. 

— C'est sur quoi nous allons disputer fort et ferme, reprend 
M. de M. en souriant ; mais en attendant, pour achever ma des- 
cription, je vous dirai, monsieur, que le portail est une abomi- 
nation du dix-huitième siècle 

La discussion a été longue et intéressante. Quand nous nous 
sommes dit à peu près tout ce que nous savons l'un et l'autre sur 
les architectures antérieures à la renaissance de 1500, j'entrevois 
de loin la triste politique, et, prenant congé de cet homme poli, 
je descends dans la chambre. Je lis avec délices en glissant au 
milieu des prairies, sur cette belle rivière, vingt pages de mon 
Shakspeare. 11 y a des coteaux charmants: ce pays est d'une beauté 
douce et tendre qui épanouit le cœur. Depuis Paris c'est le pre- 
mier qui mérite d'être regardé. De grandes filles de dix-huit ans 
viennent faire la roue sur le rivage. 

En passant devant Màcon, on a raconté à haute voix, sur le 
bateau, l'aventure de la maîtresse de l'auberge du Bœuf sauvage 
(cet incendie qui brûlait une chambre dans laquelle n'était plus 
le jeune voyageur). Ensuite est venu le fameux mot qui fait la 
gloire du pays, et le venge de la prétendue supériorité de Paris: 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE 1*5 

on nommait la Saône en présence d'un Parisien qui étalait la 
simplicité savante de son maintien sur le joli quai de Màcon. 

— A Paris, nous appelons cela la Seine, dit-il en souriant. 
Le Maçonnais ajoute finement : Le Parisien croyait apparemmoiît 
qu'il n'existe qu'une seule rivière au monde. 

Trévoux, bâti en amphithéâtre sur la rive gauche de la Saône, 
a un aspect fort agréable : c'est une de ces petites villes dont 
parle la Bruyère. 11 semble que l'on y passerait six semaines 
avec plaisir, et les gens qui y sont brûlent d'en sortir. Ici, l'an 197 
après Jésus-Christ, le 19 février, une bataille sanglante décida 
qui serait le maître du monde, du grand et cruel empereur 
Sep ti7ne- Sévère ou du rebelle Albin : la fortune favorisa le plus 
digne. 



— Lyon, le 15 mai 1837, 

Je me fais débarquer avant l'île Barbe, qu'un pont en fd de fer 
foint maintenant au rivage. Ma foi, M. S. ne m'a pas trompé. Les 
rives de la Saône, à deux lieues au-dessus de Lyon, sont pitto- 
resques, singulières, fort agréables. Elles me rappellent les plus 
jolies collines d'Italie, celles de Dezinsano, immortalisées par la 
bataille que Napoléon osa y livrer au maréchal Wurmser contre 
l'avis de tous les généraux savants de son armée. Sur ces collines 
de la Saône, les canuts de Lyon ont bâti des maisons de plaisance, 
ridicules comme les idées qu'ils ont de la beauté. Dans tous les 
genres ils en sont restés au grand goût du siècle de Louis XV ; 
mais la beauté naturelle du pays l'emporte sur tous les pavillons 
chinois dont on a prétendu l'embellir. Ce sont de jolis rochers 
couverts d'arbres qui, précipités pour ainsi dire dans le cours 
de la Saône, la forcent à des détours rapides. 

Un négociant d'une belle figure sans expression, emphatique 
et chaud patriote, embarqué avec nous, nommait avec complai- 
sance les maisons de campagne devant lesquelles nous passions . 
la Sauvagère, la Mignonne, la Jolivette, la Tour de la he'le Alle- 

6. 



106 ŒUVRES DE STIÎNDIIAL. 

mande (il copte Tanecdote, aujourd'hui si vHigaire. Suicide p^r 
amour), la petite Claire, la Paisible, etc., etc. 

C'est, je peuse, daus les environs de ce pays-ci, qui proba- 
blement s'appelle Neuyille, que la femme que je fesppc^e le plijs 
au monde avait un petit domaine. Elle comptait y passer tran- 
quillement le reste de ses jours, quand la révolulioj) appela aux 
affaires tous les hommes capables, et les ministres coraine Rol- 
land remplacèrent les ministres comme M de Galonné. 

J'ai passé deux heures fort agréables, et pourquoi rougir e^ 
ne pas dire le mot? deux heures délicieuses dans les chemins 
et sentiers le Ion?; de la Saône ; j'étajs absorbé dans la conteif)- 
plalion des temps héroïques où madame Rollap4 ? vécu. Nous 
étions alors aussi grands que les premiers Romains. En allant à 
la mort, elle embrassa tous les prisonniers de sa chambrée qui 
étaient devenus ses amis; l'un d'eux, M. R..., qui me l'a raconté, 
fondait en larmes. 

— Eh quoi! Reboul, luj dit-c)le, vous pleurez, mou ami? 
quelle faiblesse 1 Pqpr elle, elle él^jt animée, riante; le feu sacré 
brillait dans ses yeux. 

— Eli bien, mon ami, (Jit-elle à un autre prisonnier, je vais 
mourir pour la patrie et I4 liberté ; n'est-ce pas ce que nous 
avons toujours demandé? 

Il faudra du temps avant de reyoir une telle âme! 

Après ce grand caractère sont venues les dames de l'empire, 
qui pleuraient daus leur calèche au retour de Saint-Cloud, 
quand l'empereur avait trouvé leurs robes de mauvais goût; en- 
suite les dames de la restauration, qui allaient entendre la messe 
au Sacré-Cqeur pour faire jeurs piaris préfets ; enfin les dames 
du juste-milieu, modèles de naturel et d'amabilité. Après ma- 
dame Rolland, lliistoire ne pourra guère nommer que madame 
de la Valette et madame la duchesse de Rerry. 

En suivant ces collines om)>r9giées et charmantes qui bordent 
la Saône, je montais à tous les bouquets darbres qui me sem- 
blaient dans une situation pittoresque. Je pensais à la nuit que 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 107 

J. J. Rousseau passa au bivouac en ces lieux, dans renfoncement 
dune porte de jardin. Après tant d'anuccs que je n'ai lu ce pas- 
sage des Confessions, je me rappelle presque les paroles de cet 
homme tellement exécré des âmes sèches. Il est quelquefois em- 
phatique sans doute, mais quand il n'est pas porté par son sujet; 
mais les écrivains incapables d'émotions tendres, Voltaire, Buffon, 
Duclos, auraient mis en vain leur esprit à la torture pour décrire 
celte nuit passée sur le seuil d'une porte de jardin ombragée par 
des branches de vigne sauvage ; le public ne s'en serait pas sou- 
venu après quinze jours, peut-être même le récit lui eût-il semblé 
égotiste. C'est en suivant ces mêmes sentiers que je parcourais 
que J. J. Rousseau répétait sa cantate de Ralistin, qui le lende- 
main lui valut un bon dîner. Ce fut Ja dernière fois qu'il manqua 
de pain. 

Enfin j'entre à Lyon à pied, et je m'aperçois que je p'aj pu 
éviter le mépris même du petit garçon que je paye pour porter 
mon manteau et mon Shakspeare. J'offense le dieu du pays, 
l'argent : j'ai l'air pauvre. 

Quand je dis au petit garçon que je vais loger à ï Hôtel de Jou- 
vence, à côté f|e la poste aux lettres : 

— Mais, monsieur, reprend-il avec son accent traînant, c'est 
un hôtel bien cher ! Je crois que, sans mon regard étonné, il 
aurait achevé sa pensée : bien cher pour vous. 

J'y suis dans cet hôtel, et j'écris ceci dans une belle chambre 
tapissée en damas cramoisi avec baguettes dorées ; la moitié du 
pQurtour de cette chainh^'^ esjl revêtue d'une boiserie peinte en 
blanc tirant sur le bleu, et vernissée, ce qui est à la fols triste 
et d'un aspect sale. Je marche sur un parquet bien ciré, à feuilles 
carrées et compliquées dont j'ai oublié le nom, et qui crie quand 
on marche. La tenture de ma chîjmbre es(; enyironnée de baguettes 
dorées (ébréchées, il est vrai, et ternies en vingt endroits) : mais, 
quand je demande qu'on jette sur mon lit une cousinière pour 
roe garantir des cojjsins qui m'empêchent de dormir, le valet de 
chambre sourit d'un air 4e satisfacUon intérieure, et me répond, 



IfS ŒUVRES DE STENDHAL, 

avec toute la liauteur lyonnaise, qu'on ne tient point de telle» 
choses à riiôlel, et que personne n'en a jamais demandé. Tout 
ce luxe est faux, toute cette civilisation manquant son but me 
serre le cœur à force de petitesse et de bêtise inoffensives. 11 me 
semble assister à une discussion de la chambre de Hollande sur 
les chemins de fer ou sur les douanes. 

Il est impossible qu'une ville de cent soixante-six mille âmes, 
comme Lyon, ne renferme pas plusieurs hommes d'un vrai mé- 
rite ; mais je ne les ai jamais rencontrés, et je leur demande 
pardon de tout ce qui suit. 

Je suis venu cinq ou six fois à Lyon, toujours en malle-poste ; 
j'étais excessivement occupe d'affaires, je n'avais pas même le 
temps de monter au musée de la place des Terreaux. 

A chaque fois j'ai été reçu, à la descente de la voiture, par 
M. C..., cousin de mon oeau-père : c'est absolument la physio- 
nomie de Barème et de Barème mécontent, parce qu'il vient de 
faire une perle de 20 francs. 11 fallait voir avec quelle anxiété 
ce cousin lyonnais se précipitait au-devant de moi, et m'ôlait la 
parole au moment où je disais à un homme de la poste de 
prendre ma valise et de la porter chez lui. Il avait peur de me 
voir payer trop cher ce petit service. 

— Et pour cela vous aurez la pièce de douze sous, disait-il à 
l'homme avec une inquiétude marquée Sa physionomie devenait 
phis acariâtre ; l'homme réclamait et lui disait presque des in- 
solences, etc. J'avouerai ma faiblesse : dès cet instant, mon 
cœur devenait incapable de goûter aucun plaisir à Lyon, et je 
n'aspirais qu'au bonheur d'en sortir. 

M. C... m'a dit de prime abord aujourd'hui que les lois somp- 
tuaires qui, depuis 1830, ont interdit aux Tunisiens tout luxe 
dans leurs vêlements, ont porté un coup falal à son commerce 
Et là-dessus il a fait une mine incroyable. M. C... est un homme 
fort estimable, fort honnôle, excellent père de famille, payani 
bien ses impositions ; mais , grand Dieu, quelle physionomie ! 
Ainsi que les négociants ses collègues, il emploie des ouvriers 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 109 

tisseurs en soie qui travaillent chacun dans sa chambre, et qu'on 
appelle canuts. Moi j"étends ce nom aux négociants eux-mêmes. 
Tout ce que le petit commerce, qui exige surtout de la patience, 
une attention continue aux délails, Ihabiludcde dépenser moins 
qu'on ne gagne et la crainte de tout ce qui est extraordinaire, 
peut produire de niaiserie égoïste, de petitesse et d'aigreur dis- 
simulée par la crainte de ne pas gagner, me semble résumé par 
le mot canut; les Lyonnais eux-mêmes rappliquent aux basses 
classes de leur ville. Or le caractère du bas peuple, dans les 
pays où la vanité ne pose pas une barrière infranchissable, 
comme à Paris, forme bien vite le caractère des classes élevées. 
Cet ensemble d'habitudes et de manières de voir qui vous émer- 
veille dans votre enfant, et que vous appelez son caractère, lui 
est donné d'abord par sa nourrice et ensuite par la société des 
domestiques. Daignez remarquer que votre enfant est toujours 
esclave en votre présence ; avec les domestiques, il reconquiert 
l'égalité, que dis-je ? il est supérieur. Or nul être au monde 
n'aime la supériorité comme un enfant. Aussi, voyez avec quel 
épanouissement de cœur un gamin de sept ans court à l'anti- 
chambre ou à l'écurie dès qu'il a un moment de liberté. Les pa- 
rents les plus subjugués sont obligés d'en venir à une défense 
formelle. 

La révolution française a élevé le caractère des domestiques ; 
beaucoup ont été soldats ou estiment ce noble métier : depuis 
peu, les caisses d'épargne leur donnent des habitudes de raison; 
aussi les enfants ne sont-ils plus exposés à entendre toutes les 
platitudes qui gâtèrent notre enfance il y a vingt-cinq ans. Il 
m'arrive parfois de retrouver dans ma tête une phrase toute faite 
représentant une idée bien absurde ; en cherchant, je découvre 
que cette phrase provient de Barbier, le domestique favori de 
mou père. 

Pour prendre une idée du caractère lyonnais, il faut entendre 
les négociants jaser entre eux au café. Trouvez quelqu'un de 
Lyon qui aille faire une partie de domino avec vous. 



no ŒUVRES DE STENDHAL. 

Les demoiselles de la dernière classe, à Lyon, sont grandes ot 
1»ien faiics; à Paris, elles ont quatre pieds de haut. 

— Lyon, le 10 mai. 

Je suis allé à l'hôpital, qui est fort riche, et, à ce qu'on djt, 
fort bien administré. Là, j'ai vu des salles qui ont trente pieds 
de haut, et par conséquent pas la moindre odeur. On reçoit tous 
les malheureux qui se présentent, sans leur demander un certi- 
ficat d'indigence, comme à l'IIôtel-Dieu de Paris. Il y a des salles 
où l'on est admis en payant trente sous par jour : j'allais y voir 
un ancien camarade tombé dans le malheur; il me dit qu'il est 
fort bien dans cet hôpital. Les gens qui payent trente sous peu- 
vent sortir quand ils le veulent. La pharmacie est la meilleure 
de Lyon, et tellement la meilleure que les gens riches malades 
y envoient prendre des remèdes. Cet hôpilal a huit cent raille 
li\Tes de rente, indépendamment de ce que lui donne la ville. 
Les chefs de bureaux y font-ils fortune? 

Les rues de Lyon ne sont point encombrées de malheureux 
qui chantent, comme je le craignais : on a renvoyé lou§ ceii^ 
qui n'étaient pas nés dans la ville. 

Rappelez-vous les malheurs financiers des Etats-Unis. En 
1837, la France avait envoyé à l'Amérique une valeur de |59 
millions, dont je ne sais plus coml)ien de qiilliops fournis par 
Lyon. 

M. N... (assez nigaud) disait hiereo ma présencç : Vous sayp?: 
qu'à Paris je ne vais point à pied ; eh bien , à Lyon, je n'oserajs 
me montrer dans ma voiture. De quoi a-t-il peur? 

En général, les Lyonnais ont de grands traits assez nobles, 
tfn Lyonnais, qui s'est retiré du commerce avec six mille livres 
de rente, aiïccle en marchant des mouvements majestueux; il 
porte sa- tête avec respect, et jette le regard d'une certaine 
façon noble. Je reconnais les portraits du temps de Louis XV. 
Avec tout cela, la physionomie est celle d'un homme qui est de 
mauvaise humeur le soir parce qu'il a mapqué de gagpef douze 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 111 

SOUS le malin. Je rencontre quelquefois des figures de ce genre 
dans la rue à Paris ; je gagerais qu'elles arrivent de Lyon. 

Le genre simple, qui est lidcal du Parisien, et que toute sa vie 
il se donne tant de peine à attraper, semblerait bas el peu digne 
au Lyonnais. 

Riais, ici comme ailleurs, noblesse oblige. La garde nationale 
de Lyon *■ s'est fait luer douze cents hommes dans l'admirable 
défense de cette ville, en 1795 (à Lyon on dit quinze mille ). Il 
est vrai que ces messieurs étaient dirigés par une foule d'offi- 
ciers émigrés et par le brave Précy ; les chefs savaient se battre 
et les soldats avaient de l'enthousiasme. Voilà le beau côté du 
caractère lyonnais : être susceptible d'un enthousiasme qui peut 
durer jusqu'à deux mois. Celui de Paris dure six heures, comme 
on le vit lorsque Napoléon présenta son fils à la garde nationale, 
dans le grand salon des Tuileries. 

La garde nationale de Lyon me semble digne de soutenir la 
comparaison avec celle de Vienne, en Autriche, qui deux fois, 
en 1797 et en 1809, a fourni des corps de volontaires que les 
armées françaises ont été obligées de tuer en entier, six semaines 
après qu'ils avaient été formés. Dans la campagne de 4809, sur 
les bords de la Traun, les volontaires de Vienne, en mourant 
sous la mitraille du maréchal Masséna, étaient tombés les uns en 
avanJ, les autres en arrière; mais la ligne ondoyante formée 
par leurs chaussures d'uniforme el fort remarquable n'avait 
pas plus de huit pieds de largeur. Un homme qui avait un cra- 
chat y était caporal, et, qui plus est, s'était fait tuer. 

Mes affaires m'ont souvent appelé à Lyon ; dès que je suis en 
cette ville, j'ai envie de bâiller, et les plus belles choses ne font 
plus d'effet sur moi. 11 est vrai que j'ai toujours logé chez le 
fatal cousin, dans la rue Bât-d'' Argent. C'est pour la première 
fois que j'ose ra'ctablir à l'auberge. 



* Elle s'est également fort bien battue, en 1814, contre les Autri- 



H2 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Mais, j'en demande pardon aux gens de mérite de ce pays, 
rhabifiuic de m'ennuyer est la plus forte. Je fermerais les yeux 
voldiuiers. Tout ce que je vois augmente mon dégoût, qui va 
jusqu'au dépit; il n'y a pas jusqu'à la forme des balcons de fer 
qui ne me déplaise , ce sont des lignes tourmentées et lourdes. 
J'ai besoin de faire effort sur ma disposition intérieure pour ad- 
mirer le quai Saint-Clair sur le Rliône , encore je ne l'admire 
pas, je juge qu'il est admirable. 

Une fois, dans ma jeunesse, accablé de dégoût et ayant une 
heure à moi, j'entrai chez un libraire pour acheter un livre ; 
jéiais tellement endormi, que je ne savais quoi demander ; enfin 
je nommai au hasard Jacques le Fataliste, ou les romans de Vol- 
taire. Le libraire recula d'un pas, prit un air morose et me fit un 
sermon sur l'immoralité des ouvrages dont je lui parlais. 11 finit 
par m'offrir le Spectacle de la nature, de l'abbé Pluche. D'abord 
je fus irrité de l'imperlineuce de ce donneur d'avis ; mais en me 
prêchant il avait l'air si canut, si hébété, si important, qu'il finit 
par m'amuser. Je voulus vérifier s'il agissait par simple instinct 
de marchand. Peut-être il avait Pluche dans sa boutique, et 
n'avait pas les romans de Voltaire; il les avait fort bien, le 
monstre ! mais, comme il me trouvait l'air jeune, il ne voulut 
pas absolument me les vendre. Le soir, je contai ce Irait-là à 
mon cousin G...; il devint rouge , prétendit que j'exagérais; en 
un mot, l'honneur municipal était blessé, et il ne m'adressa plus 
la parole de toute la soirée ; j'entrevis là un des agréments du 
caractère lyonnais. Il se pique facilement. Ces gens-là s'imagi- 
nent qu'on pense à eux et à les humilier. 

Lyon est pavé de petites pierres pointues qui ont la forme 
d'une poire : il m'est absolument impossible de marcher là-des- 
sus; j'ai l'air d'un goutteux. 

Cette grande ville, la seconde de France, est bâtie au confluent 
de la Saône et du Rhône, dont le cours forme comme un Y ma- 
juscule. 

Les Allobroges ayant chassé de Vienne une partie des ci« 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. Ii3 

toyens romains qui l'habilaient, le sénat ordonna au proconsul 
Munatius Plancus de leur bâtir une ville; celui-ci les établit au 
village de Lugdiuium, situé près du confluent du Rhône et de la 
Saône, sur le penchant d'une colline qui borde la Saô»e au 
couchant. C'est sur cette belle colline de Fourvières qu'était bâti 
le palais d'Auguste, qui fit Lyon colonie militaire. 

Lorsque la peur a cessé de régner exclusivement dans le 
monde, Lyon, comme toutes les villes, est descendue dans la 
plaine, mais voici le mal : les Lyonnais modernes, au lieu de bâ- 
tir leur ville sur le penchant de la colline de la Croix-Rousse qui 
sépare les deux rivières au milieu de l'Y, l'ont bâtie trois cents 
toises plus bas, dans la petite plaine marécageuse qui se ren- 
contre presque toujours au confluent de deux grandes rivières. 
De là vient que Lyon est le pays de la boue noire et des brouil- 
lards épais, cent fois plus que Paris, dont le centre pourtant est 
bâti dans une île, et qui se trouve plus avancé vers le nord de 
quatre degrés. 

A sept lieues de Lyon, Vienne occupe une position charmante 
sur le Rhône et on la croirait de deux degrés plus au midi. A 
Lyon, un brouillard épais règne deux fois la semaine pendant 
six mois : alors tout paraît noir ; on n'y voit pas à dix pas de soi 
au fond de ces rues étroites formées par des maisons de sept 
étages. 11 faut voir la tournure et le costume canut des gens qui 
se démènent dans cette brume fétide : c'est au point que j'ac- 
cueille l'odeur du charbon de terre comme un parfum agréa- 
ble. 

— Lyon, le 18 mai. 

L'étranger, s'il peut vaincre le serremc U de cœur et l'envie 
de fermer la fenêtre et d'ouvrir un livre, doit monter à Four- 
vières, superbe coteau au bas duquel coule la Saône. Là, aux 
environs du lieu nommé l'Antiquaille, se trouvent quelques ïui- 
nes romaines. De Fourvières on peut aller au Jardin des Planlôs, 
du Jardin des Plantes au Musée ou Palais Saint-Pierre, place des 

7 



ll/« ŒUVRES DE STENDHAL. 

TenoauK ; il faiU ensuite traverse»' le lourd hôtel de ville, et 
remonter le Rhône jusqu'à une demi-lieue de Lyon. De là, jouis- 
saut d'une vue maguilique, on revient à la cathédrale, à Saint- 
Irénéc et à 1 église d'Âinay où Ton voit quatre colonnes antiques. 
Ce soir, en sortant de la bourse, jai fait tout cela. 

L'ancien nom LwgfdwwMJU contient la syllabe Lug, qui, suivant 
les prétendus savants, voulait dire, parmi les Gaulois, montagne 
ou rivière; Leyde etLaon s'appelaient aussi Lugduuum. 

Sirabon, qui vivait sous Tibère, dit que Lugdunum ne le cédait 
qu'à Narbonne, pour rimportance et la richesse; Lutèce n'était 
encore qu'une bourgade ignorée. Auguste, cet homme adroit, 
séjourna trois ans à Lyon, et en fit la métropole de la Gaule cel- 
tique ; Claude y naquit. Elle fut réduite en cendres, sous le règne 
de Néron, par un grand incendie sur lequel Sénèque a fait une 
phrase : Entre une ville considérable, et point de ville, il n'y eut 
que V espace d'une nuit^. 

Néron se hâta d'envoyer beaucoup d'argent. Trajan, le seul 
homme de l'antiquité, après Alexandre et César, qui fasse songer 
à Napoléon, y fit bâtir plusieurs édifices. 

Lyon fut dans les Gaules le berceau de la religion chrétienne, 
et elle est encore, ce me semble, la ville la plus croyante. Ce 
n'est pas du fanatisme vif, comme à Toulouse, c'est une abnéga- 
tion de soi-même, et une confiance complète dans le prêtre, qui 
m'étonne toujours. Je connais vingt particuliers riches qui don- 
nent dix pour cent de leur revenu à la bonne cause. 

Sous Henri IV et Louis XIV, Lyon formait comme un État à 
part; la famille régnante s'appelait Villeroy^, et souvent l'arche- 
vêque du nom de Villeroy fut en même temps gouverneur. On 
sait le conte de ce Villeroy, lieutenant général, qui succédai! 
comme gouverneur de Lyon à son onde, lequel avait été, à la 



' Una nox fuit intcr urbem maximam et nullam. Senec, epi^t. 31. 
• ilémoires de Saint-Simon. Le Villeroy régnant mettait des impôU 
dont il ne rendait compte à personne. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. «5 

fois, gouverneur et archevêque. Le nouveau gouverneur, en 
montant en carrosse le jour de son entrée, se mit à distribuer 
des bénédictions à droite et à gauche, et comme Ton iiasardait 
quelques représentations : «Je l'ai vu faire à mon oncle, » répon- 
tlit-il Oèremenl, et il continua. 

Les Lyonnais, comme toutes les populations dévotes, sont fort 
clîaritables, leur pays a besoin de cette vertu. Je ne trouve rien 
de plus imprudent que d'établir la prospérité d'une ville sur les 
manufactures. Un gouvernement qui aurait le temps de songer 
à ses devoirs devrait faire en sorte que le nombre des ouvriers 
de manufactures n'excédât jamais le vingtième de la popu- 
lation. 

Mon honoi'able ami, M. Rubichon, le seul homme d'un grand 
esprit, je crois, qui ait aimé la Restauration, me disait un jour 
que la quantité d'argent que l'ouvrier en soie de Lyon reçoit 
pour sa journée représente, en 1837, une quantité de pain et de 
viande fort inférieure à celle qu'il pouvait acheter, avec sa jour- 
née, du temps de Colbert. Les successeurs de ce grand ministre 
n'ont pas compris que, l'Italie qui fournit la soie se mettant à fa- 
briquer de très-bonnes soieries, à San-Leucio (près Naples) et à 
Milan, et l'Angleterre tirant des tissus de soie de la Chine, qui 
bientôt en fournira aussi à l'Amérique, il fallait, partons les 
moyens possibles, détourner lesjeunes gens de seize ans de s'ap- 
pliquer au métier d'ouvrier en soie. Tunis et Maroc Dréfèrent 
les soieries légères d'Italie aux nôtres. 

Mais depuis 4850, comment des ministres, qui tremblent de 
compromettre leur place en parlant mal à la Chambre, pour- 
raient-ils avoir le temps de méditer sur les partis à prendre? Ils 
acceptent leurs idées administratives de leurs commis, et Dieu 
sait quelles idées ! Comment ces pauvres commis feraient-ils 
pour avoir une idée ? Ainsi l'ouvrier en soie qui vit dans Lyon 
consomme une viande et un pain qui, à la porte, ont payé un 
octroi énorme, tandis que l'ouvrier qui tisse la soie à San-Leucio, 
près de Naples, vit dans un village affranchi (voir la charte ac- 



11(3 ŒUVRES DE STENDHAL. 

cordée à ce village), et sous un climat où le vêtement n'est 
qu'un luxe. 

Quand on présente ces sortes d'idées au commis, sa paresse 
se révolte et il se dit : Voilà un homme dangereux et dont tôt ou 
tard il faudra proposer le changement à Son Excellence. 

Que serait-ce si j'osais parler des lois de douane? En vertu de 
ces règlements surannés, la France ne fournit à l'Italie, patrie de 
la paresse et qui n'est quà deux jours de navigation de ses côtes, 
que des chapeaux de femme, venant de Paris. 

Il faudrait dans tous les ministères des chefs de division rece- 
vant vingt-cinq mille francs d'appointements et cent mille francs 
de frais de bureaux ; mais ces messieurs ne pourraient jamais 
devenir ni députés ni conseillers d'Etat ; n'étant point hommes 
politiques, ils ne seraient pas sujets à être renvoyés tous les 
deux ans comme les ministres. 

Il faudrait surtout avoir assez de sens pour comprendre qu'un 
homme ne peut pas donner plus de quarante signatures par 
jour; à la quarante et unième, son cerveau fatigué ne peut plus 
trouver d'objection à toutes les belles choses que lui débite son 
commis, et il signe de la meilleure foi du monde toutes les ni- 
gauderies que lui présente celui-ci. 

Ces chefs de division que je propose travailleraient avec leur 
ministre, comme ce ministre travaille avec le roi, noieraient sur 
leurs rapports les décisions du ministre, et signeraient toutes les 
lettres écrites en conséquence. 

Us seraient donc responsables des décisions qu'ils auraient 
fait prendre. Avec des ministres qui changent tous les dix-huit 
mois, rien n'est commode comme de répondre aux reproches 
les plus fondés : Le ministre l'a voulu. 

Quant aux expéditions et copies de chaque division, le chef a 
cent mille francs pour les faire faire par qui bon lui semble; 
s'il est avare, il les fera lui-même. 11 n'y a pas de banquier à 
Paris qui ne sache trouver sept à huit bous commis. En qualité 



MliMOIRES D'UN TOURISTE. H7 

de marchand, j'ai travaillé huit heures par jour pendant la moi- 
tié de ma vie. 

Il faut savoir que dans le régime actuel, qui, je pense, demande 
trois ou quatre cents commis pour le seul ministère de Tinté- 
rieur, un bureau est occupé par qviatre ou cinq employés, la con- 
versation ne cesse jamais, et le bureau s'abonne à un journal. 
Cette belle conversation empêche de travailler le malheureux 
qui tiendrait à expédier sa besogne, et d'ailleurs son zèle le ren- 
drait ridicule. Deux employés travaillasit comme ceux des ban- 
quiers expédieraient en six heures le travail mal fait aujourd'hui 
par cinq personnes. 

On ne recrute pas pour les bureaux des jeunes gens suffisam- 
ment instruits : peu importe, sans doute, pour la besogne qu'ils 
font ; mais c'est quand ils ont de l'avancement que leur igno- 
jance coûte cher à l'Etat. Chaque ministre ou directeur général 
amène avec lui trois ou quatre petits ronsiii3 de la femme qu'il 
préfère, lesquels, après dix ans, s'ils savent être bien doux, 
n'avoir pas de volonté, et pénétrer dans les salons iniluents, de- 
viennent chefs de division. Alors apparaît leur manque total 
d'instruction : les MM. Boursaint ( de la marine) sont rares. 

Mais M. Boursaint savait refuser, et osait mécontenter même 
des solliciteurs qui avaient de jolies femmes. 

Il faudrait encore, ce qui est impossible, je l'avoue, que ces 
chefs de division signant toutes les lettres ne pussent être desti- 
tués que pour prévarication ou incapacité, et à la suite d'un rap- 
port inséré au Moniteur; ces messieurs pourraient même for- 
mer appel devant la Cour de cassation, laquelle, jugeant comme 
un jury, dirait ce seul mot: Il convenait ou il ne convenait pas 
de remercier M. un tel. 

Si jamais un patriote comme le maréchal de Vauban arrive au 
ministère, il essayera de cette idée. Et je l'écris ici afin qu'alors 
elle soit moins choquante. La perfection serait que chaque com- 
mis eût copié de sa main un volume de Say, et eût travaillé 
deux ans entiers dans une sous-préfecture à cent lieues de 



118 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Paris. Il saurait à la fois ce qui se passe et ce qui devrait se 
passer. 

— Lyon, le 19 mai. 

Il y a trois jours qu'un M. Smith, Anglais puritain, dtabîî ici 
depuis dix ans, a jugé à propos de quitter la vie ; il a avale un 
flacon contenant une once à' acide prussique. Deux heures après 
il était fort malade, mais ne mourait point, et, pour passer le 
temps, il se roulait sur son plancher. Son hôte, honnête cor- 
donnier, travaillait danssahoutique au-dessous de la chambre; 
étonné de ce bruit singulier et craignant qu'on ne gâtât ses meu- 
bles, il monte; il frappe, pas de réponse ; il entre alors par une 
porte condamnée, il est effrayé de la position de son Anglais, et 
envoie chercher M. Travers, chirurgien célèbre, ami du malade. 
Le chirurgien arrive, mcdicamente .^1. Smith et le met bien vite 
hors de danger, puis il lui dit : 

— Mais que diable avez-vous donc bu? 

— De l'acide prussique. 

— Impossible, six gouttes vous auraient tué en un clin d'œil. 

— On m'a bien dit que c'était de Vacide prussique. 

— Et qui vous l'a vendu? 

— Un petit apothicaire du quai de Saône. 

— Mais vous vous servez ordinairement chez votre voisin Gi- 
rard, là, vis-à-vis votre porte, le premier pharmacien de Lyon. 

— Il est vrai : mais la dernière fois que j'ai acheté une méde- 
cine chez lui, j'ai dans l'idée qu'il me l'a vendue trop cher. 

— Lyon, le 20 mai. 

La promenade sur la montagne de Fourvières est regardée par 
les Lyonnais dévots comme une sorte de pèlerinage; à chaque 
pas en effet ce sont des souvenirs des premiers chréticiis et des 
premiers martyrs de Lyon '. Je vois en passant l'église de Sainl- 

• Voir YUistoire de Lyon, par le P. Colonia. On trouve dans cet ou- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 119 

Just, rebâtie en 1705. Dans tout ce quartier, jusqu'à la porte 
Saint-lrenée, ou trouve des bancs et des bornes carrées qui pro- 
viennent évidemment de l'ancien Liigdiinum; ce sont des autels, 
des pierres tumulaires, etc., etc., dont plusieurs ont été repi- 
quées. On se croirait dans une rue de Rome du côlc des Sept 
salles. J'ai remarqué dans la rue des Anges une inscription latine 
dont voici la traduction : « Aux mânes de Camilla Augustillaqui 
a vécu trente-cinq ans et cinq jours, et de laquelle aucun des 
siens n'a jamais reçu de peine, si ce n'est par sa mort. Silenius 
Reginus, son frère, à sa sœur très-chérie, etc. » Saint Irenée, 
cvêque et même écrivain célèbre S souffrit le martyre à Lyon, 
au lieu où nous sommes, avec dix-neuf mille chrétiens. Le sang 
s'éleva sur cette montagne jusqu'au premier étage des maisons, 
j'en ai vu la marque. 

L'église de Saint-lrenée a été si souvent renouvelée et en der- 
nier lieu si impitoyablement badigeonnée, suivant la coutume 
de l'art en province, qu'elle ne dit rien à l'âme et n'offre aucun 
intérêt à la curiosité. Oserai-je dire que les dévots, frappés de 
la prononciation de ce nom, Sain-Tirené, n'entrent dans l'église 
qu'en se tenant le nez pour se préserver de quelque espièglerie 
céleste? 

Enfin, je suis arrivé aux aqueducs romains, au-dessus de la 
porte Saint-lrenée. On voit d'abord six arcades; il y avait l'aniic- 
duc Pila et l'aqueduc du Mont-â'Or. 

La longueur de l'aqueduc Pila était d'environ treize lieues, 
quoique, à vol d'oiseau, le point de réunion des eaux près de 
Saint-Chamond ne soit qu'à huit lieues de Lyon. La contrée de- 
puis Saint-Chamond étant coupée par plusieurs vallées profondes, 
l'architecture romaine, dépourvue de tant de découvertes mo- 

vrage les [gravures de tous les monuments curieux. Voir la carte publiée 
par M. Artaud. Les caves de Fourvièrss sont remplies de subslructions 
romaines. 

* Jl. Ampère explique fort bien tous les écrivains de ces premiers 
siècles. Là commence notre liltcralure. 



120 ŒUVRES DE STENDHAL. 

dcrnes, a eu lieu de montrer tout son génie. Maintenant, avec 
quelques machines à vapeur cl quelques ponts suspendus, l'ar- 
chilocle résoudrait facilement le problème ; mais personne ne 
serait tenté de l'admirer : le vulgaire s'étonnerait tout au plus 
de la grosse somme qu'on a dépensée. 

Les Romains furent obligés de faire remonter l'eau trois fois ; 
ils se servirent de tuyaux de plomb, en forme de siphon ren- 
versé. L'aqueduc suivait la pente d'une colline, jusqu'à ce qu'il 
fût parvenu assez bas pour qu'on ptlt bâtir commodément un 
pont. Arrivée au côlé opposé, l'eau remontait. Les Romains ont 
passé ainsi trois vallons, ceux de Garon, qui est très-profond, de 
Caunan et de Saint-Irenée ; il y avait quatorze ponts-aqueducs. 
On voit encore soixante-deux arcades d'un de ces ponts qui en 
avait quatre-vingt-dix. 

La maçonnerie est faite avec de petits morceaux de pierres, 
jetés dans un bain de mortier où la chaux n'était point épargnée. 
Ainsi que dans la campagne de Rome, ces aqueducs, qui sont 
cependant une chose bien simple, produisent sur l'âme un effet 
drodigicux. A Rome leurs longues files s'étendent dans une plaine 
parfaitement nue ; ici ils sont accompagnés de coteaux tapissés 
de la plus fraîche verdure : voir le chemin vers Chaponost. Si 
l'on s'avance de quelques centaines de pas, on a, d'une de ces 
hauteurs, une vue admirable des montagnes de la Suisse. Les 
paysans des villages voisins, s'élant aperçus que la pierre de ces 
arcades résiste au feu, viennent y charger leurs chars lorsqu'ils 
ont des fours à construire. 

Le torrent de liseron a renversé une pile, mais elle est tom- 
bée tout d'une pièce et ne s'est point brisée; on voit près de là 
huit arcades. 

Cette course est agréable, mais très-fatigante. A Rome on peut 
suivre en calèche les longues files d'arcades, sur la route de 
Frascati. Si l'on a une âme pour les arts, cette course est la plus 
belle de toutes celles que présente la ville éternelle. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 121 

— Lyon, le 20 mai. 

Je suis allé à l'église d'Ainay, bâtie au confluent du Rhône et 
de la Saône, à peu près sur le lieu où soixante nations gauloises 
(j'ai regret de le dire) élevèrent en commun un autel à Auguste. 
Leur justification est dans le mot soixante. Que pouvaient soixante 
nations contre une seule, et celle-là guidée par des chefs aristo- 
crates préservés de la puérilité des seigneurs de Venise par trois 
cents triomphes? César fut le roMe par excellence de cette civi- 
lisation de Rome. 

On vous montrera au musée un bas-relief célèbre qui ornait 
autrefois la façade de Téglise d'Ainay : il représente trois fem- 
mes (les déesses mères) ; celle du milieu tient une corne d'abon- 
dance. 

Plusieurs pilastres de cette église ont des chapiteaux histo- 
riés. On voit, à droite de l'autel, Adam et Eve tentés par le 
diable. 

Il faut examiner, près du sanctuaire, les quatre énormes co- 
lonnes de granit, qui avant d'être sciées formaient deux colon- 
nes d'environ vingt-cinq pieds de hauteur, 3Iais ont-elles été 
sciées? Chaque savant se moque de celui qui l'a précédé, et dit 
le contraire ; et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde, ou des 
académies. Je conseille au lecteur de ne croire que ce qu'il 
voit, le fait matériel ; tout le reste change tous les trente ans, 
suivant la mode qui règne dans la science. Ces colonnes appar- 
tenaient, dit-on, à l'autel élevé en l'honneur d'Auguste par les 
soixante nations; on y sacrifia le 10 août de l'an 742 de Rome, 
onze ans avant l'ère chrétienne. 

Le mélange de ces nobles fragments de l'antiquité avec le go- 
thique jette toujours mon âme dans la sensation du mépris, chose 
désagréable. Je ne suis pas assez chrétien. 

Caligula institua ou rétablit des jeux qui se célébraient auprès 
de cet autel d'Auguste; et, s'il faut en croire Suétone et Juvé- 
nal, il y mit le cachet de sa folie. On distribuait des prix d'élo- 
quence, mais les vaincus étaient obligés de fournir ces prix, et 

7. 



122 ŒUVRES DE STENDHAL. 

de les présonlerau vainqueur. Ils devaient réciter des harangues 
à la louange de ce vainqueur (quel supplice pour des gens de 
lettres envieux !) ; mais ce n'était pas là tout le danger à courir ; 
quand les ouvrages paraissaient trop indignes du concours au- 
quel on avait eu l'audace de les présenter, les malheureux au- 
teurs étaient obligés d'effacer leurs productions avec la langue, 
ou à tout le moins avec une éponge. Ils étaient ensuite fustigés 
et plongés dans le Rhône. 

— Lyon, le 22 mai. 

Je traverse tous les jours ce triste hôtel de ville de Lyon, 
bâti en 1G50, qui a l'air si sot, si lourd, lellemeut insignifiant, et 
n'en est pas moins fort estimé dans le pays. Ne serait-ce pas que 
cet édifice est vraiment romantique? N'est-ce pas là, à peu près, 
la physionomie que doit porter un maire de province, pour cire 
respecté de ses administrés, et ne pas leur sembler une mauvaise 
tête? 

Jules Uardouin-Maosard rétablit la façade de cet hôtel de ville 
brûlé en 1674 : je voudrais la rélabhr de nouveau en copiant la 
façade d'un des beaux palais de Venise. 

Venise est si malheureuse et Lyon si riche, qu'il serait possi- 
ble d'acheter un palais de Venise, par exemple le palais Yen- 
dramin. On numéroterait les pierres de la façade et la navigation 
les amènerait à Lyon. 

Sous le vestibule de cet hôtel de ville, et contre le mur à 
gauche, on voit le Rhône, statue colossale qui s'appuie sur un 
lion rugissant et sur une rame. Il a l'air furieux : à ses côtés est 
un énorme saumon. Il n'y a rien à désirer-, cela est parfait. 

Vis-à-vis la grosse statue du Rhône, est une grosse statue de 
la Saône, également appuyée sur un Uon. Ces deux statues, de 
Guillaume Coustou, décoraient la place Bellecour et feraient bien 
d'y retomner. Il faut au sculpteur une science profonde et sur- 
tout un caractère h.'irdi, pour faire des statues colossales. Faute 
de quoi, elles ont l'air d'une miniature vue avec une loupe. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 123 

Ce qni fait mon désespoir à Lyon, ce sont ces allées obscures 
et humides qui servent de passage dune rue à l'autre. El quelles 
nies! Jamais les maisons à six étages ne permettent au soleil 
d'arriver jusqu'au pavé. Essayez de suivre la rue Mercière d'un 
bout à l'autre. 

Pour classer par les yeux tous mes souvenirs de Lyon, dès que 
mes affaires ont été terminées, je suis monté sur la tour de l'é- 
glise de Fourvières. C'est de ce point que fut dessiné le premier 
panorama. La vue est admirable. La Saône paresseuse coule, 
avec lenteur, sur des rochers au pied de la colline; au delà de 
la ville, du côté du Dauphiiié, on aperçoit le Rhône impétueux 
qui vient se joindre à la Saône paresseuse à l'extrémité de la 
presqu'île de Perrache (au pont de la Mulatière), et l'entraîne 
avec lui. Les places, les rues, les quais, les ponts, sont couverts 
de petits hommes qui se pressent et paraissent dans une grande 
activité; au delà du Rhône, et d'une plaine de huit ou dix lieues, 
on aperçoit tout près de terre les sommets les plus élevés des 
montagnes du Dauphiné, et enfin, beaucoup sur la gauche, quand 
le temps est serein, et surtout après une pluie d'été, on a la vue 
du vénérable Mont-Rlanc, dont le trapèze blanc s'élève bien au- 
dessus des nuages. 

— Lyon, le 23 mai. 

Mon devoir m'a conduit à Saint-Jean, la cathédrale de Lyon, 
commencée à la fin du douzième siècle et terminée par Louis XI. 
Je n'y ai trouvé de remarquable que la piété des fidèles. Cesi 
un gothique mêlé de ruman, car il faut observer que les souve- 
nirs de Rome ne périrent jamais entièrement dans le midi de la 
France, et, pour l'architecture, ce midi commence à Lj'on. Les 
bas-reliefs de la façade de Saint-Jean m'ont rappelé ceux de 
Notre-Dame de Paris ; les guerriers sont revêtus de eottes de 
mailles. (Voir, à Paris, le joli bas-relief vis-à-vis le n" 6 de la 
rue du Cloître-Nolre-Dame.) 

11 faut chercher dans la chapelle de Bourbon des tours de 



124 ŒUVRES DE STENDHAL. 

force en sculpture. Ce sont des chardons ciselés avec une pa- 
tience plus admirable pour le bourgeois que le génie de Michel- 
Ange. Le vulgaire ne trouve rien dans son cœur qui réponde au 
génie, et la patience est son mérite de tous les jours. 

L'église de Saint-Nizier est du quatorzième siècle ; le portail, 
beaucoup plus moderne, est delà renaissance; il a été construit 
par Philibert de Lormc. 

Parmi les dévots qui fréquentaient Saint-Nizier, on remarquait 
le comte Vida, homme simple, bon, absorbé dans la plus haute 
piété ; chaque jour son valet de chambre mettait un mouchoir 
dans son habit, et le soir jamais le comte n'avait de mou- 
choir. 

— 3Iais, monsieur, on vous vole vos mouchoirs, disait le va- 
let de chambre. 

— Non, mou ami, je les perds, répondait le comte, qui pour 
rien au monde n'aurait voulu mal penser du prochain 

Un matin le valet de chambre impatienté prend le parti de 
coudre le mouchoir de son maître à la poche. A peine le comte 
est-il à vingt pas de son hôtel qu'il sent qu'on tiraille son habit. 

— Laissez, laissez, mon ami, dit-il au voleur sans se retour- 
ner, aujourd'hui on l'a cousu. Et il court à l'église prier pour la 
conversion du voleur. 

Je suis retourné à Chaponosl. J'y vois beaucoup d'inscrip- 
tions : il y a toujours quelque faute d'orthographe dans les in- 
scriptions des tombeaux chrétiens. La religion romaine, qui 
aujourd'hui réclame avec tant d'onction en faveur du statu qiio, 
a commencé par être furieusement radicale. Elle disait à l'esclave 
clonné qu'il avait une àme tout aussi belle et immortelle que 
celle de l'empereur lui-même. Mais qui sait ces choses? qui a 
lu M. de Potter? Car le style fort adroit de Fleury ne dit pas ces 
sortes de vérités, et pourtant ne peut pas être accusé de les 
cacher. 

Je suis allé à l'école vétérinaire qui a immortalisé le nom de 
Bourgelat, homme raisonnable et patient II dut commencer par 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 125 

prouver au pouvoir d'alors qu'il y avait un art vétérinaire ; 
il obtint ensuite la fondation de l'école. 

— Lyon, le 24 mai. 

J'ai trouvé mes amis de Lyon dans le cbaj^rin; ils viennent 
de perdre René (de Marseille), 1 ame de toutes leurs parties de 
plaisir. Je l'ai connu ; c'était peut-être le plus joli homme de 
France, le plus naturel, le plus gai : de l'esprit sans doute, 
mais point apprêté, coulant de source ; une sorte d'esprit naïf 
et charmant, plutôt que brillant, et qui enchantait dès la pre- 
mière vue. On ne pouvait pas ne point l'aimer : aussi était-il 
aimé, et de deux dames à la fois, dont huit jours avant le der- 
nier il s'est débarrassé d'une façon officielle en quelque sorte. 

Malgré ses quarante-huit ans sonnés, madame Saint-Mola- 
ret fait encore la pluie et le beau temps dans la société d'une 
des plus grandes villes du Midi. 

A mon dernier voyage, elle montrait toujours beaucoup de 
prétentions, et il faut avouer qu'elle avait une maison char- 
manie : presque tous les jours de la musique, des dhiers, des 
soupers, des parties sur l'eau. On ne peut lui l'efuser beaucoup 
d'entrain, et de cette sorte de gaieté qui n'est pas bien noble, 
mais qui se communique : de plus, madame Saint-Molaret n'a 
jamais d'humeur, et l'on peut dire qu'elle serait fort aimable 
si elle ne songeait pas toujours à être aimée. 

Mais être aimée ! même, sans parler de l'âge, une femme qui 
a soixante mille livres de rente ! cela se voit-il de nos jours ? Le 
pauvre René n'eut pas le courage de résister à celte vie joyeuse 
et toute de fêles, lui qui n'avait pour unique fortune qu'une 
chétive pension de douze cents francs mal payée par son père, 
et une place de commis dans une maison de commerce. 

Il régnait donc sur le cœur de madame Saint-Molaret, lorsque 
cette vénérable douairière eut l'imprudence de céder aux vœux 
de son gros mari, et prit chez elle mademoiselle Hortense Ses- 
sins. C'est la nièce du bonhomme, belle comme le jour ; elle a 



t-2G ŒUVRES DE STENDHAL. 

des yeux noirs, incroyables d'expression; noble, mais si pauvre 
que, malgré ses vingt ans et sa rare beauté, elle ne irouvaii point 
de mari. L'oncle avare pensa qu'à N*** il pourrait la marier 
sans dot. 

Tous les soirs, à onze heures, René quittait le salon de ma- 
dame Sainl-Molaret. Il sortait par la porte coclière de 1 hôtel, 
qui se refermait sur lui à grand bruit : mais cet hôtel avait un 
jardin et ce jardiu un mur ; René montait sur ce mur, descen- 
dait dans le jardin, se cachait dans un a;îyre touffu, et attendait 
que, sur les minuit, une petite lumière parût à la fenêtre de 
mademoiselle Ilorlensc. Bientôt on lui tendait une échelle de 
corde, et ce n'était qu'au petit jour qu'il repassait le mur du 
jardin. Ses amis soupçonnaient son bonheur, mais ne trouvaient 
pas qu'il en eût l'air assez enchanté. Il lui arriva même de dire une 
fois que mademoiselle Sessins n'était, après tout, qu'une petite 
comédienne. 

Or, une nuit, tandis que René était caché dans son arbre, il 
voit tout à coup la tête d'un homme paraître au-dessus du mur 
du jardin ; son arbre n'était qu'à six pas du mur. Cette tête 
tourne de tous les côtés et a l'air d'examiner fort attentivemeui 
ce qui se passe. 

Cet homme est un rival, pensait René ; il le voit s'élever 
sur ses poignets, se mettre à cheval sur le mur, et enfin se 
pendre à une corde et sauter dans le jardin. Tandis que, dans la 
nuit sombre, René cherche à reconnaître si cet homme est de sa 
connaissance, un second saute du mur dans le jardin, et ensuite 
un troisième. C'étaient des voleurs qui se mettent à dévaliser 
un pavillon où madame Saiut-Molarct faisait quelquefois de la 
musique. 11 s'y trouvait une pendule, des flambeaux d'argent et 
quelques meubles. 

René se garda bien de troubler les voleurs ; le lendema'ui ou 
lui aurait dit : « 3Iais que faisiez-vous là? » 

Le vol de la pendule, arrivée de Paris depuis huit jours seu- 
lement, piqua si fort madame Saiul-Molarcl, qu'elle promit dix 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 127 

louis à un homme de la police de Lyon s'il faisait prendre les 
voleors. On les eut bienlôl : mais madame Saint-Molaret fut 
obligée de paraître à la cour d'assises, ce qui ne lui déplut pas. 
Elle y arriva chargée de tous ses atours; et sonraari étant occupé, 
elle ne manqua pas de se faire donner le bras par le beau René, 
partie de ses atours. 

Un des voleurs ne manquait pas d'esprit. Piqué d'honneur 
par la gloire de Lacenaire, alors récente, et voyant que, faute 
de preuves directes, il ne serait pas condamné, il se mit à en- 
treprendre madame Saint-Molaret en pleine audience, et à la 
tourner en ridicule. 11 fit naître des transports de bonheur et des 
rires fous parmi les femmes présentes en grand nombre. Après 
avoir bien des fois excité leur joie aux dépens de la dame, il 
parla des beaux garçons qui, parmi tous les genres de travaux 
que la société présente à l'activité de la jeunesse, savent choisir 
ceux qui sont les moins pénibles, du moins en apparence. 

— Vous êtes trop éloquent et un peu trop impudent, dit tout 
à coup René d'un grand sang-froid. Vous irez aux galères, 
et c'est moi qui vais avoir l'honneur de mettre en cage un oiseau 
si plaisant. Messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, j'ai 
vu ces gens commettre le vol; monsieur a sauté le premier 
dans le jardin, etc., etc. René raconte toutes les circonstances; 
les voleurs sont atterrés et lui adressent des injures. 

Mais peu à peu madame Saint-Molaret, enchantée d'abord, 
commence à comprendre que ce n'était pas pour elle que René 
était caché dans un arbre ; elle lui adresse des reproches, d'a- 
bord à voix basse, mais bientôt tous les voisins sont dans la 
confidence. 11 y a scène publique. René, d'un air fort poli et 
sans s'émouvoir le moins du monde, reconduit la dame à sa 
voiture, et onques depuis n'a revu son hôtel ni prononcé son 
nom. 

Ce pauvre garçon commençait à respirer et on le voyait plus 
gai que jamais ; mais quelques jours plus tard, il est mort dune 
petite fièvre. 



128 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Voici des déiails de ménage; mais, je le crains, Je vais passer 
pour un monstre. 

Les mauvais sujets, amis de René, m'ont dit que M. R..., 
négociant de Lyon, passe deux cents francs par mois à sa femme 
pour les dépenses du ménage. Cette somme est payable le 15 du 
mois : quand la femme, d'ailleurs fort aimée de son mari, a be- 
soin de son argent le 1", elle lui paye un escompte de un pour 
cent, et ne reçoit que cent quaire-vingt-dix-lmit francs. Ces 
messieurs ont l'infamie d'ajouter que ce négociant a nombre 
d'imitateurs, mais je n'ai garde de le croire. 

M. S"", Anglais, homme d'esprit, qui était présent (nous étions 
quinze à ce souper, tous étrangers à Lyon), dit qu'il ne trouve 
rien d'étonnant à cela. M. Tomkimps, ricbe fournisseur de l'ar- 
mée anglaise, se détermina tout à coup, l'an passé, à faire un 
cadeau de vingt mille livres sterling (cinq cent mille francs) à 
son neveu qui con)mençait une belle entreprise, Tomkimps 
compte à ce neveu quinze ou vingt lettres de change acceptées 
par de bonnes maisons et payables à trois mois de vue. 

Tout en le remerciant, le neveu lui dit que de l'argent comp- 
tant lui ferait faire une bien meilleure figure auprès de ses 
associés. 

— Eh bien, reprend l'oncle, je puis vous escompter toutes ces 
traites au taux fort modéré de un pour cent. Et Tomkimps re- 
prend gravement les traites, et donne en échange à son neveu 
un bon de quatre cent quatre-vingt-quinze mille francs sur son 
banquier. 

M, S"* me demande quel est le moyen, pour un étranger, de 
connaître la France. 

— Je n'en vois qu'un seul assez peu agréable, lui dis-je ; il 
faut passer six ou huit mois dans une ville de province peu ac- 
coutumée à voir des étrangers. Et, ce qui est plus difficile pour 
un Anglais, il faut être ouvert, bon enfant, et n'établir de lutte 
a amour-propre avec personne. Si vous voulez connaître la 
France moderne et civilisée, la France des machines à vapeur, 



MEMOIRES D'UiN TOURISTE. 129 

place/ votre lente au nord de la ligne de Besançon à Nantes ; si 
c'est la France originale et spirituelle, la France de Montaigne 
que vous voulez voir, allez au midi de cette ligne. 

Je ne vous défends pas de venir tous les deux mois respirer à 
Paris pendant huit jours ; mais ne manquez pas, au retour, de 
jurer à vos amis provinciaux que vous préférez de beaucoup, à 
Paris, la ville de... (que vous avez choisie). Ajoutez que vous 
n'allez à Paris que pour affaires. 

En arrivant dans cette petite ville, vous serez fort indisposé et 
choisirez le médecin le plus beau parleur. Le sublime serait 
d'avoir un procès avec quelqu'un. 

Songez que ce que les sots méprisent sous le nom de commé- 
rage est, au contraire, la seule histoire «jui, dans ce siècle 
d'affectation , peigne bien un pays. Vous trouverez toutes ces 
petites villes de dix mille âmes, surtout dans les pays pauvres, 
animées d'une grande haine contre le sous-préfet. Les gens que 
ce fonctionnaire invite aux deux bals qu'il donne chaque année 
méprisent fort les autres, qui les appellent serviles; mais il n'y 
a bataille que tous les quatre ans, lors des élections. 

Vous passeriez vingt ans à Paris, que vous ne connaîtriez pas 
la France : à Paris, les bases de tous les récits sont vagues ; 
jamais l'on n'est absolument sûr d'aucun fait (un peu délicat), 
d'aucune anecdote. Ce qui passe pour avéré pendant six mois 
est démenti le semestre suivant. On ne peut observer par soi- 
ménie que la Chambre des députés et la Bourse ; tout le reste 
on l'apprend à travers le journal. Dans votre petite ville de dix 
raille âmes, au contraire, vous pouvez, si vous êtes adroit, ac- 
quérir une certitude suffisante à l'égard de la plupart des faits 
sur lesquels vous devez baser vos jugements. Comme vous aurez 
à réussir, ce qui n'est pas facile pour un étranger ; comme vous 
aurez à dévorer vos nombreux désappointements, et à ne pas 
vous fâcher contre les bruits absurdes qu'on fera courir sur 
votre compte, vous parviendrez à ne pas trop vous ennuyer. 
Vous pouvez choisir au midi Niort, Limoges, Brives, Le Puy, 



130 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Tulle, Aurillac, Auch, Montauban ; ou bien au nord Amiens, 
Saint-Qiienlin, Arras, Rennes, Langres, Nancy, Melz, Verdun. 

La grande difficnllé, c'est de trouver un prélexte plausible au 
séjour. Beaucoup d'Anglais s'étaient fixes à Avranches par amour 
pour la pêche. 

J'ai honte de ma timidité, j'oserai conter une des histoires du 
pauvre René. Il y avait à M..., vers 1827, un apothicaire qui fit 
des spéculations heureuses sur les drogues, devint riche en six 
mois, et se montra plus fat qu'il n'est permis de Tétre, même 
dans le Midi. Il ne marchait plus dans la rue qu'en se donnant 
toutes les grâces dun tambour-major. Une belle nuit, six de ses 
amis (les amis d'un homme sont toujours les plus indignés de sa 
fortune ; voyez les gens qui lisent le journal après une promo- 
tion), six amis donc pénétrèrent, à deux heures du malin, dans 
la boutique de l'apothicaire; de là , ils montent à sa chambre,, 
l'éveillent, l'altachenl, le bâillonnent , le portent dans sa bou- 
tique ; là, dansent autour de lui en réjouissance de sa fortune, et 
finissent (je ne sais si j'oserai le dire) par le prier d'accepter de 
chacun un remède d'eau tiède. En partant, ils promettent de 
recommencer s'il continue à faire le fendant dans la rue. Ce fait 
est parfaitement vrai; c'est la plaisanterie du Midi. 

Si j'avais quelque anecdote d'amour un peu touchante, comme 
celle que Bilou vient de raconter, je crois que je ne la placerais 
pas dans cet ouvrage; l'amour n'est plus à la mode en France, 
et les femmes n'obiiennenl guère de nos jour» qu'une attention 
de politesse. Tout homme qui se marie autrement que par l'in- 
termédiaire du notaire de sa famille passe pour un sot, ou du 
moins pour un fou (piil faut plaindre, et qui pourrait bien vous 
demander cent louis à emprunter quand il se réveillera de sa 
folie. 

Le premier mérite du petit nombre d'anecdotes qui peuvent 
faire le saut du manuscrit dans l'imprimé sera donc dêlre exac- 
tement vraies; c'est annoncer qu'elles ne seront pas fort pi- 
quantes. 



» 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 131 

Par suite des chemins de fer, des bateaux à vapeur, et surtout 
de la liberté de la presse qui donne de rintérèt aux journaux, 
dans peu d'années il n'y aura plus de Languedocien en France, 
plus de Provençal, plus de Gascon; on ne trouvera guère que les 
différences de races, lesquelles dureront plusieurs siècles; car 
nous ne verrons plus de conquête, et quelle cause autre que 
celle-là pourrait renouveler la population d'un village à quarante 
lieues de Paris? La vertu nommée discrétion m'ayant obligé à 
dépayser les anecdotes, elles sembleront, et j'en suis fâché, con- 
trarier la règle des races. 

Mais, parmi les différences de façons de penser et d'habitudes 
sociales, inspirées par les passions, suite des anciens gouverne- 
ments des provinces, le type alsacien (amour de l'indépendance 
de la patrie, haine de l'étranger), et le type breton (dévouement 
courageux au prêtre), peuvent durer plusieurs siècles encore. 

La soirée a fini par une discussion sur les races d'hommes, à 
propos d'un Dauphinois dont la tête carrée présente à un haut 
degré de non-mélange tous les caractères d'un Gael; il s'agit de 
cette tête ronde et large si fréquente dans les montagnes des 
Allobroges, et par suite de quoi, peut-être, ils portent tant de 
constance et de flnesse dans l'exécution de leurs desseins. On a 
quitté tout à coup les propos légers, et, avec un sérieux et une 
sévérité de discussion bien louables, nous nous sommes mis à 
vérifier sur uous et nos amis les signalements 
du Gael, 
du Rymri 
et de l'Ibère. 

Nous rencontrons une infinité de métis, surtoutdi.ns les villes; 
tandis qu'un village isolé dans les montagnes delà grande Char- 
treuse, près de Grenoble, ou dans celles du bourg d'Oysans, pré- 
sente très-souvent des têtes pures comme celle de notre ami 
R..., présent à l'examen, homme très-gai, très-bon au fond, 
c'est-à-dire incapable de toute méchanceté suivie, mais qui y 
voU clair dans les actions du voisin et n'aime pas les hypocrites. 



102 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Le Kyinri [qui ne rit guère, c'est un moyen mnémonique de 
se rappeler le nom de cette race) a le caractère conslanl, suivi 
et peu gai d'un Anglais. Dans le malheur un Kymri est plus affecté, 
plus profondomenl malheureux qu'un Gael. Sa timidité aime 
d'instinct la protection donnée par un rang ; de là, les penchants 
aristocratiques des Anglais, et l'état de folie enfantine où ils 
tombent à la vue de leur jeune reine qui daigne se promener 
dans les rues. 

Les individus qui peuplent la France peuvent se diviser en 
Gaels, en Kymris, en Ibères et en Métis. (Je ne parle ni des juifs 
ni de quelques Grecs de Marseille.) Voici des signalements : 

Les Gaels sont les plus nombreux. Ils sont de taille moyenne. 
Lorsque la race est pure, ils ont la tête ronde, les yeux grands 
et ouverts, le nez assez droit, un peu large vers la partie infé- 
rieure, jamais recourbé vers la bouche comme le nez aquilin. 
La distance du nez au bas du menton est égale à la longueur du 
nez, la bouche un peu plus près du nez que de la partie inférieure 
du visage. Les pommelles, pleines sans être saillantes. En ;.';cné- 
ral tous les traits sont arrondis. Les Gaels ont ordinairement les 
cheveux de couleur foncée. Ils sont bien musclés, pas très-grands, 
et se rapprochent de la forme athlétique ^ 

Les Gaels occupaient toute la France, excepté la partie possé- 
dée par les Ibères, lorsque les Kymris arrivèrent. On les trouve 
encore en fort grand nombre dans la Bourgogne, le Dauphiné, la 
Savoie, le Poitou, etc.; ce sont eux qui ont le caractère moral 
que l'Europe attribue aux Français : gai, brave, moqueur, insou- 
ciant de Tavcnir. Marot, Montaigne, Rabelais, Montesquieu, sont 
faits pour plaire aux Gaels. Les aventuriers d'Europe qui abor- 
dèrent au Canada vers 1650 eurent des relations avec les femmes 
du pays. Eh bien ! ceux des habitants qui portcnl des noms fran- 
çais sont remarquables par leurs têtes rondes, leur bravoure, 

* Voir le lumineux Essai sur la races d'hommes, par M. Edwards, 
membre de i'înslLlut. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 133 

leur gaielé insouciante, et surloui par le manque de talent pour 
faire de l'argent ; tandis que leur voisin Kymri fait fortune en dix 
ans. 

Les Kymris sont d'une haute stature ; leurs formes sont élé- 
gantes, élancées et vont bien avec Thabit moderne. Ils ont la tête 
longue et large du haut, le crâne fort développé; de sorte que 
les yeux sont au milieu de la tête en partant du sommet. Le front 
est haut et large ; la forme des yeux est allongée, le nez est re- 
courbé, mais les ailes du nez se relèvent. 

Le menton est saillant, de sorte que, suivant les façons de parler 
du peuple, souvent les Kymris ont un nez en bec à corbin et un 
menton de galoche Les cheveux kymris tendent à la couleur 
blonde, comme ceux des Gaels aux teintes noires. 

Vous voyez que cette taille, celte figure, ces cheveux, con- 
trastent singulièrement avec les apparences du Gael. Il en est de 
même du caractère. Les Kymris portent très-loin Testime d'eux- 
mêmes ; quelquefois cette qualité arrive chez eux jusqu'à la fierté 
et à l'orgueil. Us n'ont pas la bonhomie facile du Gael, mais leur 
caractère est remarquable par une extrême ténacité. Si l'on ne 
peut pas louer en eux la promptitude et la vivacité de l'esprit, en 
revanche ils sont pleins d'intelligence, fort réfléchis, et souvent 
arrivent au génie. Le seul homme mort depuis Napoléon à qui 
Ton accorde du génie, le célèbre baron Cuvier, avait tous les 
traits du Kymri ; seulement sa taille, quoique élevée, n'était ni 
assez haute ni assez élancée. 

Chose singulière ! on ne rencontre guère d'homme de l'une ou 
de l'autre race au caractère physique pur ou à peu près, qui n'en 
ait aussi le caractère moral. Le Gael représente le Français; le 
Kymri l'Anglais et le Breton. Les Kymris occupent le nord de la 
France, la Normandie surtout, et en Bretagne les côtes du Nord, 
de Lannilis à Saint-Malo. 

La race basque ou ibère se rencontre dans la partie méridio- 
nale de la France, le long des Pyrénées, et s'étendait, du temps 
de César, jusqu'à la Garonne. Ils occupaient aussi le httoral de 



15i ŒUVRES DE STEîîDHAL. 

la Méditerranée, mais mêlés aux Gaels; on les appelait ^lors les 
Ligures. La nicme race possédait la plus grande partie de la côte 
occidentale de la France. L'un de nous, qui a passé six mois à 
Brest, il y a deux ans, les a reconnus dans le Finistère, avec tous 
les caractères qui les distinguent. Us paraissent être venus en ce 
pays avant les Gacls. Les Ibères ont la tète un peu longue et 
elroilc dans toute son étendue, mais surtout vers le bas. L'ar- 
cade sourcilière avance en ombrageant l'œil, qui est fendu en 
mnande. Le nez est prononcé, recourbé, long; il a les ailes plus 
relevées que la pointe. Le menton est droit, les pommettes sont 
saillantes. La taille est un peu au-dessus de la moyenne ; ils 
sont bien proportionnés et fort lestes. Leurs cheveux sont sou- 
vent d'un noir bleu. Henri IV donne une idée assez exacte de la 
race ibère au physique comme au moral. Ce caractère se rap- 
proche beaucoup de celui des Français ; mais il a des traits qui 
lui sont propres, par exemple, la place considérable que lamour 
prend dans leur vie. Henri IV fit les plus insignes folies pour les 
femmes, non pas une fois comme Marc-Antoine et à la fin d'une 
vie rassasiée de succès, mais dans tous les temps, et même 
dans les moments où il y avait gros à parier qu'il serait empoi- 
sonné par la cour catholique de Paris, comme son père. Il était 
follement épris d'une jeune fille lorsqu'il fui tué, et il avait cin- 
quante-cinq ans ; voir sa singulière déclaration à Bassompierre, 
qui était amoureux de cette jeune personne, depuis princesse de 
Condé. L'histoire a conservé les noms de cinquante-deux maî- 
tresses de Henri IV. 

Les Germains, descendus des Francs, occupent le nord-est de 
la France, V Alsace, etc. On les rencontre en ce pays avec leurs 
caractères distinctifs, l'amour de la guerre, la loyauté, etc. Ces 
Francs sont dune stature élevée; ils ont la tête carrée, et le nez 
à peu près droit, sans être recourbé ni en haut ni en bas; la dis- 
lance du nez au bas du menton tend à ôlre plus grande que la 
longueur du nez. Les ailes du nez de la race allemande sont 
grosses et charnues, ce qui fait coûlrasle avec les Ibères. (Voir 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 135 

le portrait de Cervantes.) Les Germains sont blonds en général, 
et ont les inclinations militaires. 

A de grandes distances, dans les familles, on voit les mêmes 
traits se reproduire d'une iiiçon presque identique. Tel enfant 
ressemble parlaitement à son grand-père, mort trente ans avant 
sa naissance, et il n'est pas rare de rencontrer dans les rues de 
Paris un Gael ou un Kyniri de race pure. 

Le lecteur me pardonnera-t-il ce compte rendu d'une soirée? 
Par forme d'expérience, je l'ai fait parfaitement exact. Nous 
avions des vins de Bourgogne de huit ou dix sortes différenles ; 
on peut les comparera des bouquets de lleurs. Mêlés à une con- 
versation intéressante, mais c'est là un sine qua non, ils aug- 
mentent lillusion du moment. Ils rendent Ihomme bon et gai 
pour quelques heures; et c'est une sottise à nous, si peu bons, 
si peu gais, si envieux, de négliger les oracles de la dive bouteille. 

— Lyon, le 25 mai. 

Je ne veux pas entrer dans le sérieux du commerce ; cepen- 
dant je ne crois pas trop ennuyer le lecteur en montrant, en 
deux mots, comment Lyon déchoit depuis quelques années. Les 
négociants de celte ville avaient un moyen de prêter sur gages 
à dix et douze pour cent l'argent que les particuliers leur con- 
fient (car on ne place pas dans la vente en province), et qui ne 
leur coûte à eux que quatre ou cinq pour cent. Ce moyen s'en 
va. Après la récolte des cocons à Turin, à Milan, à Parme, etc., 
ceux des négociants d'Italie qui manquaient de fonds envoyaient 
leurs soies non travaillées à Lyon, et les y mettaient en dépôt 
comme gage des sommes qu'ils recevaient en retour. L'intérêt 
qu'ils payaient, augmenté des droits de magasinage, de la pro- 
vision, et enfin de tout ce que doit supporter celui qui emprunte 
dans le commerce, s'élevait à onze ou douze pour cent. 

Lorsque les négociants italiens virent l'émeute à Lyon, ils eu- 
rent peur pour leurs soies et demandèrent de l'argent à Londres ; 
bientôt ils en trouvèrent même en Italie. On établit des Monti 



13(i ŒUVRES DE STENDHAL. 

qui reçoivent les soies en gages, et prêtent de l'argent à six 
pour cent à qui apporte de la soie. 

Tous les négociants du Midi savent que le roi de Sardaigne, 
Charles-Albert, a ouvert deux emprunts depuis son avènement 
au trône. Le montant du second, dit emprunt de sainte Hélène, 
est en entier dans ses coffres, et servirait en cas d'exil. Un mi- 
nistre des finances, qui se donne la peine de penser, a proposé 
au roi de prêter cet argent aux négociants ses sujets, qui donne- 
raient des soies en nantissement. 

Les Suisses, dont le bon sens rêve sans cesse au moyen de ga- 
gner des écus neufs, se sont imposé des droits de douane fort 
modérés. Les Allemands, moins éclairés, et d'ailleurs encore in- 
fatués de leurs chaînes, ont pourtant un certain instinct de na- 
tionalité quiles a conduits à l'association pour les douanes; c'est 
encore un malheur pour les produits de Lyon. 

Il faut que celte grande ville renonce peu à peu à fournir des 
étoffes de soie à l'étranger. La fausse direction commerciale es- 
sayera-t-elle de lutter contre la nécessité? Non, par paresse elle 
ne fera rien. Le gouvernement doit se borner à donner de l'oc- 
cupation aux vieux ouvriers en soie qui manquent d'ouvrage, et 
à décourager les jeunes gens de seize ans, qui à Lyon voudraient 
se faire ouvriers en soie. 

Le journal de Lyon devrait expliquer tous les quinze jours 
comme quoi, dans tous les coins de l'Europe, on a l'insolence 
de fabriquer des soieries. Le très-beau seul restera à Lyon, et 
encore à la condition de placer les ouvriers dans les villages 
environnants, hors delà portée de l'octroi, que l'Europe ne veut 
plus rembourser. 

Quand je sens que l'ennui me gagne à Lyon, je prends un ca- 
briolet et m'en vais à Chaponost voir les montagnes de la Suisse 
et les arcades romaines. Ces ruines si insignifiantes élèvent l'âme 
et la consolent 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 137 

— Lyon, le 27 mai. 

Mon cousin C... m'a mené à la maison commune. J'ai remar- 
qué, sur sept à huit grandes tables, une foule de dessins fort 
bien exécutés, et représentant des coupes de pierre, des voûtes, 
des ponts, etc. , etc. : tout cela est presque aussi bien que les 
dessins de l'école Polytechnique. Je demande d'où viennent ces 
dessins étonnants, on m'apprend qu'ils sortent de l'école des 
frères ignorantins. 

J'ai supposé d'abord qu'il y avait ici quelque ruse, mais le 
triomphe de ces messieurs est bien plus réel. Un négociant 
de Lyon, qui avait le même soupçon que moi, a demandé la 
copie d'un beau dessin représentant un des ponts suspendus que 
les frères Séguin viennent de construire sur le Rhône. Un en- 
fant de quatorze ans, élève des frères, a rendu, huit jours après, 
une copie magnifique, et le dessin original n'a été ni piqué ni 
calqué. Le fait est qu'il y a ici un frère ignorantin qui enseigne 
la géométrie descriptive comme on peut le faire dans les meil- 
leurs collèges de Paris. 

Pour six mille six cents francs, on a onze frères, qui ensei- 
gnent onze cents enfants, par conséquent chaque enfant coûte 
six francs à la ville, et encore souvent les frères fournissent l'en- 
cre, le papier, les plumes et les livres aux plus pauvres de ces 
enfants. ( 11 doit y avoir des frais énormes. ) 

L'école d'enseignement mutuel ne saurait lutter contre la pas- 
sion qui anime les frères, ni à plus forte raison contre les res- 
sources financières qui les soutiennent. Je crois que chaque en- 
fant de l'école mutuelle coûte vingt-cinq francs à la ville. Au 
reste, il est fort difficile de savoir la vérité sur ces choses-là, et 
ce n'est point un voyageur, qui passe huit jours dans un pays 
et qui n'a pas la mine grave, qui peut se flatter d'arriver à ces 
profonds mystères. Tout ce qui est noble, tout ce qui est dévot, 
tout ce qui est enthousiaste des journées de juillet, tout ce qui 
en a peur, ne parle des frères qu'avec passion. 

J'ai trouvé toutes les femmes de Lyon, même celles des né- 

8 



138 ŒUVRES DE STENDHAL, 

gocianls iesplus libéraux, ennemies passionnées des écoles d'en- 
seignement mutuel. lUcn de plus simple, ces dames vont à con- 
fesse. 

Remarquez que depuis 1850 toutes les Jeunes filles de France, 
à Pexceplion des environs de Paris, sont élevées dans des cou- 
vents de religieuses. Ici je voudrais bien trouver une expression 
qui pût rendre ma pensée et ne fût pas odieuse et peu polie ; maie 
enfin ces couvents sont animés du plus violent fanatisme contre 
la liberté de la presse. Sans doute leur chef invisible voit que 
c'est Tancre unique à laquelle tiennent toutes nos libertés. La 
première question que l'on fait à une femme dans un certain tri- 
bunal est celle-ci : Quelles sont les opinions de votre mari? On 
ajoute : Il faut pourtant bien qu'il se convertisse, et votre devoir 
est de tout employer pour hàler cet heureux moment. Avez- 
vous des gravures chez vous? Que représentent-elles? Avez-vous 
le portrait du roi ?... Songez aux droits sacrés des princes... (Je 
supprime deux pages. ) A Marseille, les questions sont bien au- 
trement incisives. 

Une simple religieuse, madame Per..., qui depuis 1806 s'oc- 
cupait de l'éducation des jeunes filles, et qui possédait pour 
toute fortune un mobilier dont la valeur pouvait bien s'élever 
à vingt louis, a dépensé, depuis 1815, quatre cent mille francs. 

Madame Per... a étonné la ville qu'elle habite par la con- 
struction d'un couvent fort considérable destiné à l'éduca- 
tion des jeunes filles. Lorsqu'elle commença à creuser les fon- 
dations, elle avait en caisse soixante mille francs. Ses amis 
furent effrayés, les conseils prudents lui arrivaient de toutes 
parts ; en effet les fondations ne furent pas arrivées à la hauteur 
du sol, que les soixante mille francs étaient dépensés. Ma- 
dame Per... calcula qu'elle avait eu mille élèves. Elle écrivit une 
circulaire touchante par laquelle elle demandait cinquante francs 
.■-u mari de chacune de ses élèves. En fort peu de jours cette cir- 
culaire lui valut trente-cinq mille francs. Je n'ai pas besoin de 
dire que le couvent est achevé et magnifique. On m'assure que 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. i39 

plusieurs départements du Midi possèdent un grand nombre de 
couvents payés par la même bourse, et qui font Téducation des 
mères de famille de 1850. 

Les hommes de celte époque, ne trouvant pas de conversation 
raisonnable avec leurs femmes, iront au club, ou choisiront unt 
compagne dans le cercle de quatre-vingt lieues de diamètre qui 
environne Paris. Que penseront-ils des questions que Ion fait à 
leurs femmes en certain lieu? Ainsi, se diront-ils, toutes mes 
petites faiblesses sont données en spectacle à un homme souvent 
jeune et que je rencontre dans la société ! 

On dit que le principe de cette éducation donnée par des re- 
ligieuses en 1837 est de ne souffrir jamais d'amitié intime, soit 
entre élèves, soit de maîtresse à élève. 

Les jeunes filles ne doivent jamais être seules (la tête fer- 
mente), ou être deux( on peut faire des confidences). On s'ar- 
range pour qu'elles se trouvent toujours trois ensemble. 

On va plus loin ; une élève est toujours obligée de raconter ce 
qu'a pu lui dire son amie intime, dès que madame la directrice 
le lui demande. On craint la confiance qu'une élève pourrait 
avoir dans une autre, et l'amitié passionnée qui peut-être en se- 
rait la suite. 

On veut, avant tout, qu'il n'y ait jamais d'émotions vives. On 
les combat par la défiance. 

Qu'on juge du ravage que doit faire le premier serrement de 
main d'un jeune homme. Et d'ailleurs c'est empoisonner les joies 
de la pension, les plus douces de la vie. C'est priver de tout bon- 
heur les pauvres jeunes filles qui meurent avant dix-kuit ans ; 
c'est risquer de rendre méchantes pour la vie celles qui survi- 
vent. Si à seize ans on ne voit qu'une espionne dans une amie 
intime, quelle sécheresse d'àme n'aura-t-on pas à vingt-cinq, 
lorsqu'on aura éprouvé de véritables trahisons ! 

Réponse de mademoiselle Camp... à son amant. 

Le réseau des établissements du Sacré-Cœur qui couvre la 
France est organisé avec une sagesse et un ordre admirables. 



k 



140 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Une religieuse cominet-ellc une faute, elle passe dans un cou- 
vcnlà cinquante lieues du premier, et tout est couvert par un 
silence complet. 

L'histoire des établissements religieux en France de 1830 à 
1857 serait belle, mais difficile à écrire. Les personnes qui agis- 
sent se sentent en présence du grand ennemi de la religion ca- 
tholique, la publicité, ]e([U(i\ amène après soi cet autre monstre, 
Vexamcn -personnel. Aucune opération ne laisse de traces. Celte 
nouvelle Gallia christiana aurait de beaux traits à citer : cet 
iiomme du département du Var qui donne sa fortune entière, 
sept cent mille francs, à la religion. 

Une maison de campagne, près Marseille, convient au Sacré- 
Toeur ; elle valait quatre-vingt mille francs, on la paye cent vingt 
sans hésiter. 

Il me semble que la révolution de 1830, en permettant à la 
religion de se parer des couleurs du martyre, lui a été fort utile. 
Elle n'a plus du moins pour ennemis passionnés tous les libéraux, 
elle peut faire en paix le bonheur ou du moins l'occupation de 
toutes les pauvres vieilles filles non mariées. 

Quant aux femmes, pour lesquelles cette éducation religieuse 
de 1837 réussit complètement, et qu'elle envoie dans la société 
régner d'un pouvoir absolu et satis appel, les intérêts du couvent 
deviennent leur unique occupa iion, leur seule pensée. Les senti- 
ments tendres ne paraissent, quand ils paraissent, qu'après vingt- 
cinq ans, lorsque ces âmes soupçonneuses sont lasses du despo- 
tisme, et souvent à celte soif inextinguible dn pouvoir on sacrifie 
ce sentiment étiolé que par amour-propre, et pour se croire une 
femme complète, on appelait amour. Un croyait aimer un jeune 
homme courageux, simple, d'un no'ole caractère; mais il est lieu- 
tenant, et, pour avoir la chance de devenir capitaine, il brûle d'al- 
ler en Afrique et de planter là sa noble maîtresse. 

— Lyon, le 29 mai. 

On a établi 1^ musée sur la place des Terreaux, dans le palais |j 



ft 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 141 

de Saint-Pierre ; grand bàlimenl sans pliysionomie, et qui pour- 
tant était admirablement situé pour en avoir une : il imite gau- 
chement Farchitecture italienne. Notez qu'au dix-septième siè- 
cle, à Tcpoque où il fut élevé, Lyon était rempli de négociants 
florentins. Jadis ce lieu fut occupé par un monastère de reli- 
gieuses, lequel fut rebâti pour la première fois par la reine Tcu- 
deiinde, au quatrième siècle ; ruiné deux ou trois fois depuis, et 
enfin reconstruit au dix-septième siècle. La façade, fort incorrecte 
et surtout fort plate, présente deux ordres d'architecture en pi- 
lastres, le dorique et le corinthien, et un troisième en attique. 
La balustrade qui surmonte l'entablement, et qui se détache sur 
le ciel, est peut-être ce qu'il y a de mieux ; elle fait un tout de ce 
vaste édiflce. Il est imposant par sa masse, grande ressource des 
barbares et des sots en architecture. Il n'en est pas moins vrai 
que, par une journée de beau soleil comme celle d'aujourd'hui, 
le palais de Saint-Pierre a ce sombre qui me charmait en Italie. 

Au milieu de la cour, sarcophage antique dont on a fait une 
fontaine, saules pleureurs passables. Deux paons se promènent 
au soleil en faisant la roue. Mais, malgré leur vanité, ils sont 
exempts de l'affectation provinciale ; ils me plaisent et je les re- 
garde longtemps. Chamfort, revenant de Versailles, regardait 
avec plaisir un chien qui rongeait un os. 

Autour de cette cour spacieuse, dont les paons occupent le 
centre, règne un portique commode. C'est là qu'on voit l'autel 
et la célèbre inscription du Taiirobole, qui, je le crains, n'inté- 
ressera pas le lecteur autant que moi. Le taurobole était un des 
mystères les plus singuliers du culte païen. Comme vous savez, 
une religion, pour avoir des succès durables, doit avant tout 
chasser l'ennui ; de là les Renewals des Etats-Unis. 

En 1705, on trouva sur la montagne de Fourvières, dans l'an- 
cien Liujdunum, ce bel autel sur lequel on lit la curieuse in- 
scription relative à un taurobole, offert, l'an 160 de Jésus- 
Christ, pour la santé de l'empereur Antouin le Pieux. Voici ce 
qui se pratiquait : 



k 



142 ŒUVRES DE STENDHAL. 

On creusait une grande fosse où descendait le prêtre ; il avait 
une robe de soie et une couronne sur la tète. On immolait la 
viclinic dont le sang arrosait le prêtre ; il devait se retourner 
pour le recevoir sur toutes les parties du corps. Cela fait, cha- 
cun se prosternait devant lui, et ses habits ensanglantes étaient 
conservés avec un respect religieux. Certaine partie du taureau J 
était placée dans un lieu particulier. Cette cérémonie doit être * 
d'une origine bien ancienne; elle respire, cerne semble, cette 
énergie féroce qui convient à la religion des peuples jeunes en- 
core; le latirobole était une expiation, une sorte de baptême 
de sang, que Ton renouvelait tous les vingt ans. 

L'autel de Lyon est le plus beau monument de ce genre, c'est 
ce qui m'a engagé à transcrire ici tout ce que le lecteur vient de 
lire. Cet autel a trois faces : la principale présente une tête de 
taureau parée de bandelettes, laquelle partage l'inscription en 
deux. La seconde face a un crâne de bélier; la troisième l'épée 
lauruboliqiie, faite comme celle de Persée. 

Voici l'inscription traduite; c'est comme une formule de prière ; 

« Pour le taùrobole de la grande mère des dieux, Idéenne, 
Dindyméenne, qui a été fait par l'ordre de la mère divine des 
dieux, pour la conservation de l'empereur César Titus iElius 
Iladrien Autonin le Pieux, père de la patrie, pour celle de ses 
enfants et de l'état de la colonie de Lyon. Lucius iEmilius Car- 
pus Sexlumvir Augustal et Dendrophore a recueilli les forces du 
taureau ',les a transportées du Vatican, et a consacré l'autel et le 
bucràue à ses dépens, sous le sacerdoce de Quintus Sammius 
Secundus, orné, par les Quindécimvirs, d'un occabe et d'une 
couronne, auquel le très-saint ordre de Lyon a décerné le sa- 
cerdoce perpétuel, sous le consulat d'Appius Anuius Alilius 
Bradua et de Titus Clodius Vibius Varus. Le lieu a été donné par 
un décret des Décurions *. » 

* Les organes sexuels. 

* Voir Muratori, Blanchini, Mémoires de Trévoux, 1705, p. 652 Mont- ^ 

i' 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 143 

J'ai remarqué deux inscriptions tuniulaires en forme d'autel : 
on a scié x\» morceau de marbre de la première, ce qui a em- 
porté la fin des lignes ; voici la traduction de ce qui reste : 

« Aux mânes et à la mémoire éternelle de Vitalinus Félix, vé- 
téran de la légion... Minervienne, homme très-sage et très- 
fidèle marchand de papier, renommé dans Lyon par sa probité, 
qui a vécu... 8 ans cinq mois et dix jours. Il était né le mardi, 
il partit pour la guerre le mardi, il a obtenu son congé le mardi, 
et il est mort le mardi. Son fils Vitalinus, très-heureux, et son 
épouse Julia Nice, lui ont fait élever ce tombeau et l'ont dédié 
sous Tascia. » 

La seconde inscription, qui est entière, porte : 

« Aux mânes d'iEmilius Venuslus, soldat de la trentième lé- 
gion victorieuse, pieuse, fidèle, et librarius {tourner) de la même 
légion, tué à la guerre ; iEmilius Gains et Venusta ses enfants, 
et iEmilia Afrodisia affranchie, leur malheureuse mère, ont eu 
le soin de faire établir ce monument de leur vivant, et font dé- 
dié sous l'ascia *. Le chemin libre est réservé. » 

Cotte dernière ligne indique qu'en cédant le terrain où était 
placé ce tombeau, le vendeur avait excepté le chemin qui y 
conduit. 

J'ai beaucoup examiné le sPjle * d'un curieux fragment de 

faucon, Maffci, Pli. A. Turre, Tassin, Colonia, de Boze, Brossette, Bre- 
val, Mi. lin. J'indique ces auteurs pour les personnes qui seraient curicuseî 
de liiisloire ancienne écrite dans les monuments. Muralori, lorsqu'il ne 
s'agit p;\s de Diociétien, ou de Julien, ou des martyrs mis à mort sous 
les empereurs, dit la vérité; c'est un homme d'un grand sens, qui s'est 
donné la peine d'étudier, et qui ne se vend point. N'est-ce pas là la per- 
fection de l'historien moderne? 

* Sous la hache ou iaucilie avec laquelle on avait coupé les prémices 
de l'herbe, au li(!u où le monument a été établi. 

• Par le style ou la façon de rendre l'attache des muscles, et leur ren- 
flement, les veines, etc., on peut souvent déterminer l'époque d'une 
statue, à cinquaii te ans près. 



144 ŒUVRES DE STENDHAL. 

statue antique, c'est une cuisse de cheval en bronze dore ; ce 
iVagnieut a une histoire que voici. 

Depuis longtemps les bateliers et les pêcheurs avaient remar- 
qué dans la Saône, du côté du pont d'Âinay, une sorte de borne 
qu'ils appelaient le tupin de fer, c'est-à-dire le pot de fer rompu. 
Les pécheurs l'évitaient pour ne pas déchirer leurs filets; les ba- 
teliers, au contraire, y accrochaient leurs crocs pour s'aider à 
remonler la rivière. 

Le 4 février 17G6, les eaux étant très-basses et fortement ge- 
lées, un constructeur de barques, appelé Laurent, chercha à 
arracher le tupin de fer. Il se fit aider par un de ses amis. 
Comme ils n'étaient pas assez forts, ils appelèrent plusieurs por- 
tefaix ; et à la fin, après l'avoir ébranlée à l'aide d'un câble, ils 
arrachèrent cette jambe du cheval, qui probablement tenait au 
corps même du cheval. Ils l'offrirent à un bourgeois de Lyon 
pour dix-huit livres que celui-ci refusa de donner ; alors ils l'ap - 
portèrent à l'hôtel de ville, et reçurent deux louis du prévôt des 
marchands. 

Il est singulier qu'on n'ait pas eu l'idée de fouiller en cet en- 
droit, où souvent l'été la rivière est fort basse. On pourrait em- 
ployer un bâtardeau et une petite pompe à vapeur. 

Le bronze doré de ce fragment peut avoir une ligne d'épais- 
seur, l'intérieur a été rempli avec du plomb. Le bronze n'est pas 
jeté d'une seule fonte ; il est composé de peliies parties qui sont 
taillées en queue d'aronde et s'emboîtent l'une dans l'autre. 
C'est ainsi qu'est travaillé le bras colossal et du plus beau style 
que l'on a trouvé récemment dans la Darse de Civita-Vecchia, 
et qui est à Rome au musée du Vatican. 

Mais, avant de m'occuper du taurobole, j'avais couru à la 
salle où sont exposées les fameuses tables de bronze qui nous 
ont transmis le discours de Claude au sénat. Elles sont parfi\ito- 
ment idacées. Je les considère longtemps avec un enthousiasme 
ridicule, j'en conviens. Le but du discours de l'empereur Claude 
était de faire accorder aux Gaulois le droit d'admission dans le 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 145 

sénat (l'an 48 do Jésus-Chrisl). Ce discours était gravé sur trois 
tables; il n'en existe aujourd'hui que deux, qui furent décou- 
vertes en 1528, sur la montagne Saint-Sébastien. 

Or, il faut savoir que Tacite, dans le onzième livre de ses 
Annales, donne ce discours de Claude. J'avais apporté le vo- 
lume de Tacite avec moi. Le style de l'empereur Claude (car 
lui-même faisait ses discours ; à Rome tout prince savait écrire) 
manque de force. Tacite en a suivi tous les mouvements; mais, 
comme on pouvait s'y attendre, il lui a donné de la vigueur et 
quelques teintes d'une sombre énergie. 

Ainsi Ton peut penser que, du temps de Tacite et de Tite- 
Live, la mode était de chercher à donner les discours réels 
prononcés par les princes et les généraux ; seulement ces grands 
écrivains les ont embellis et corrigés. 

— Lyon, le 31 mai. 

J'ai soupe ce soir avec un dandy que j'ai rencontré ce matin, 
et qu'à Paris je n'appréciais pas assez. Je l'avais jugé sur l'en- 
semble de son existence, bien vulgaire il est vrai. Paul Brémont 
a un père en Hollande, je crois, lequel est énormément riche, et 
paye ses dettes de temps à autre. Ce père lui donne dix mille 
francs par an, et une tante, plus riche que son père, et qui 
adore ce neveu, l'a accoutumé à des cadeaux tournés en habi- 
tude, qui s'élèvent bien annuellement à vingt-cinq mille francs. 
Outre tout cela, Paul fait pour dix mille écus de dettes chaque 
année. 

— Vous verrez Pétrone, m'a-t-il dit ce matin, en m'engageant 
à souper; et nous aurons des femmes agréables, et que nous 
n'avons pas eu peu de peine à dénicher, je vous jure : les ma- 
ris mêmes ne sont point trop ennuyeux. 

— Et qu'est-ce que Pétrone? 

— Vous verrez; c'est un ami que j'ai depuis quelques mois. 
En effet j'ai vu Pétrone : c'est bien l'homme le plus commode 

du monde, c'est l'idéal du valet de chambre. Il se fait appeler le 



140 ŒUVRES DE STENDHAL. 

chevolier de Sainl-Vernange, nom qu'il a pris sans doule dans 
quoique vaudeville. Suini-Vernange a trente ans ; c'est le plus 
bol liomme qu'on puisse voir ; il a accroché la croix dans la 
garde nationale, je pense ; du reste, il est brave, comme si cette 
chose nommée la mort n'existait pas. Mais, ce qui est drôle, on 
pense qu'il est comme M. de Caylus : il n'a point d'âme. C'est 
ce qui le rend impayable. On verra peu après la preuve de celle 
grande vérité. 

L'idéal de la vie pour Saint- Vernange, c'est d'assister à un 
souper gai, avec du vin de Champagne, des femmes aimables et 
des hommes d'esprit qui font des contes. 

Quand Saiul-Vernange obtint la croix, il s'appelait Picardin. 
Naturellement, il a douze cents francs de rente, et il vivotait 
avec un petit emploi de cent louis dans les bureaux d'une des 
municipalilés de Paris, quand il rencontra Brémont dans un 
duel. Ils se plurent. Brémont voulait souper Iroisou quatre fois 
la semaine, Picardin arrangeait les soupers. Ce nom parut ri- 
dicule à Brémont, et son ami s'appela Saint- Vernange. 

Dans une partie de plaisir à la Malmaison, je crois, un roulier 
insolent cherche à écorcher la calèche neuve de Brémont. Saint- 
Vernange saule à terre, esquive les coups de fouet du roulier, 
et le rosse au point de lui faire demander grâce. Sainl-Vernange 
était un admirable professeur de savate, et n'en avait jamais 
parlé. A déjeuner, Sainl-Vernange avail soin de dire à Brémonl : 
Le soleil se couche ce soir à six heures vingt et une minutes. 
Comme Brémont a des jugements, sans une nécessité absolue il 
ne sort pas avant le coucher du soleil. 

Brémont part pour Marseille; Sainl-Vernange quitte emploi, 
famille, s'il en a, el loute affaire sérieuse, pour suivre Brémont 
qui rappelle son Pétrone, depuis qu'un jour Saint-Vcrnange 
s'est embrouillé en voulant citer Pétrone. Jamais ces deux cires 
ne se soiil dit un mol sérieux. La position de Sainl- Vernange 
s'est laite peu à peu comme les bonnes constitutions, à mesure 
des besoins, il fail faire les malles sous ses yeux par les dômes- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 147 

tiques, paye les comptes, parle aux postillons, et participe à la 
vie joyeuse du patron. Brcniont lui dit : Pétrone, nous parions 
demain à une heure, après le déjeuner. 

On ne dit plus \\n mot du départ. Le lendemain, à une heure, 
le déjeuner est interrompu par le fouet des postillons. Saint- 
Vernange dit ; Ce séjour a coulé trois cent quatre-vingt-deux 
francs. Brémont ne l'écoute pas; en montant en voiture, Brémont 
dit : A Bagnères-de-Uichon, ou à Dieppe; et l'on part. 

Saint- Vernange est original et brillant dans une partie de 
plaisir ; il cause et a des saillies ; il conte à ravir les anecdotes 
les plus gaies. Voit-il que Brémont a envie de parler et de 
briller lui-même, il n'ouvre plus la bouche. 

Un jour de pluie, après déjeuner, Brémont dit : Je in en- 
nuie. 

— Vous vous trompez, reprend Saint-Vernange avec vivacité, 
seulement vous vous amusez sans le savoir. On sort, et Saint- 
Vernange invente toujours quelque chose. En désespoir de cause, 
il accroche le tranquille cabriolet d'un campagnard, dont la mine 
suffisante promet une dispute agréable. Si la discussion tourne 
au sérieux, Saint-Vernange se bat. Vnnique de cette association, 
et que j'ai bien regardé, c'est que jamais Saint-Vernange ne jouit 
intérieurement de l'embarras du patron, il sent exactement 
comme son ami. 

— Voici qui est incroyable, dit celui-ci; quand je veux savoir 
ce que je pense, je le demande à Pétrone; et voilà pourquoi il 
est la moitié de ma vie. Saint-Vernange appelle Brémont le pa- 
tron. Devant le monde comme en particulier, sa manière est ab- 
solument la même ; Brémont, de son côté, le traite comme un 
frère cadet. 

Saint-Vernange racontait ce soir qu'à ce dernier voyage le 
patron allait rapidement de Rotterdam à Marseille; il ne s'arrêtait 
que vingt-quatre heures à Paris, et pour cause : plusieurs créan- 
ciers avaient des jugements contre lui. 

Comme ils passaient sur le boulevard, Saint-Vernange lui dit: 



148 ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Voici M. Joyard, le plus récalcitrant dtï nos usuriers ; voulez- 
vous que je m'en emi)are? 

— Non pas, dit Brémont, il iious a vus, et vous allez conveûir 
que je suis aussi habile que vous. 

Brémont va au-devant de M. Joyard, lui serre l? nain avec 
empressement, et lui dit : Mon père vous a-t-il payé? 
Éiouuement du Joyard. 

— Comment, vous ne savez pas ? Mon père s'est réuni à ma 
tante et paye radicalement toutes mes dettes ; grande réconcilia- 
tion. Mais je réfléchis, c'est quinze mille francs que je vous dois, 
n'est-ce pas? Je n'ai pas confié à mon père le montant exact de 
cette dette. Donnez-moi cinq mille francs, et vous vous ferez 
rembourser vingt mille francs au lieu de quinze. 

On entre dans un café; Tusurier compte quatre billets de mille 
francs, Brémont signe une lettre de change de cinq mille, et on 
se sépare bons amis. Saint- Vernange était heureux en nous racon- 
tant ce beau trait. — Que sont auprès de cela tous les tours plus 
ou moins plaisants que j'aurais pu jouer à cet homme ? Figurez- 
vous son entrevue avec M. Brémont père qui est venu passer huit 
jours à Paris pour voir la divine Elssler, et qui ne songe ni à son 
monstre de fils ni à payer ses dettes. 

Bien ne peut désunir Brémont et Saint-Vernange. Dans le 
voyage en Espagne, Saint-Vernange a eu les bonnes fortunes les 
plus extraordinaires. Il faut convenir qu'il est admirablement 
bien fait; grand, leste, hardi, des cheveux blonds, la figure la 
plus douce et la plus aimable. Qui le croirait un tel monstre? Il 
ne connaît pas plus la peur que le sentiment. 

—Quand j'ai l'honneur d'embrasser ces belles dames, disait-ii 
à Brémont, je ne puis penser qu'aux beaux diamants qui forment 
leurs pendants d'oreilles. 

— Dans tout ce voyage d'Espagne, ajoute Brémont, nous fai- 
sions la cour à une dame ; Pétrone plaisait, (il dès le troisième 
jour, régulièrement, j'étais éconduit ; mais il s'arrangeait bientôt 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE 149 

pour avoir un rendez-vous dans l'obscurité, el ce n'était pas lui 

qui s'y présentait. 

Dites-nous, Pétrone, combien de fois vous vous êtes battu en 
Espagne? 

— Trois fois, mais de petits duels à l'épée, pea dangereux. 

— Et sur les trois fois, répond Brémont, il s'est battu deux 
pour moi ; rien de plus commode. 

J'ai compris que c'est Saint-Vernange qui tient la bourse. 
Brémont ne lui permet de lui parler argent que le premier et le 
quinze de chaque mois ; alors, comme ils disent, on fait la 
caisse; c'est un jour malheureux. 

(Hélas ! depuis le souper de Lyon les choses ont bien changé. 
Rien n'a jamais troublé la singulière amitié de Saint-Vernange 
et de Brémont. Celui-ci a enfin hérité de sa tante de Rotterdam ; 
il s'agissait dé soixante-dix ou quati-e-vingt mille livres de rente. 
Il prend un passe-pcyt pour Paris, donne un admirable souper 
pour célébrer la bienvenue de 1 héritage el prendre congé de 
ses amis de Hollande. A la fin du souper, il se plaint d'un mal à 
la tête ; deux heures après il n'était plus. 

Le pauvre Pétrone désolé a envoyé chercher le juge, a fait 
mettre le scellé partout et a disparu. On le dit dans un couvent 
de trappistes ; il en sortira bientôt. Le père de Brémont, qu: 
hérite, a trouvé vingt-trois mille francs dans le portefeuille de 
son fils, et tous ses bijoux à leur place.) 

— Lyon, le l*^' juin 1857. 

Je suis allé à Saint-Etienne par le chemin de fer*; niais en 
vérité je ne puis dire autre chose de cette ville, sinon que j'y ai 
vendu deux mille cinq cents francs payables en marchandises 
une créance de quatre mille que je croyais absolument sans 
valeur. 

* .L'imprudence et l'étourderie françaises amènent la mort d'une quan- 
tité éiunnante de pauvres diables sur ce clicmin de fer. Chaque semaine 
il y a des accidents. Ce serait une addition curieuse à faire. 

9 



150 ŒUVRES DE STENDHAL. 

On vendait les effcls dun pauvre liomnie qui a fait banque- 
roule (chose fréquente en 1837, c'est le contre-coup de l'abus 
des billets de banque en Amérique). J'ai acheté une fort bonne 
carie des montagnes de France. Système de M. de Gasparin. 

Par bonheur, j'ai rencontré à Saint-Étieune un de mes cama- 
rades des colonies ; il est sur le point d'épouser, à Paris, la fllle 

d'un riche d , qui lui apporte en dot une fort belle place à 

Melun ou à Beauvais ; mais il faut colorer ce brillant avancement 
par une espèce d'apprentissage, et on l'a envoyé avant le mariage 
passer six mois à Saint-Etienne. 

Cette ville, me dit-il. offre sans doute une collection de gens 
vertueux, de bons citoyens, d'excellents pères de famille, et sur- 
tout des négociants fort actifs ; mais au milieu de tant de per- 
fections, j'ai failli être déshonoré pour deux actions graves : j'ai 
porté des gants jaunes, et une fois, à la promenade, j'avais une 
rose à ma boutonnière. A la suite de ces d^ux écarts je m'aper- 
çus d'un refroidissement singulier dans les amitiés que j'avais 
inspirées. 

Pour tout divertissement dans la ville il y a un cercle; mais 
il ferme à huit heures, et à neuf tout le monde est couché. Ou 
n'aime point, dans la société de Saint-Etienne, les hommes non 
mariés ; et, pour être toléré, j'ai dû donner des détails sur mon 
compte et annoncer mon prochain établissement. 

— Eh bien ! mon ami, ai-je répondu, c'est tout simplement 
une ville anglaise. Dieu nous préserve de devenir plus industriels 
que nous ne le sommes. Le commerce nous conduirait aux 
momeries de Genève, puis aux Renewals et au fanatisme de Pi)i- 
ladelphie. Le Français est excessif en tout. Si d'Aubigné et le 
duc de Rohan l'eussent emporté sous Uenri IV et Louis XllI, nous 
devenions des fanatiques. Pour une pauvre femme qui s'ennuie 
en l'absence de son mari, ne vaut-il pas mieux aller au sermon 
que n'aller nulle part, et avoir peur de l'enfer que de faire nicher 
des canaris? ' 

Nous comprenons qu'à Sainl-Étienne on est terriblement ja- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 151 

loux d'une pauvre petite ville, Montbrisou, je crois, qui a le 
préfet, le général, et les autres belles choses qu'entraîne la qua- 
lité de capitale du déparlenient. Saint-Etienne, qui n'avait que 
vingt-quatre mille habitants en 1804, en compte trente-quatre 
mille aujourd'hui, et bientôt arrivera à cinquante; c'est en ce 
genre la rivale du llavre. Saint-Etienne a été créé par la houille, 
qu'elle transforme en armes, en eustaches et en rubans de soie. 
Les rues sont larges et noires comme en Angleterre. Un torrent 
magnifique, nommé Furens (le furieux), traverse la ville, et fait 
mouvoir cent usines. 

Il faudrait, au milieu de la grande rue de Roanne, une belle 
statue de bronze à laquelle on donnerait le nom de quelque in- 
dustriel héi'oique s'il y en a, ou du brave Etienne, le tambour 
d'Arcole. Ce serait une belle chose qu'une statue héroïque élevée 
à un simple tambour ; elle parlerait au peuple ^ Cette statue ferait 
mieux si elle était nue, ou en costume héroïque ; car ici l'ima- 
gination est étouffée par la réalité, et quelle réalité! Les Génois, 
les Florentins, les Vénitiens, négociants aussi, faisaient peindre 
à fresque le devant de leurs maisons. Voir encore aujourd'hui la 
place des Fontaines amoureuses à Gênes. 

— Lyon, le 2 juin. 

Le voisinage de l'Italie, avec laquelle les Lyonnais ont depuis 
si longtemps des relations fréquentes à cause de la soie ( uoir les 
Mémoires de Cellini), n'a point ouvert leur esprit aux choses des 
beaux-arts. Un accident heureux, un incendie, je crois, les avait 
débarrassés de leur grand théâtre, énorme et lourd édifice du 
siècle de Louis XV; il est placé tout contie leur hôtel de ville, 
qu'il étouffe. C'est un lieu où l'on n'y voit pas clair en plein midi, 
témoin le cabinet littéraire où je lisais les journaux il n'y a pas 
une heure. 11 fut question de bàlir une autre salle de spectacle. 
On propose des emplacements fort raisonnables, par exemple 

' Etienne, mort à Paris le 1" janvier 1838. 



152 ŒUVRES DE STENDHAL. 

celui des Boucheries, vers la Saône. Point : on préfore Tancienne 
place, et la ville est à jamais enlaidie. 

L'Italie, à deux pas de Lyon, offre quatre cents modèles de 
théâtres tout faits et de toutes grandeurs, depuis le théâtre de 
Cômc jusqu'à celui de Gênes. Cette sorte d'épiire est préférable 
à un plan. Mais les bourgeois de Lyon se gardèrent bien d'aller voir 
le théâtre de laFemcé, à Venise, ou le théâtre neuf deBresciaou 
le théâtre de la Scala. Pour comble de ridicule, un homme grave 
prélondail hier, dans une maison on j'ai passé la soirée, que cer- 
taines gens ont beaucoup gagné dans la reconstruction de la salle 
de spectacle; mais, dans le Midi, on lance cette accusation à pro- 
pos de toutes les grosses sommes dépensées par le gouverne- 
ment ou les villes : c'est encore de l'envie. On a dit ce soir que 
de 1814 à 1850 les jésuites ont régné à Lyon; ils faisaient ra- 
pidement la conquête de tous les fonctionnaires publics, et si 
quelque imprudent leur résistait, il était bien vite renvoyé. 

Je ne connais qu'une chose (jue l'on fasse très-bien à Lyon, on 
y mange admirablement, et, selon moi, mieux qu'à Paris. Les 
légumes surtout y sont divinement apprêtés. A Londres, j'ai ap- 
pris que l'on cultive vingt-deux espèces de pommes de terre : 
à Lyon, j'ai vu vingt-deux manières différentes de les apprêter, 
et douze au moins de ces manières sont inconnues à Paris. 

A l'un de mes voyages, M. Robert, de Milan, négociant, an- 
cien officier, homme de cœur et d'esprit, acquit des droits éter- 
nels à ma reconnaissance, en me présentant aune société de gens 
qui savaient dîner. Ces messieurs, au nombre de dix ou douze, se 
donnaient à dîner quatre fois la semaine, chacun à son tour. 
Celui qui uianquait un dîner, payait une amende de douze bouteil- 
les devin de Bourgogne. Ces messieurs avaient des cuisinières et - 
non des cuisiniers. A ces dîners, point de politique passionnée, 
point de littérature, aucune prétention à montrer de l'esprit ; 
l'unique affaire était de bien manger. Un plat était-il excellent, 
on gardait un silence religieux en s'en occupant. Du reste, cha- 
que plat était jugé sévèrement, et sans complaisance aucune 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 153 

pour le maître de la maison. Dans les grandes occasions, on fai- 
sait venir la cuisinière pour recevoir les compliments, qui sou- 
vent n'étaient pas unanimes. J'ai vu, spectacle touchant, une de 
ces filles, grosse Maritorne de quarante ans, pleurer de joie à 
l'occasion d'un canard aux olives ; soyez convaincu qu'à Paris 
nous ne connaissons que la copie de ce plat-là. 

Un tel dîner, où tout doit être parfait, n'est pas une petite af- 
faire pour celui qui le donne; il faut être en course dès l'avant- 
veille : mais aussi rien ne peut donner l'idée d'un pareil repas. Ces 
messieurs, la plupart riches négociants, font très-bien une pro- 
menade de quatre-vingt lieues pour aller acheter sur les lieux tel 
vin célèbre. J'ai appris les noms de trente sortes de vins de Bour- 
gogne, le vin aristocratique par excellence, comme disait l'ex- 
cellent Jacquemont. Ce qu'il y a d'admirable dans ces dîners, 
c'est qu'une heure après on a la tête aussi fraîche que le matin, 
après avoir pris une tasse de chocolat. 

Lyon abonde en poissons, en gibier de toute espèce, en vins 
de Bourgogne •. avec de l'argent, comme partout, on y a des vins 
de Bordeaux excellents, et enfin Lyon possède des légumes qui 
réellement n'ont que le nom de commun avec ces herbes insi- 
pides que l'on ose nous servir à Paris. 

M. Robert, ancien capitaine de l'armée d'Italie de 1796, ne 
savait pas seulement faire fortune, il inventait des idées plaisan- 
tes; par exemple, en me présentant à ces hommes admirables 
qui savent si bien vivre au milieu de la morosité actuelle, il me 
donna un rôle sans m'en avoir prévenu, et sut si bien mentir 
sur mon compte, que malgré mon ignorance, je ne déplus pas 
trop, et je m'amusai comme im fou eu soutenant ses mensonges. 
1! fallait vaincre ou périr. 

Plusieurs fois j'eus l'honneur d'être invité. Je dois à ces mes- 
sieurs de pouvoir louer quelque chose en ce pays, sans restriction. 

En général, après dîner on allait voir jouer à la boule aux Brot- 
teaux ; nous longions le quai Saint-Clair. Puisque je nomme de 
nouveau ce quai, il faut pourtant que je le loue. Le Rhône, fier, 



154 ŒUVRES DE STENDHAL, 

rapide, majestueux, peut être large comme deux fois la Seine au 
pont Neuf, mais il a unelout autre tournure. Une ligue de belles 
maisons à ciuq ou six clages, exposées au levant, mais par mal- 
heur bâties sous Louis XV, borde la rive droite du llcuve, eu lais- 
sant toutefois un quai magnifique et garni en beaucoup d'en- 
droits de deux rangées d'arbres; l'autre rive, du côté du Dau- 
phinc, n'a jusqu'ici que quelques petites maisons fort basses, et 
dont les jardins sont bordés par de grands peupliers d'Italie, 
arbres sans physionomie. Ces maisons et ces arbres ne gâtent 
point trop la vue. Au delà on aperçoit une plaine peu fertile, plus 
loin les sommets des montagnes du Bauphiné, et à quarante 
lieues, sur la gauche, au milieu des nues, un petit /rapèî^couvert 
de neige, c'est le mont Blanc. On peut juger de la pureté de l'air 
qu'on respire dans ces maisons, qui ont la vue du mont Blanc ! On 
est tout à fait à la campagne, et pourtant au centre de Lyon. 

Cette vue du quai Saint-Clair est assurément vaste et impo- 
sante. Les trottoirs garnis d'arbres, qui courent le long du Rhône, 
ont une lieue d'étendue. Pour trouver quelque chose à compa- 
rer à ceci, il faut songer à la vue que l'on a des maisons situées, 
à Bordeaux, sur le quai de la Garonne et dans les environs des 
allées d'arbres qui ont succédé au château Trompette. Le Rhône 
est un (leuve trop sauvage pour avoir des bateaux. La Garonne 
a des vaisseaux arrivant tous les jours de Chine ou d'Amérique 
avec la marée ; et d'ailleurs, à une lieue par delà la rivière, la 
vue s'arrêle sur une colline admirable et couverte d'arbres, dont 
plusieurs sont fort grands. Nous avons passé en nous promenant 
devant un petit hôtel situé sur les bords du Rhône, près de la 
barrière par laquelle on sort pour aller à Genève. 

— Ah! c'est la maison de la pauvre madame Girer de Loche, 
a dit un de ces messieurs. Curiosité de ma part eu remar(iuant 
l'air attendri du dîneur qui parlait ; questions : voici la longue 
réponse : 

iWadame de Loche était une jeune veuve, riche, jolie, aima- 
ble. Elle avait perdu à dix-neuf ans uu mari épousé par amour. 



MÉMOIKES D'UN TOUUISTE. 1ôj 

Elle en avait vingt-cinq et résistait depuis six ans à iniis les !>om- 
mages, lorsqu'elle alla passer raulomue au fameux cliàleau d'U- 
riage, près de Grenoble. 

Au retour, elle quilia son magnifique logement rue Lnfnut, 
pour venir habiter ce iiclil liùlcl, dans un quartier éloigiu-, et 
encore elle ne le loua pas tout entier. Elle ne prit que le premier 
étage. Un mois après, un jeune Grenoblois, qui avait un procès 
à suivre à Lyon, cherchait un logement bon marché, etsaccdm- 
moda du deuxième étage de la maison, dont le premier était 
occupe parla belle veuve. Il allait souvent à Grenoble : il revint 
d'un de ces voyages avec deux ou trois doniest ques qui ap- 
partenaient, disait-il, à sa mère, et qui avaient l'air fort gau( be. 

C'étaient des maçons, qui, en trois jours qu'ils passèrent à 
Lyon dans l'appartement du jeune homme, lui firent un escalier 
commode, masqué par une armoire, et à l'aide duquel il pouvait 
descendre incognito chez madame Girer. On remarqua que, par 
une bizarrerie non expliquée, le jeune Dauphinois loua toute la 
diligence pour les trois domestiques de sa mère, et les accom- 
pagna jusqu'en Dauphiné; il ne revint que le lendemain. Le pro- 
cès prétendu dura longtemps; ensuite le jeune homme trouva 
des prétextes pour rester à Lyon. Il prit le goût de la pèche, et 
péchait souvent dans le Rhône sous les fenêtres de la maison 
qu'il habitait. 

Pendant les cinq premières années qu'a duré cette intrigue, 
jamais elle ne fut soupçonnée. La dame était devenue plus jolie, 
mais en même temps fort dévole; puis elle s'était plainte de sa 
santé, et vivait beaucoup chez elle. Le monsieur allait présenter 
ses devoirs à cette belle voisine une fois tous les ans, vers Noël. 
Lui-même passait pour dévot. 

Cependant la dernière année, qui était la sixième de ce genre 
de vie, on commença à soupçonner qu'il pouvait bien y avoir 
quelque intelligence entre les deux voisins; on prétendit, dans 
la maison, que la dame écrivait souvent au jeune Dauphi- 
nois ; lui, si rangé autrefois, ne rentrait plus le soir qu'à des 



f56 ŒUVRES DE STENDHAL, 

heures indues. Vers laulomue, il partit pour Grenoble comme 
à l'ordinaire ; mais il ne revint plus, et roa apprit qu'il s'était 
marié. Il avait même épousé la fille d'un riche juif, qui avait un 
nom si ridicule que je n'ose le répéter. 

La dame fit venir des ouvriers de Valence qui exécutèrent de 
grands changements dans son appartement. Elle avait l'air fort 
malade. Elle se fit conseiller Tair du Midi, et s'embarqua sur le 
bateau à vapeur, puis s'établit à la Ciotat ; mais un mois environ 
après son arrivée dans celte petite ville, on la trouva asphyxiée 
dans sa chambre. Elle avait brûlé son passe-port et démarqué 
son linge. 

La justice fit interroger les ouvriers de Valence : ils déclarè- 
rent que la dame les avait employés à détruire un escalier qui 
montait au second étage (fe la maison qu'elle habitait, et devant 
laquelle nous venions de passer. 

— Lyon, le 3 juin. 

Le soleil est resplendissant, la chaleur accablante ; je consa- 
cre cette journée aux tableaux, et j'entre au palais Saint-Pierre. 

Je commence par la grande salle : elle est mal éclairée, le 
jour vient d'en haut et des deux côtés ; on ne sait où se placer. 
Ces architectes de province sont réellement incompréhensibles, 
les choses de simple bon sens leur manquent net. 

Je demande la permission de donner une simple liste de mes 
sensations; si j'entreprenais de les arranger en phrases, elles 
occuperaient six pages de plus, et, je le crains, déplairaient 
davantage au lecteur qui sent peut-être d'une manière tout op- 
posée à la mienne. Un de mes voisins de campagne, infiniment 
plus riche et plus distingué que moi; préfère bien les tableaux 
de Miguard à ceux de Michel-Ange ! Il abhorre le Jugement der- 
nier; ce sentiment est sincère et partant respectable. 

Je débute par quatre mosaïques antiques d'une Lelle conser- 
vation, découvertes dans les environs de Lyon. — très-bon 
buste d'homme, antique, grand caractère, trouvé dans le Bhône 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 157 

Plusieurs vastes armoires, remplies de staluelles antiques en 
bronze, de bustes, d'armes, d'idoles, lampes, boucliers, etc. 
Plusieurs de ces objets sont fort curieux ; mais le voyageur 
passe sans connaître leur mérite; l'affiche est nécessaire même 
ici. On devrait leur passer au cou une petite notice écrite sur 
une carte à jouer; il faudrait conserver la plupart du temps la 
forme dubitative : Il paraît que, etc., on peut supposer que, etc. 

C'est le hasard tout seul qui fait faire des découvertes d'an- 
tiquités dans les environs de Lyon, ville si importante pour les 
Romains, que l'empereur Auguste habita trois ans, etc. Si ja- 
mais l'on cherche avec intelligence, sans doute l'on trouvera. 
Mais ce pays est fait pour s'occuper des métiers à la Jacquart. 

1° Adoration des Mages, par Rubens, tableau capital ; c'est le 
genre éclatant et plein de verve de la Descente de Croix d'An- 
vers, inférieur à celui-ci pourtant ; provient du musée Napoléon. 

En 1807, 1808 et années suivantes, le musée Napoléon, qui 
était encombré de tableaux, versa son trop plein dans plusieurs 
musées de province. En 1815, l'ennemi n'eut pas le temps de 
recueillir les tableaux qui se trouvaient à cent lieues de Paris. 
Il était pressé; il craignait de voir les Français se réveiller de 
leur sot engourdissement, et former des guérillas. C'est ainsi 
que plusieurs des tableaux, fruit des victoires de 1796, sont res- 
tés dans les départements. 

Dans ce Rubens, vigueur, coloris brillant, fougue de compo- 
sition admirables. C'est un des beaux ouvrages du maître. 

2" Adoration des Mages de Paul Véronèse; beauté des têtes, 
sérieux du regard sans fâcherie, qu'on ne trouve que chez les 
peintres italiens. Tableau très-bien conservé, et qui plaît à l'œil ; 
belles couleurs de l'école de Venise ; fraîcheur quelquefois exa- 
gérée de Rubens. Le Flamand donne à une jambe de vieillard 
le coloris rosé que présente presque toujours le bras d'une jeune 
fille. 

5° La Circoncision par le Guerchin; l'un des meilleurs de la 
collection. Nappe blanche sur la table où l'on pose l'enfant; ef- 

9. 



i58 ŒUVRES DE STENDHAL. 

fel de olair-obscur un peu cherché, un peu grossier si l'on veut, 
mais qui enchante le spectateur badaud. Ou reste là cinq mi- 
imlcs. 

Une telle supériorité d'exécution enlève toutes les objections; 
j'ai eu un plaisir vif à voir cette nappe. Voilà la supériorité 
(le la couleur et du clair-obscur sur le dessin. Le mucée du 
Louvre ne possède aucun tableau du Guerchin du mérite de 
celui-ci. il me rappelle \e Saint Bruno de Bologne. Je ne trouve 
à lui opposer à Paris que le Saint Bruno de madame de *'*. 

4° Un magnifique Pérugin venant, je crois, de Foligno, donné 
par le pajte Pie Vil à la ville de Lyon, 

In atteslato di grata ricordnnxa dell' accoglim6nto fatto a Sua 
Santila, in Liane. 

Ces mots sont écrits sur le cadre : Lyon, la ville croyante par 
excellence, ne méritait pas moins. En 1815, au retour de Gand, 
le comte de Damas commandait à Lyon ; jadis, dans les bons 
jours, ce général avait commandé une des divisions de Parmée 
napolitaine, celle qui se vantait si haut de délivrer llome, et qui 
se lit battre par Championnet, ce me semble. 11 écrivit au pape 
pour obtenir ce tableau vivement redemandé par Canova, fem- 
balleur de Sa Sainteté. Pie Vil répondit favorablement, et la 
phrase ci-dessus se trouve dans la lettre de Paimable cardinal 
Consalvi. 

Ce Pérugin est un peu pâle, un peu sec. Les anges adorent le 
saint sacrement. Ces anges, qui ressemblent à de jeunes Alle- 
mandes, douces, blondes, un peu fades, sont à genoux dans les 
airs autour de la sainte hostie. Il y a quelques têtes charmantes. 
C'est l'un des tableaux de ce maître où l'absence de pensée se 
fait le moins remarquer, donc un de ses chefs-d'œuvre. 

5» .\utre Pérugin, deiur saints peints sur une porte du taber- 
nacle. 

6" Plusieurs saints et le Christ au milieu d'eux, belle esquisse 
ou tableau non terminé (musée Napoléon). 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 150 

7°Anflré del Sarlo, la Sacrifice d'Abraham. 

8° l'aima Vecchio, la FlaijcUulion; deux honnêtes médiocri- 
îés(M. N.). 

9'^ Deux Jouvencl ; le Christ chassant les vendeurs du tewple 
pabse pour le meilleur ouvrage de ce peintre (M. N.). Cela tue 
fait l'effet d'une esquisse grossière, mais vraie et gaie. 

10° Jolie tète de jeune homme attribuée à Rembrandt (à tort, 
mais agréable). 

11° Plusieurs Stella passables. Quand on est à Lyon, il faut 
vanler Stella et Camille Jordan. 

12° Rubens. Saint Dominique et saint François protc'gcnl le 
genre humain contre Jésus-Christ, qui veut le punir, ■ié.■^us- 
Christ presque nu, tient la foudre : on le prendrait pour un Ju- 
piter furieux ; il va réduire la terre en cendres. La Vierge, belle 
Flamande, fraîche et dodue, intercède, et lui montre assez inu- 
tilement le sein qui Ta nourri. Dans un coin du tableau, le 
Père éternel, enveloppé dans un grand manteau rouge, parait 
regarder ce qui se passe sans un grand intérêt. Uu groupe de 
saints et de saintes s'inclinent et demandent grâce. Mais saint 
François et saint Dominique ne s'abaissent point à de vaines 
prières, ils étendent, l'un sa robe, l'autre sa main devant la 
terre, qui est figurée par un beau globe bleu. Us ont lair de 
dire à Jésus-Christ : Lance la foudre si tu l'oses ! La donnée est 
comique. Des saints traiter le bon Dieu comme un enfant eu 
colère! Mais le sujet était donné par le couvent qui payait le ta- 
bleau. (C'est ce qu'il faut toujours se rappeler en présence des 
iableaux antérieurs à 1700.) 

11 faut admirer ici la composition, l'harmonie des couleurs, 
la vérité et la vie de tous les personnages. Les tètes de saint 
François et de saint Dominique ne man(iuent pas d'une certaine 
noblesse de bourgmestre flamand. 11 est impossible de voir 
un tableau plus splendide, plus riche de tons. 11 semble avoir 
été fait à coups de balai ; et cependant les étoffes et les chairs 
âOût admirablement reodues. 



m ŒUVRES DE STENDHAL. 

Ce malin, par iin beau soleil, je passais devant une bouche- 
rie Irès-propremcut lonue, siluce en plein niitli sur la place de 
Bellocour, des morceaux de viande bien fraîche étaient étalés 
sur des linges Ircs-blancs. 

Les couleurs dominantes étaient le rouge pâle, le jaune et le 
blanc. 

Voilà le ton général d'un tableau de Rubens, ai-je pensé. 

13° Un grand nombre de tableaux de l'école dite de Lyon. Il y 
a trente ans que ces messieurs se sont avisés d'avoir une école. 
Laurent, Revoil, Bonnefonds, voilà les fondateurs. M. Boiuiefonds, 
actuellement directeur du musée, remporte, ce me semble, sur 
ses rivaux. Le style de l'école est dur, sec, froid, sans agrément, 
etsurtout maniéré au possible. M. Revoil nous présente toujours 
la même figure de femme, qui a toute la grâce empesée d'une 
hlhographie. 

14° Assez bon portrait de M. Jacquart, par Bonnefonds. 

15° Excellent portrait de Mignard, par lui-même. 

16° Guillauine III, roi d'Angleterre, peint par David Vau 
Heenn. Bon et curieux ; tête pleine de finesse et de caractère. 
Digne rival de la nation créée par Richelieu, et non de sou chef 
nominal Louis XIV. 

17" Charmant Pierre de Cortone. /. César répudie sa femme 
Calpumia. 

18°. Le Baptême du Christ, attribué à Louis Carrache. ( Mé- 
iiocre. ) 

On vient d'ou\Tir tout récemment la galerie des plâtres et 
bustes. 

Le local est fort bien, vaste, convenablement éclairé et décoré. 
J'y ai vu les plâtres d'un grand nombre de statues antiques. Que 
de secours pour l'instruction des jeunes gens qui auraient le feu 
lacré! mais il n'y a plus de feu sacré. On a rassemblé en ce lieu 
ses bustes en marbre des hommes les plus remarquables nés à 
LyoD : Jussieu, Jacquart, Chignard, sculpteur, Stella, Delornie, 



] 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. ICI 

Grognar. J'ai cherché vainement Ampère et Lémontey. Ce der- 
nier passe peut-être pour indévot. Grand crime en celte ville. 

On venait de recevoir par le roulage, sans lettre d'avis au- 
cune, une vingtaine de tableaux sans cadres, que l'on avait em- 
pilés sur le parquet de cette salle. Ils sont adresses au maire de 
Lyon; mais par qui et pourquoi ? c'est ce que Ton ignore. 

Ma curiosité était vivement excitée. J'ai obtenu de voir ces 
toiles, et il ne m'a pas été difficile de reconnaître de fort bons 
tableaux des écoles de Bologne et de Venise. Comment a-t-on 
pu faire un pareil cadeau à la ville de Lyon ? 

De tous ces tableaux, celui qui m'a le plus frappé est une 
Descente de Croix, que je croirais d'Annibal Carrache. 

Le terrible devoir de voyageur m'a conduit à l'exposition que 
l'on vient d'ouvrir au profit des ouvriers lyonnains. J'y ai revu 
les admirables Pêcheurs de Léopold Robert; un magnifique ta- 
bleau sur porcelaine, de Constantin ; le Passage de la Bérésina, 
de Charlet. Un de mes voisins n'a pas manqué de s'écrier : Les 
abbés ne furent jamais favorables à l'empereur. Ce qui a eu 
beaucoup de succès. Le reste des tableaux m'a semblé encore 
plus outré, plus loin de la nature, plus emphatique et plus faux 
que les articles de littérature qui pullulent dans les journaux de 
province. 

Le lendemain de ma visite au musée, j'ai appris que ces ta- 
bleaux, dont la présence étonnait tout le monde, avaient été en- 
voyés de Rome par M. le cardinal Fescb, toujours archevêque 
de Lyon et toujours excessivement pieux, comme il Tétait avant 
1815 à la cour de son neveu. Mais il était digne de lui appartenir 
par son caractère ferme et inébranlable. Son Eminence, qui ne 
se trouvaitpas d'argent comptant lorsqu'elle apprilla misère des 
ouvriers de Lyon, a fait le sacrifice d'une partie des tableaux de 
sa collection. Elle désire qu'ils soient vendus, et la valeur distri- 
buée aux ouvriers sans travail. Mais qui diable achètera des ta- 
bleaux italiens à Lyon? 



1C2 ŒUVIlEvS DE STENDHAL. 

— Lyon, le 4 juin. 

Uue chose m'allrisie toujours dans les rues de Lyon, c'est la 
vue (le CCS malheureux ouvriers en soie; ilst^e marient eu comp- 
tant sur (les salaires qui tous les cinq ou six ans manquent tout 
à coup. Alors ils chantent dans les rues : c'est une manière 
honnête de demander raumône. Ce genre de pauvres dont j'ai 
pitié me gale absolument la tombée de la nuit, le moment le 
plus poétique de la journée ; c'est l'heure à laquelle leur nombre 
redouble dans les rues. En 1828 et 29, je vis les ouvriers de 
Lyon aussi bien vêtus que nous, ils ne travaillaient que trois 
jours par semaine, et passaient gaiement leur temps dans les 
jeux de boules et les cafés des Brolleaux. 

Un gouvernement courageux pourrait exiger du clergé de 
Lyon de ne pas pousser les ouvriers pauvres au mariage. On agit 
dans le sons contraire, on ne prêche autre chose au tribunal de 
la pénitence. 

Ces ouvriers de Lyon fabriquent des étoffes admirables d'écla^ 
et de fraîcheur, dans la chambre qu'ils habitent entourés de toute 
leur pauvre famille. Toute la journée, le plus jeune associé des 
maisons de soieries de Lyon court de chand^re en chambre (on 
compte quinze mille de ces ateliers), et paye ces ouvriers selon 
le degré d'avancement de leur ouvrage; ce faisant, cet associé 
gagne six mille francs par an. Lui, sa femme et ses enfants en 
mangent cinq mille, et ils mettent de côté mille francs, qui, 
après quarante ans de travail, deviennent cent raille. Alors le 
père de famille se retire dans quelque maison de campagne, à 
quatre ou cinq lieues de sa patrie. Mais si au milieu de cette vie 
si tranquille il survient une émeute, le Lyonnais se bat comme 
un lion. Celte vie douce, prudente, égale, sans nouveauté aucune, 
qui me ferait mourir infailliblement au bout d'une couple d'an- 
nées, enchante le Lyonnais. Il est amoureux de sa ville. U parle 
avec enthousiasme de tout ce qu'on y voit. C'est ainsi que l'on 
vient de me conduire à une merveille, c'est une salle située quai 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 165 

Saint-Clair, et où six cents personnes boivent de la bière en- 
semble tous les dimanches. 

Sur la rive gauche du Rhône, Lyon avait , en Danphiné, «n 
petit faubourg qui s'appelle la Guillotière, et qui depuis peu est 
devenu une ville de vingt-quatre mille habitants. Par malheur, 
fe Rhône tend à quitter Lyon et à se jeter sur la Guillolière. 11 
est question, depuis vingt ans, de faire une digue formidable, 
mais, jusqu'ici. Ton n"a pas réussi ; sous la Restauration, les jé- 
suites s'étaient emparés de la direction de cette digue. ( Encore 
les jésuites! s'écrie un de mes amis qui lit le manuscrit, lia 
raison, je suis honteux de ces répétitions.) Ces messieurs étaient 
arrivés à cette affaire comme dirigeant celles de l'hôpital, qui a 
des biens sur l'une et l'autre rive du Rhône. Mais h difiiculté 
dépend de la nature, et l'intrigue n'y pouvait rien, la digue est 
à faire. On raconte des menées curieuses, mais qui prendraient 
six pages. Au reste, on m'a dit tant de choses contradictoires et 
si singulières sur l'histoire de la digue du Rhône , que j'aime 
mieux ne rien spécifier. 

La Guillotière s'appuie à de grandes fortifications élevées sur 
la rive gauche du Riiône, vis-à-vis la Croix-Rousse , et la bra- 
voure reconnue des habitants rendrait ce faubourg imprenable, 
si jamais le roi de Sardaigne venait l'assiéger. 

On ne s'attendait guère 
A voir le nom durci ven'r en cette affaire. 

Mais croirail-on qu'il y a des gens, à Lyon, qui veulent foire 
de ce prince un épouvanlail pour leurs concitoyens? 

Anecdcte déchirante ce matin. 

Le malheur de cette ville, le voici : on se mariebeaucoup trop 
à la légère. Le mariage, au dix-neuvième siècle, est un luxe, et 
un grand luxe; il faut être fort riche pour se le permettre. Et 
puis, quelle manie de créer des misérables ! Car enfin le fils d'un 
bourgeois, d'un monsieur, comme on dit à Lyon, ne se fera 
jamais menuisier ou bottier. Tant que l'empereur a fait la guerre, 



164 ŒUVRES DE STENDHAL. 

on a pu se livrer sans grands inconvénients à ce goût patriarcal 
d'avoir des enfants; mais, depuis 1815, donner un état à un 
jeune homme de seize ans n'est pas une petite affaire, et cet 
embarras des pères de famille peut fort bien devenir un em- 
barras sérieux pour le gouvernement. 

Le plus simple serait d'avoir des prêtres qui fissent un péché 
de cette manie d'appeler à l'existence des êtres auxquels on ne 
peut pas donner de pain ; mais ces messieurs travaillent dans un 
sens absolument opposé K 

Aux États-Unis, on se marie imprudemment; mais le jeune 
Américain a toujours la ressource d'acheter cinquante arpents 
de forêt avec deux cent cinquante francs, un esclave avec deux 
mille, des ustensiles de culture et des vivres pour six mois, 
moyennant mille francs, et, après cette petite dépense, lui, sa 
femme et leurs enfants peuvent aller cacher leur misère dans la 
forêt vierge qui borde leur pays et en fait toute la singularité. Il 
est vrai que le défricheur doit être charpentier, menuisier, bou- 
cher, et souvent, la première année de son établissement, lui et 
sa femme couchent à la belle étoile ; mais il a la perspective in- 
finiment probable de laisser une belle ferme à chacun de ses en- 
fants. 

Comparez à ce sort celui du fils d'un négociant de Lyon, mal- 
heureux jeune homme, fort pieux, sachant le latin, ayant lu 
Racine, accoutumé à porter un habit de drap fin, et qui à vingt 
ans, à la mort de son père, se trouve lancé dans le monde avec 
l'habitude de ce que l'on appelle les plaisirs et huit cents livres 
<!c rente. Voilà où mène le mariage au dix-neuvième siècle. En 
France, le paysan seul peut se marier; sous d'autres noms, il se 
trouve dans le cas du défricheur américain. Son petit garçon 



' M. labbé R. et madame R. à Échir. 

Quand on commencera à juger de l'immoraUté d'une action par la 
quantité de malheurs qu'elle produit, versl870, le crédit que cette théorie 
obtient parmi le peuple fera horreur. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 165 

de sept ans gagne déjà quelque cliose ; c'est pour cela qu'il ne 
veut pas qu'on le lui enlève pour apprendre à lire. 

Mais ces idées sont dcsolatiles. 

C'est par une raison semblable que je ne parlerai pas des deux 
émeutes de 1851 et 1854, 11 y eut des erreurs dans l'esprit des 
Lyonnais, mais ils firent preuve d'une bravoure surhumaine. On 
m'a prêté par grâce spéciale un manuscrit de deux cents pages 
d'une petite écriture très-fine ; c'est une histoire jour par jour et 
fort détaillée des deux émeutes. Un jour elle paraîtra ; tout ce 
qu'il m'est permis d'en dire, c'est qu'elle contredit à peu près 
tout ce qui a été publié jusqu'ici. 

Lorsqu'on se trouve à Lyon avec un homme âgé, il faut le 
mettre sur le fameux siège de 1795. Si les alliés, ennemis de la 
France, avaient eu l'ombre du talent militaire, ils pouvaient de 
Toulon l'emonter le Rhône, et venir au secours des Lyonnais. 
Heureusement, à cette époque, les hommes de génie seuls sa- 
vaient faire la guerre. 

Après la prise de Lyon, ou conduisait une cinquantaine de 
Lyonnais attachés par le bras, deux à deux, à la plaine des 
Brotleaux, où on les fusillait. Tout en marchant, un de ces 
braves gens parvient à délier à moitié son bras droit lié au bras 
gauche de son compagnon d'infortune. 

— Achevez de vous délier, dit-il à voix basse à celui-ci, et, à 
la première rue que nous rencontrerons à droite ou à gauche, '^ 
sauvons-nous à toutes jambes. 

— Que dites-vous là, répond le compagnon indigné, vous 
allez me compromettre ! 

Ce mot peint le courage mouton de l'époque, et la petite 
quantité de présence d'esprit dans les dangers, qu'une civilisa- 
tion étiolée avait laissée aux Français. Ce n'est point ainsi qu'on 
en agissait du temps de la Ligue : voir les naïfs et admirables 
journaux de Henri III et de Henri IV; on dirait un autre peuple. 

Ce n'est point ainsi qu'il faudrait en agir si, par impossible, la 
Terreur reparaissait en France. On doit se faire tuer en essayant 



400 ŒUVRES DE STENDHAL, 

de tuer 1 homme qui vous arrête. Un jeune homme ne se laisse- 
rait plus enlever de chez lui et conduire en prison par deux 
vieux oUiciers municipaux. Chaque arrestation deviendrait ure 
scène pathétique, les femmes s'en mêleraient ; il y aurait des 
cris, etc., etc. La mode viendrait de faire sauter la cervelle à 
qui veut vous arrêter. 

Je viens d'entendre ce soir, en me promenant sur les bords 
de la Saône, un chant provençal, doux, gai, admirable d'origi- 
nalité. C'étaient deux matelots marseillais qui chantaient en par- 
tie, avec une femme de leur pays. Rien ne montre mieux h's 
distance qu'il y a de Paris à Marseille. L'esprit du Français com- 
prend tout admirablement, et en nmsique le porte à exécuter 
des difficultés; mais, comme il manque absolument du sentiment 
musical qui consiste à avoir horreur de tout ce gui est dur, et à 
suivre le rhythme, il se délecte à entendre la musique atroce 
que je vois applaudir à Lyon. 

Un peuple qui peut entendre de telles choses avec plaisir peut 
se vanter d'occuper une position tout à fait distinguée; non- 
seulement il ne goûte pas le bon, mais il aime le mauvais. En 
musique le Français n'a d'instinct que pour les contredanses, 
les valses et les airs militaires. De plus, son esprit le porte à 
applaudir la difficulté vaincue. Depuis quelques années, il a jugé 
convenable à sa vanité d'avoir de l'enthousiasme pour Rossini, 
et ensuite pour Beethoven. J'en conviens, les combinaisons de 
cette harmonie savante et presque mathématique donnent quel- 
que prise à la faculté de comprendre, qui distingue si éminem- 
ment le génie français. Il est résulté de là que, deux ou trois ans 
après avoir affiché un enthousiasme inexprimable pour Beetho- 
ven, ce grand compositeur commence réellement à faire quelque 
plaisir. 

11 n'en est pas moins vrai que si les concerts du Conservatoire 
ou les opéras d'Italie se produisaient dans une vaste salle, où tout 
le monde pourrait trouver une place commode, bientôt il n'y 
aurait plus de spectateurs. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 167 

Le cas est un i)eu différenl pour la peinture; la France a pro- 
duit Lesuenr et l'rndhon, et parmi nous Eugène Delacroix : Ton 
n'y est donc pas totalement privé de quelque lueur de goût na- 
turel pour cet art. Ou y juge les tableaux un peu par soi-même, 
quand toutefois l'Académie ne leur ferme pas rentrée du Louvre. 
Aussi !e Jugement dernier de Michel-Ange, tolérablement copié 
par SI. Sigalon, et qu'on a exposé en août 1857, n'a-t-il obtenu 
aucune espèce de succès. Si le peintre, auteur de la fresque, 
eût été inconnu, le Jugement eût été sifflé. Rien déplus simple; 
le Français aime les petites miniatures bien léchées et spirituelles. 

Dans cette même église des Pelits-Augustins, où Ton voit un 
grand homme exposé aux barbares, on a placé, dans un coin, le 
plaire d'un buste de Michel-Ange, fait, je pense, vers 1560. Si 
vous voulez voir la différence des génies français et italien, allez 
au musée du Louvre; à six pas de la porte, en entrant, vous 
trouvez un buste français de Michel-Ange. C'est un tambour- 
major qui se fâche. Il esl contre le génie des Français de recon- 
naître ridée qu'ils se font de Michel-Ange, et de Vimportance 
qu'il devait se donner, dans l'homme mélancolique et simple de 
l'église des Petits-Âugustins. 

Les Français, qui parlent avec grâce de tout ce qu'ils savent 
et de tant de choses qu'ils ne savent pas, ne tombent dans la sot- 
tise que lorsqu'ils font de l'esprit sur la musique. Par un hasard 
malheureux, c'est au moment où ils dogmatisent le plus hardi- 
ment qu'ils donnent les marques les plus claires de leur totale 
impérilie et insensibilité. 

Les Français voient fort bien qu'ils ne trouvent rien à dire à la 
première représentation d'un opéra nouveau ; par vanité ils 
cherchent à faire leur éducation musicale, mais le sentiment in- 
térieur manque toujours. Les Lyonnais font venir une troupe 
italienne quiva débuter incessamment. Ils applaudiront les ternies 
trop prolongées de madame Persiani. 

M. de Jo., '.homme de Lyon qui a peut-être la plus grande 
réputation d'esprit, me disait hier soir d'un air de triomphe : 



1G8 ŒUVRES DE STENDHAL. 

« Je ne conçois pas en vérité la réputation que les Italiens veu- 
lent faire à un peintre nommé le Corrége : ça n'est pas dessiné ; 
toutes ses figures ont le menton long: cela est dans le genre de 
notre Boucher, mais en vérité fort inférieur. » 

Tout ce qui était présent applaudit, moi le premier. Ce serait 
grand dommage de gâter de telles gens de goût, il faut les avoir 
complets. 

11 y a deux absurdités de détail dans les opéras français, même 
ceux de M. Scribe, cet homme d'esprit. On y parle en slyle no- 
ble. Dans le Philtre on dit en ces lieux pour ici, il sommeille 
pour il dort, avant le moment nuptial pour avant le mariage. Ce 
langage ôte toute sympathie, et tuerait l'effet dramatique, si tant 
est qu'il y eût quelque chose à tuer. Guillaume Tell est bien pis. 

Mais il y a plus, beaucoup de ces malheureux ouvrages sont 
en vers. Or, comme la musique répète les mots, jamais ces vers 
n'arrivent à l'oreille du spectateur. Ils ne sont là que pour le 
malheureux Allemand qui lit la pièce. Et d'ailleurs comment ce 
que les hommes de lettres appellent Vharmonie des vers arrive- 
rait-il à l'oreille à travers la mélodie telle quelle de la musi- 
que ? Que d'absurdités à la fois! C'est un guêpier, et je me perds 
en osant le dire. 

— Lyon, le 7 juin. 

Ce matin, je suis allé démontrer les antiquités de Vienne à un 
ofiicier anglais de mes amis, qui, parce que j'ai vendu du fer en 
Italie, a la bonté de croire que j'en sais plus que lui. Nous 
sommes allés fort lestement par le bateau à vapeur, et revenus 
en chaise de poste. 

Dans les voyages, la soirée est le moment pénible ; quand dix 
heures sonnent, je regrette, je l'avoue, certams salons de Paris 
où il y a du naturel, où Vargent et le crédit auprès des ministres 
ne sont pas les dieux uniques (ils sont dieux pourtant). J'ai passé 
la soirée d'hier fort agréablement avec mon Anglais, qui rit quel- 
quefois, c'est le nommer. Les personnes qui le connaissent ne 



m 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 169 

seront point élonnées du respect que j'ai pour ses paroles, Nous 
avons raisonné sur les guerres futures, qui seront courtes. Après 
deux campagnes, les chambres de: communes, qui payent, ne 
seront plus en colère, et surtout, quoi qu'on fasse, TAngleterre 
ne se mettra jamais en colère contre la France. Quand le sénat 
de Rome voyait le peuple s'obstiner à demander une réforme 
raisonnable, il faisait naître une guerre. Les tories voudraient 
bien imiter cette bonne et vieille tactique; mais la liberté de la 
presse dérangerait leurs belles phrases sur l'amour de la patrie, 
sur le devoir de la venger, etc. 

Après ces grandes questions traitées à fond, nous arrivons à 
de petits détails moins sérieux. « Ce qui nous embarrasse beau- 
coup en Angleterre, dit mon ami, ce sont les coups de bâton qu'il 
est d'usage d'administrer aux soldats qui font des fautes. 

« Vous savez que les enquêtes parlementaires sont des choses 
sérieuses parmi nous ; le duc de Wellington, homme dévoué au 
pouvoir, quel qu'il soit, mais d'un sens profond, et, en son 
genre, bien meilleur soutien du despotisme que M. de Melter- 
nich, a répondu dans l'enquête : « Si vous supprimez les coups 
(le bâton, il faudra faire officiers les soldats qui se conduiront 
bien, comme cela se pratique en France. Si nos soldats n'ont 
plus la crainte, il faut leur donner l'espérance, car sans l'un de 
ces deux mobiles l'homme ne marche pas. » 

Jusqu'ici, quand un jeune homme voulait être officier eu An- 
gleterre, on lui demandait de prouver qu'il appartenait à l'aris- 
tocratie moyenne, en d'autres termes, on lui faisait acheter son 
grade avec une somme d'argent. Tout le système actuel est dé- 
truit de fond en comble, si vous faites officier le soldat qui se dis- 
tingue. L'armée, chez nous, ne pense point, c'est là son premier 
mérite ; elle ne dit donc pas qu'elle a de l'aversion pour les 
coups de bâton ; c'est la nation qui tout à coup s'est mise à haïr 
les coups de bâton et à s'en scandaliser, comme autrefois elle 
s'éprit de haine pour l'esclavage. 

Avec des coups de bâton dans loccasion, et une bonne nour- 



170 ŒUVRES DE STENDHAL 

riturc Ions les jours, vous aurez une armée anglaise e-xccllenle. 

La meilleure armée qui ail jamais existé sans enthousiasme 
pour rien, notez ce point, si consolant pour certaines gens, ce 
fui l'armée anglaise qui se battit à Toulouse. Avec une pareille 
armée et des millions fournis par les privilégiés de tous les pays, 
la Russie pourrait anéantir la liberté en Europe. 

Cha(iue homme qui se battit à Toulouse avait une entière 
confiance dans son voisin et un respect sans bornes pour son 
colonel ; il y avait dix ans que les soldats combattaient sous les 
mêmes généraux : de plus ils étaient sûrs des pays qu'ils lais- 
saient derrière eux. 

L'armée anglaise de Waterloo ne connaissait pas ses généraux 
et était bien inférieure à celle de Toulouse. « Toutefois l'armée 
prussienne perdit le quart de son monde en marchant de Water- 
loo à Paris (c'est le due de Wellington qui parle) , et l'armée 
anglaise ne perdit pas deux cents hommes. L'armée prussienne 
fut coulrainte d'évacuer certains départements de la France, 
parce qu'elle ne pouvait pas y vivre ; les corps anglais qui rem- 
placèrent les régiments prussiens y subsistèrent fort bien, grand 
effet de la discipline, c'est-à-dire des coups de bâton. » 

Le maréchal Davoust devait livrer bataille sous Paris ; que 
pouvait-on perdre de plus en perdant la bataille? Mais dans le 
malheur, le Français le plus brave perd la netteté de son esprit; 
ce courage qui ne consiste pas uniquement à se faire tuer lui 
manque net. 

Anecdote plaisante : dans la rue Lepellelier, M. Napi force un 
officier étranger à lui céder son cabriolet et à souflrir exacte- 
ment la même insulte qu'il en avait reçue. 

Le colonel Fitz-Clarence est un bon officier, fort brave et 
souvent blessé ; mais enlin il paraît qu'on n'est pas impunément 
fils naturel d'un roi. Uu jour, à la table commune du régiment 
( Ihe mess ), uu jeune cornette avait entrepris de découper un 
faisan et s'en lirait fort mal. 

— J'ai toujours oui dire à mon père, dil le colonel, fils d'un 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 171 

roi, et qui parle souvent de son père, qu'on reconnaissait un 
(jentlcman à sa manière de découper. 

— Et je vous prie, colonel, dit le jeune cornette en s'arrôtant 
tout court, que disait à cela madame voire mère ? 

En 1814, les soldats anglais de garde à la kirrière du Trône 
ne présentent pas les armes à M. le comte d'Artois, lieutenant 
général du royaume : lors de son entrée à Paris, les officiers leur 
avaient dit de faire ce qu'ils voudraient. Leur plaisante façon de 
répondre à qui vient les tancer de ce manque d'égards. A cette 
époque l'armée anglaise n'aimait point les B Détail bien au- 
trement curieux sur la confiance extraordinaire qui animait le 
très-prudent duc de Wellington à Waterloo. On dira ces cho- 
ses en 1850. Les Français et les Anglais unis par une estime 
profonde (la haine nationale s'est réfugiée chez les sots des deux 
nations). Les AngLais comprennent toute l'étendue de leur du- 
perie, sous le ministre Pitt; charger leur avenir d'impôts exces- 
sifs pour nous faire la gueiTc de 1803 à 1815! 

Lord Melbourne, homme d'un rare talent, mais d'une paresse 
plus rare encore, ne se résout à mettre en jeu toutes ses res- 
sources, que quand il est poussé à bout. Il croit qu'il est impos- 
sible de gouverner l'Angleterre autrement que par la démocratie, 
et il a envie de la gouverner. 

En Angleterre chaque entreprise particulière, par exemple le 
chemin de fer de tel endroit à tel autre, est dirigée par quinze 
ou vingt directeurs ; la plupart ont des fortunes de deux ou trois 
millions de francs. Ils manquaient toujours aux séances ; depuis 
qu'ils ont un droit de présence de vingt-cinq ou cinquante 
francs, on les voit fort assidus : en rentrant à la maison, ils 
donnent cet argent à leurs enfants, qui le réclament à grands 
cris. 

J'ai payé tout cela à mon officier anglais par des anecdotes 

sur nos ex-ministres : L , D , , G , G , Q , 

C , Vaut, N , D , Fiacre, S , M , F Parlant 

des péchés de gens moins haut placés : intrigues pour les prix 



17-2 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Monlyon. Impossibilité absolue pour le mérite de parvenir 
sans intriguer; de là, infériorité des médecins et des savants fran- 
çais. Deux grandes beurcs par jour, et les meilleures, doivent 
être consacrées à se pousser. L'homme du plus grand mérite à 
genoux devant un intrigant, dont Thabileté est reconnue. 

Le poète de l'Europe, M. Scribe, se fût exposé à cent désa- 
gréments s'il eût donné quelque réalité contemporaine à sa pro- 
fonde comédie de la Camaraderie. La comédie vraie, le Tartufe, 
est possible sous un despote, la difficulté unique c'est de plaire 
à Louis XIV. La comédie est de toute impossibilité dans la répu- 
blique moderne ; voyez ce qui se passe aux États-Unis : on ap- 
pliquerait la loi de Linch au poêle comique. Les journaux anglais 
d'hier disent qu'en Amérique on vient de tuer la joie et l'amour. 
Une ville du centre a assassiné un journaliste, nommé Love Joy, 
qui prêchait l'affranchissement des esclaves, qui pourtant, d'a- 
près Jésus-Christ, ont une âme comme celle du plus dévot Amé- 
ricain. Robert- Macaire, la comédie de l'époque, est prohibé en 
France. M. le maire de Nantes ne veut pas qu'on joue Robert- 
Macaire, on a peur apparemment que le public ne se moque 
des fripons et n'apprenne à les reconnaître. 

Sottise, classicisme de toute comédie qui, en 1837, a pour 
mobile un mariage ; qui songe aux femmes ? Elles sont si peu à 
la mode, qu'on commence à mépriser même les dots. La faute 
en est un peu aux prétentions de ces dames, et à leur excessif 
amour du pouvoir, qui a succédé à l'amour tout court. Dans un 
club, je dis tout ce qui me passe par la tête, je m'amuse, j'ai de 
l'esprit. Chez les dames de 1837 Ml y a toujours un, deux, 
quatre mensonges gros comme des montagnes, et parfaitement 
étrangers à la galanterie, qu'il faut respecter. 

A la vérité celle gêne donne naissance à tout un genre d'es- 
prit que la liberté anéantit en un moment, j'appellerai ce genre 



' Pardon pour lous ces lb^j7. Je veux dire que j'espère qu'on sera au- 
trement en 1847. 



MÉMOIRES D'UiN TOURISTE. 173 

Vimiendo, ou Tapologue : égraligner avec décence et imprévu, 
la décence ou la religion. Par conséquent un sot est réduit au 
silence. Au club, un sot saisit hardiment la parole pour prou- 
ver que la liberté est utile. On lui tourne le dos, il est vrai, 

mais il continue à pérorer. M. D s'endort dans ce cas-là, 

quand on l'abandonne ; c'est qu'il s'est écouté lui-même, di- 
sait Gérard. Mais, tourner le dos ! ce geste est grossier, et froisse 
la sensibilité même de celui qui est réduit à l'employer. 

Un jeune Grenoblois nous disait ce soir : On dit les poètes fort 
embarrassés pour décrire le paradis; pour moi, je ne de- 
manderais à Dieu que peu de cboses : d'abord, ma santé d'au- 
jourd'hui ; 

2° Oublier tous les ans l'Italie ; chaque année j'irais revoir Mi- 
lan, Florence, Rome, Naples, etc. ; 

3° Oublier tous les mois les Mille et une Nuits et D. Qui- 
chotte. 

Le fameux Sir Robert Walpoole, le corrupteur, a acheté le 
parlement de son temps ( 1721 ) ; mais il a corrompu en faveur 
de la liberté. La majorité de la nation et du parlement étaient 
tories ; les villes seules voulaient la liberté en ce temps-là, tout 
le reste était jacobite, et même avec passion. Les villes ont fini 
par tout absorber : en effet, le jeune homme du village qui se 
sent de l'activité et de l'intelligence vient à la ville pour faire 
fortune ; il prend à demi les opinions de la ville, son fils les a 
tout à fait. 

J'évite avec soin, non pas d'écrire, mais de livrer à l'impres- 
sion les opinions irritantes : mais d'ici à 1847 la mode aura 
changé peut-être deux fois. Plus la mode Qii excessive, plus vite 
elle meurt; on comprendra que s'ennuyer, même au nom de la 
vanité ei de nos privilèges, est un ennui. 

Il me semble qu'en France il n'y a que les villes, Strasbourg, 
Dijon, Grenoble, etc., qui veuillent sincèrement la liberté de la 
presse, sans laquelle le jury serait bientôt remplacé par un jury 
spécial nommé par MM. les chefs de bureau de la préfec- 

10 



iU ŒUVRES DE STENDHAL. 

turc, Ole. , etc. Bientôt nous en serions aux cours prcvôtaleset 
an poing coupé sollicite sous Louis XVIII. 

Robert Walpoole gouvernait en 1721, on pourrait donc pré- 
dire le triomphe de l'esprit libéral des villes en France pour 
1920; mais Tabsence de croyAnce véritable, dans ce que disent 
sur la morale certains personnages payés pour cela, fait qu'au 
dix-neuvième siècle tout court au dénoûment avec une rapidité 
qui abrège les calculs, et l'on peut avancer qu'en 1800 tout le 
monde en France pensera comme les villes d'aujourd'hui. Et 
Ton remarquera peut-être que ma modération ne parle pas du 
chapitre des accidents, qui tous tendent à amener rapidement 
parmi nous le gouvernement dont l'Angleterre jouit en 1837, et 
sa gaieté. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, que le roi de 
France de l'année 1 860 eût moins de pouvoir que n'en avait 
Guillaume IV d'Angleterre. 

Ce malin, mon Anglais et moi nous sommes allés voir dans un 
salon de l'hôtel de ville, et moyennant le prix d'entrée d'un franc, 
la Mort de Féraud, grand et magnifique tableau de BI. Court, 
sifflé à Paris. Il y avait foule, et j'avoue que je suis de l'avis des 
Lyonnais, je ne partage point l'humeur des Parisiens. Mon An- 
glais a remarqué des gens de la société de Bellecour, qui ame- 
naient là leurs enfants pour leur inoculer l'horreur de la répu- 
blique. L'idée est fort juste : cette tête coupée et livide peut 
frapper vivement un enfant et décider pour la vie de ses pen- 
chants politiques. L'Anglais s'étonne du peu de succès de ce ta- 
bleau. 

— Vous verrez, lui dis-je, que M. Court n'est d'aucune cama- 
raderie. 

Ce tableau donne la sensation d'une grande foule, de l'agita- 
tion passionnée de celte foule ; et quand l'œil, frappé de l'aspect 
de l'ensemble, arrive à observer les groupes, chacun d'eux est 
d'un bel effet et augmente l'impression générale. Les figures de 
femmes sont fort bien, et pourtant ce ne sont point des copiée 
(le statues grecques ; ce sont de vraies Françaises. Les repré- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 175 

sentants so-nt des hommes indignés et magnanimes; les insurges 
des faubourgs sont furieux. On ne peut plus oublier, après l'a- 
voir vue une fois, la Joie slupide de l'homme du peuple qui se 
fait gloire de porter au bout d'une pique la Icle de Féraud. Cha- 
que groupe exprime nettement une certaine action. Enfin, chose 
qui devient de jour en jour plus rare, la forme des corps hu- 
mains est respecice : ces jambes, ces bras, appartiennent à des 
gens vigoureusement constitués, et animés en ce moment d'une 
passion désordonnée. Rien de mesquin ni de pauvre dans les for- 
mes, et pourtant rien qui rappelle trop crûment l'imilalion des 
statues. La couleur n'est pas brillante; elle n'est pas une fête 
pour l'œil charmé, comme celle de Paul Véronése, mais elle 
n'est pas choquante : la composition générale est fort bien ; en- 
fin, pour suprême louange, les personnages n'ont pas l'air d'ac- 
teurs jouant, si bien qu'on veuille le supposer, le drame de la 
mort de Féraud et du courage de Boissy-il'Anglas. 

11 y a un mérite plus invisible au vulgaire, les personnages de 
ce tableau ne rappellent en rien les figures des grands maîtres 
qui ont précédé M, Court. 

Mais ce mérite, le premier de tous, est le plus grand crime 
aux yeux des académies. M. Court Irouvera-l-il un miaistre qui 
veuille l'employer sans la recommandation de l'Académie? Il 
pourrait bien mourir de faim comme Prudhon, cet impertinent 
qui ne copiait point M. David (alors à la mode). Et nous nous 
croyons du goûL naturel pour la peinture ! Sommes-nous in- 
justes, un seul instant, envers un livre agréable? un joli calem- 
bour môme a-t-il jamais manqué son succès? Voulez-vous avoir 
un bon appartement chaud ? 

Voici vingt-cinq jours que je viens de passer à Lyon, et je n'ai 
pas osé me présenter tout seul à la société des Dîneurs, c'eût 
clé trop évidemment solliciter une invitation ; car, à des con- 
naisseui-s de ce mérite, il ne peut pas être question d'offrir un 
ignoble dîner à une auberge quelconque. 

Ce qui manque surtout au caractère lyonnais, c'est ce qui au- 



176 ŒUVRES DK STENDHAL. 

rail pu faire excuser ma démarche gastronomique, c'est l'esprit 
ose, limprudcnce aveiUureusc, la prcécnce d'espril, la gaieté du 
gamin de Paris. 

Ce n'esl pas que le caractère du gamin de Paris me plaise: cet 
être, quoique si jeune , a déjà perdu la gentillesse, et surtout la 
naïveté de Tenfance ; il calcule jusqu'à quel point il peut profiter 
du privilège de sa jeunesse pour se permettre des imperti- 
nences. C'est déjà le Parisien de vingt-cinq ans. Il tire parti de 
sa position avec adresse et sangfroid pour se donner la supério- 
rité sur la personne avec laquelle il traite, et son assurance dc- 
croîl pour peu qu"il trouve de résistance. 

Ce n'est point ma vanité froissée qui abhorre le gamin de 
Paris, c'est l'amour que j'ai pour les grâces de l'enfance qui souf- 
fre en la voyant dégradée. 

llazlitt, homme d'esprit, Anglais et misanthrope, prétendait 
qu'à Paris le naturel n'existe plus même chez l'enfant de huit 
ans. 

A Lyon, on voit encore le gamin ; à Marseille, nous sommes 
en plein naturel, l'enfant y est déjà grossier, emporté et bien 
comme son père, et de plus il a toutes les grâces de l'enfance. 
Le Dauphiné en entier est le pays du naturel chez les enfants. 

A Lyon, j'écris ces phrases trop sérieuses devant une fenêtre 
qui domine la place de Bellecour et la statue de Louis XIV, qu'il 
faut faire garder par une sentinelle. Je l'avoue, Lyon m'a rendu 
triste. Des affaires fort essentielles m'y occupent trop peu. 

Cette statue de Louis XIV est fort plate, moralement parlant, 
mais elle est parfaitement ressemblante. C'est bien là le Louis XIV 
de Voltaire ; c'est tout ce qu'il y a au monde de plus éloigné de 
la majesté tranquille et naturelle du Marc-Aurèle du Capilole. La 
chevalerie a passé par là. 

Au reste, je vois ici deux métiers bien difficiles : celui de 
prince et celui de statuaire. Faire de la majesté qni ne soit pas 
ridicule est une rude affaire aujourd'hui. Vous faites certainii 
gestes, vous relevez la tête, pour me donner l'idée, à moi, nu^r' 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 177 

de petite ville, que vous êtes un prince; vous ne vous donneriez 
pas la peine de faire ces gestes si vous étiez seul ; il est na- 
turel que je médise : Est-ce que ce comédien réussit? est-ce 
que je le trouve majestueux? Cette seule question détruit tout 
sentiment. 

Il y a longtemps qu'on ne fait plus de gestes, et qu'il n'y a plus 
de naturel dans la bonne compagnie ; plus la chose que l'on dit 
est importante pour qui la dit, plus il doit avoir l'air impassible. 
Comment fera la pauvre sculpture, qui ne vit que de gestes? 
Elle ne vivra plus. Si elle veut représenter les actions énergiques 
des grands hommes du jour, elle est réduite le plus souvent à 
copier une affectation. Voyez la statue de Casimir Périer au Père- 
Lachaise, il parle avec affectation, et, pour parler à ses col- 
lègues de la chambre, il s'est revêtu de son manteau par des- 
sus son uniforme ; ce qui donnerait l'idée, si cette statue donnait 
une idée, que le héros craint la pluie à la tribune. 

Voyez le geste du Louis XIII de M. Ingres, au moment où il 
met son royaume sous la protection de la sainte Vierge. Le 
peintre a voulu faire un geste passionné, et, malgré son grand 
talent, n'est parvenu qu'au geste de portefaix. La sublime gra- 
vu-re de M. Calamatta n'a pu sauver les défauts de l'original. La 
madone fait la moue pour être grave et respectueuse. Elle n'est 
pas grave malgré elle, comme les vierges de ce Raphaél que 
M. Ingres imite. 

Voyez le Henri IV du pont Neuf : c'est un conscrit qui craint 
de tomber de cheval. Le Louis XIV de la place des Victoires est 
plus savant : c'est M. Franconi faisant faire des tours à son che- 
val devant une chambrée complète. 

— Marc-Aurèle, au contraire, étend la main pour parler à ses 
soldats, et n'a nullement l'idée d'être majestueux pour s'en faire 
respecter. 

— Mais, me disait un artiste français, et triomphant de sa re- 
marque, les cuisses du Marc-.\urèle rentrent dans les côtes du 
cheval. 

10 



178 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Je réponds : 

— J'ai vu une lellrc de récriture de VoUaireavec trois fautes 
d'orihograplie. 

J'aurais pu donner une vive jouissance à ce brave homme, 
eu lui appreuanl que, contrairement aux idées du savant M. Qua- 
tremèrc, la statue de Marc-Aurèle est toute de pièces et de 
morceaux. Avec quelle vanité n'eût-il pas triomphé de la su- 
périorité des fondeurs actuels! C'est ainsi que les artistes qui 
ont fait les statues de l'abbaye du Brou, dans le Bugey, savaient 
faire une feuille de vigne séparée par une dislance de trois pouces 
du bloc de marbre d'où elle a été tirée. 

Le mécanisme de tous les arts se perfectionne : on moule des 
oiseaux à ravir sur nature ; mais les rois et les grands hommes 
que nous mettons au milieu de nos places publiques oui l'air de 
comédiens, et, ce qui est pis, souvent de mauvais comédiens. 

Le Louis XIV de la place de Bellecour est un écuycr qui monte 
fort bien à cheval. Peut-être qu'un ministre de l'intérieur a posé 
devant le statuaire. 

Celte place de Bellecour, si renommée à Lyon, est plutôt dé- 
peuplée que grande. Les façades de Bellecour, comme on dit 
avec emphase dans le pays, scmt surtout habitées parla noblesse, 
qui est fort dévote ici et peu gaie. Rieu ilc plus triste que la 
place de Bellecour. 

Mes amis aimables soiipent le samedi, et se voient entre eux 
sur le soir, mais le jour ils sont invisibles. Quand par malheur 
je n'ai pas affaire, et que je me sens près de me donner au 
diable, par ennui, s'il fait beau, je vais prendre une brèche au 
quai de la Feuillée, sur la Saône. 

Le quai de la Saône, bien situé, environné de collines et d'é- 
difices à physionomie, représente Y été à Lyon; pour le quai du 
Rhône, c'est rinsigni(iance moderne et Vhiver. 

Entraîné par ma phrase, j'oubliais de dire qu'on appelle brèche, 
à Lyon, une petite barque couverte d'un cerceau et d'une toile, 
et menée à deux rames par une jeune fille, dont la grâce, l'élc- 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 179 

gance de propreté et la force presque virile rappellent les fraî- 
ches batelières des lacs de la Suisse. On va se promener sur la 
Saône vers l'île Barbe. 

Les jours de dimanche et de fête surtout, toutes ces batelières 
sont assises sur le parapet du quai , rangées en ordre d'arrivée ; 
mais les plus jolies savent bien qu'elles seront choisies les pre- 
mières par les étrangers. Elles leur adressent hardiment la pa- 
role, vantent ragrémenl du voyage, décrivent les sites enchan- 
teurs où elles vont vous conduire. 

Les eaux de la Saône ont si peu de pente, que souvent il est 
difficile de deviner le sens dans lequel elles cheminent, et les 
forces d'une jeune fille suffisent de reste pour conduire une 
brèche. Il faut choisir deux batelières , les payer un peu plus 
que d'usage , et établir une sorte de rivalité entre elles. 

Ce soir, obligé par les intérêts de la faillite à laquelle je de- 
mande 35,000 francs, d'aller dans la société de Belleconr, j'ai 
trouvé beaucoup d'esprit à un de ces messieurs qui se sont si 
bien battus sous les ordres de M. de Précy. Il me raconte que la 
consternation des amis de l'ancienne monarchie commença à la 
nomination de M. Turgot, qui fut fait ministre des finances (con- 
trôiour-général) le 24 août 1774, et mit au service de l'opinion 
le despotisme ministériel. Quatre ans plus tard , Voltaire vint 
triompher à Paris du roi , du parlement et du clergé. 

Ce brave officier de M. de Précy réduit les choses actuelles à 
leur expression la plus simple. Jene donnerai pas ses objections, 
.le répondais ; Que peut-on regretter? Souvent, sous le roi Louis- 
Philippe, les sept ministres ont été les sept hommes les moins 
arriérés prarmi les Français. A une ou deux exceptions près, 
n'était-ce pas l'inverse sous Louis XVIII? Souvent ce prince a 
choisi des hommes aimables, comme M. l'abbé de Montesquiou, 
qui le fil dater de la dix-neuvième année de son règne ; mais 
quand des hommes raisonnables? Pour la Charte, elle ressemble 
fort, ce me semble, à la Bible, base de notre religion, et dans 
laquelle le plus habile ne peut trouver un mot ni de la messe ni 



180 ŒUVRES DE STENDHAL. 

du pape. Un roi qui aurait gagné deux batailles en personne 
serait adore des Français , et leur persuaderait bien vite que 
son gouvernement, quel qu'il fût , est dans la Charte, Nous 
n'avons réellement acquis que quatre pei«i>M» depuis Baruave, 
Sièyes cl Mirabeau : 

r Le roi est obligé de choisir pour ministres des wonimes 
qui sachent parler à la tribune, à peu près aussi bien que ceux 
des députés qui parlent le mieux. 

2" Nous avons gagné le Charivari; ce pas est immense. Les 
Français ont pris l'habitude de s'amuser le matin avec le journal ; 
celle habitude serait d'autant plus dilficile à faire tomber, qu'ils 
font de l'esprit toute la journée avec l'esprit de leur journal. Le 
Charivari, à lui seul, rendrait impossible un second Napoléon, 
eûl-il gagné dix batailles d' Aréole. Ses premiers pas vers la dic- 
tature, ses premiers airs de supériorité, loin de créer Tenlliou- 
siasme, seraient couverts de ridicule. 

. 3° L'Europe se souvient encore avec respect que l'empire 
français s'étendait de Hambourg à Terracine ; voilà ce que la 
France doit à Napoléon, et Constanline vient de rafraîchir cette 
idée qu'elle n'aurait pas créée. 

4° Les peuples de l'Europe , trompés par tant de promesses, 
savent bien que, si jamais ils accrochent la liberté, elle leur 
viendra de France ; c'est pourquoi ils ne lisent pas les journaux 
anglais, tandis qu'ils s'arrachent ceux de Paris. A Magdebourg , 
on me demandait l'an passé de quelle couleur étaient les cheveux 
de M. Granicr-Pagès. 

— Vienne, le 9 juin 1857. 

Me voici arrivé à Vienne par une route abominable, toute de 
montées et de descentes ; deux ou trois fois ma pauvre pclite 
calèche a été sur le point d'être brisée par les énormes char- 
rettes à six chevaux venant de Provence. El, ce qu'il y a de pis 
pour un grand cœur, je n'aurais pu me venger; le moindre 
signe d'insurrection de ma part m'aurait valu les coups de fouei 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 181 

de deux ou trois charretiers provençaux, les plus grossiers et 
les moins endurants du monde. Il est vrai que j'ai des pistolets; 
mais ces charretiers sont capables de n'en avoir peur qu'après 
que j'aurais tiré; et quelle affreuse extrémité ! 

Je ferai la même remarque que dans le Gâtinais : pourquoi 
ne pas placer la grande route de Lyon à Vienne sur la rive droite 
du Rhône où il n'y a pas de montagnes? elle entrerait à Vienne 
par le joli pont suspendu sur lequel je viens de me promener. 
La route pourrait aussi, ce me semble, suivre le bord à gauche. 

Un monsieur fort obligeant, que je rencontre sur la route, 
m'apprend que l'on est obligé d'en raccommoder sans cesse le 
l.avé. Dix lieues de pavé de cette route coûtent quarante mille 
francs d'entretien chaque année, et cela ne suffit pas. Le nombre 
(les chevaux qui périssent sur la route, et dont on voit les tristes 
(iébrls, est fort considérable. C'est probalement l'endroit de 
France où l'on voit passer le plus de grosses charrettes. Tous les 
savons, toutes les huiles, tous les fruits secs, dont le 3Iidi ap- 
provisionne Paris et le Nord, sillonnent ce chemin. Considérez 
que la navigation du Rhône n'est presque pas employée ; ce 
fleuve est trop rapide pour le remonter. C'est donc sur ce point 
de la France qu'il faudrait commencer les chemins de fer. 

A vrai dire , c'est le seul chemin de fer que je trouve raison- 
nable ; en d'autres termes, c'est le seul qui puisse payer six ou 
sept pour cent de rente pour le capital employé. M. Kermaingan 
estime le chemin de fer de Marseille à la Saône, au-dessus de 
Lyon, 66 millions ; il a passé l'été à l'étudig^. 

Il faudrait un milliard pour faire la grande croix, c'est-à-dire 
le chemin de fer de Marseille au Havre par Lyon et Paris, celui 
de Strasbourg à Nantes, et 5° celui de Paris en Belgique, avec 
embranchement sur Calais. Mais personne jusqu'ici n'a étudié 
la question financière. Sera-ce le bon sens qui décidera des che- 
mins de fer? En vérité, je n'en crois rien. La mode, aidée par 
(le jolis cadeaux, nous donnera ces nouveaux chemins. 11 est si 
commode de créer des actions sur lesquelles on gagne dix pour 



182 ŒUVRES DE STENDHAL, 

cent! qu'importe ce que devient l'entreprise? Le fandatciir, 
homme de hardiesse, a réalisé son bénélice. On vient en 
cinq heures et demie du Havre à Rouen par les bateaux à 
vapeur : à quoi bon un chemin de fer? On pourra, si Ton veut, 
faire un chemin de fer de Rouen à Paris. Je ne sais si les voya- 
geurs de Calais à Paris sont en assez grand nombre pour payer 
leur chemin ; mais où trouver des gens raisonnables pour dis- 
cuter ces questions et bien d'autres? La dernière Chambre, si 
respectable d'ailleurs, a prouvé qu elle était totalement inca- 
pable. 

Mon correspondant de Lyon m'a donné une belle étude du 
chemin de fer de Lyon à Marseille par M. Kermaingan, inspec- 
teur général des ponts et chaussées : c'est avec la carte fort bien 
exécutée, (lui accompagne ce projet, que je voyage maintenant. 

Pour exprimer avec netteté une idée qui me vient, je suis 
obligé d'employer quelques noms propres. J'en demande pardon 
aux intéressés. 

Les talents de M. Kermaingan sont aussi incontestables que 
sa probité ; on peut en dire autant de M. Vallée , chargé de l'é- 
tude du chemin de fer de Paris à Bruxelles, et de M. Polon- 
ceau, qui a étudié le chemin de fer de Paris au Havre par les 
vallées. 

On pourrait adjoindre à ces trois ingénieurs trois négociants 
nommés au scrutin par le commerce de Paris et un savant du 
premier ordre, tel que M. Arago. En interrogeant une commis- 
sion formée de sept personnes, on pourrait espérer d'arriver à 
quelque chose de vrai. Mais que faire, si les réponses de cette 
commission trop respectable contrarient la mode à laquelle le 
pouvoir voudrait obéir dans le moment? Le cardinal de Riche- 
lieu ne recommandc-t-il pas d'employer dans la monarchie le 
moins d'hommes vertueux qu'il se pourra? 

(Je ne change rien à ces lignes, écrites avant que le gouver- 
nement s'occupât de cette question. ) 

Le grand malheur des chemins de fer, c'est qu'ils ne peuvent 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 183 

profiter des lumières que, bon gré mal gré, la liberté de la 
presse jette sur tous les sujets. 

Celui-ci est trop difficile à expliquer. L'exposition de la diffi- 
culté à résoudre ennuie le lecteur, et le commis qui a un iuicrcl 
triomphe, et fait signer ce qu'il veut par son ministre. 

Je désirerais passionnément que tout ceci ne fût pas exact ; 
la France serait plus civilisée. 

Les épigrammes de la presse ne viendront point stimuler la 
paresse des gens payés pour s'occuper des chemins de fer ; le 
sujel est trop ennuyeux à expliquer, et l'esprit amusant des 
journalistes n'aura jamais la patience d'exposer clairement les 
diverses friponneries que peut occasionner un chemin de fer. 
Les gens adroits peuvent donc spéculer en paix sur cet objet 
important, par exemple créer deux mille actions de cinq mille 
francs pour un chemin de fer qui peut rendre tout au plus 
trois pour cent du prix de construction, faire persuader au pu- 
blic, par les journaux, qu'il va donner dix pour cent, vendre 
à sept mille francs toutes les actions créées à cinq mille chacune, 
et ensuite soubaiter le bonsoir à l'entreprise. 

C'est ce qui ne pourrait arriver, si l'on mettait à la tête de tous 
les chemins de fer une commission de savants qui sachent 
compter et ne se vendent pas. 

Que deviendront les capitaux employés en chemins de fer, si 
l'on trouve le moyen de faire marcher les waggons sur les routes 
ordinaires ? 

D'un autre côté, les chemins de fer rendent les guerres im- 
possibles; elles choqueraient trop d'intérêts chez les nations 
voisines. Mais le maître peut avoir intérêt à la guerre. 

— Vienne, le 10 juin. 

Les gens de Vienne sont affables , et ne craignent nullement 
de compromettre leur dignité en parlant à un voyageur inconnu; 
nous sommes à mille lieues de Paris. J'ai été présenté à M. Bois- 



184 ŒUVRES DE STENDHAL. 

sat, uoiairc, riiomme le plus influent de Vienne, et qui règne 

par la bonté. 

La ville moderne est bien laide, mais en revanche sa position 
est admirable ; j'aime bien mieux cette chance- là qu une ville 
bien bâtie et jetée dans un fond, comme le château de Fontaine- 
bleau, par exemple. 

Vienne, que les Romains appelaient Pulchra , existe moitié 
sur le penchant des coteaux qui dominent le cours du Rhône, 
moitié sur une petile langue de terre qui s'étend entre le fleuve 
et ces coteaux. Elle est entourée de montagnes, les unes pelées, 
les autres couvertes de bois taillis ; leurs profils variés terminent 
son horizon d'une façon singulière. 

Pour prendre une idée générale des montagnes et du cours 
du Rhône, j'ai eu le courage, malgré la chaleur excessive, de 
monter jusqu'aux ruines d'un vieux château qui couronne le 
mont Salomon. De ce point, la vue est étonnante ; il semble que 
le Rhône ait renversé les rochers et les collines pour se frayer 
un passage. Lorsqu'il arrive à Vienne, le fleuve coule, comme 
prisonnier, entre de hautes murailles de rochers. Vers le milieu 
de la ville, la Gère, petite rivière qui descend d'une haute val- 
lée, et fait tourner les roues d'une quantité d'usines et de fa- 
briques de draps, vient se jeter dans le Rhône. 

Vienne fut le principal lieu des Allobroges. Ce peuple belli- 
queux avait pour limites le Rhône, l'Isère et les Alpes; il fut 
vaincu d'abord par Domitius iEnobarbus, et enfin soumis par 
César. Après la conquête. Vienne fut la principale ville de la 
province romaine; Tibère la fit colonie romaine. 

Il y a ici quatre choses à voir, et cinq ou six heures suffisent 
pour cela : 

1° Le petit temple antique dont l'évêque Burcard a indigne- 
ment rogné les colonnes ; de plus, il a rempli les entre-colonne- 
ments par un vilain mur. On l'appelle le Prétoire. C'est mainte- 
nant le musée ; 

2° L'église gothique de Saint-Maurice, assez commune , mais 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 185 

adniirablanent située sur une plaie-forme à laquelle on monte 
par vingt-huit degrés ; 

5° La pyramide hors la ville, ancien tombeau non achevé, et 
que les habitants appellent V Aiguille; 

4° Les restes du théâtre et de la citadelle dans les vignes. 

Je suis monté d'abord à Saint-Maurice, la cathédrale, qui do- 
mine la rue principale. Cette église est trop courte et sans ca- 
ractère, mais bien éclairée; commencée en 1502, elle n'a été 
terminée que vers le milieu du seizième siècle. Le portail et la 
partie de la nef qui y touche sont de cette dernière époque. 

De là je suis allé dans les vignes pour voir ce qui reste d'un 
théâtre ; il est situé en belle vue , comme celui d'Albano près 
de Rome : les architectes cherchaient toujours un coteau pour 
appuyer les gradins. J'ai reconnu des murs, des gradins, la 
demi-circonférence du théâtre, qui est encore bien marquée ; 
il ne peut pas y avoir de doute sur ce monument. Au-dessus du 
théâtre, on voit les restes de la citadelle romaine ; les murs ont 
été exhaussés dans le moyen âge. J'ai admiré les ruines colos- 
sales des aqueducs romains. Une portion d'aqueduc sert main- 
tenant de magasin à fagots chez un boulanger. 

Le guide m'a conduit à ce qu'on appelle ici Y Aiguille : c'est une 
pyramide qui s'élève au milieu d'un champ, à peu de distance 
des dernières maisons du faubourg, du côté de Valence. Ce monu- 
ment est réellement antique, mais il est bien laid. On dislingue 
d'abord une pyramide à quatre pans, creuse dans une partie de 
sa hauteur ; elle est posée sur une base carrée, laquelle est sou- 
tenue par quatre arcades moins laides que la pyramide elle- 
même, et sous lesquelles on peut passer. Aux quatre angles sont 
des colonnes engagées. Le sommet de la pyramide est à soixante- 
douze pieds de terre. 

Comme les chapiteaux des colonnes ne sont qu'ébauchés, je 
croirais que ce monument, quel qu'il soit, n'a jamais été ter- 
miné. On sait que les Romains ciselaient sur place les détails 
d'architecture. La pyramide de Vienne a du moins le mérite 

11 



180 ŒUVRES DE STENDHAL, 

d'élrc Alite avec des pierres énormes et parfaitement jointes. On 
n'aperçoit aucune trace du ciment ; mais on voit dans les pierres, 
comme au Colisée de Rome, des trous profonds pratiqués par 
les Barbares, apparemment pour voler des crampons de 
métal. 

Ce monument aura été élevé à quelqu'un de ces empereurs 
que les prétoriens précipitaient du trône après quelques mois de 
règne; la mort de l'empereur aura empêché de Tachever. 

En rentrant en ville, le cicérone m'a conduit à l'église de 
l'abbaye de Saint-Pierre ; l'entrée est décorée de trois groupes 
barbares. Il est curieux de voir le point extrême des grandes 
réputations. Virgile, qui, dans le moyen âge, P3sait pour un 
grand magicien, est, dit-on, l'auleur de ce? //gures. 

Le sbah de Perse, qui régnait en 18Û&, demandait à M. Mo- 
rier, ambassadeur anglais, si le fameux général Bonapour ou 
Bonda Pour se battait pour ou contre les Français. 

On m'a montré vers le haut de la riie des Serruriers l'arc de 
triomphe. Cet arc, dont on ne peut reconnaître la destination, 
est orné, dans l'intérieur, de têtes de Satyres. On a incrusté 
dans le mur une Ggpre gaulpise, qui n'est ni du même temps ni 
du même style. 

Enfin je suis arrivé à ce qu'on appelle le Prétoire, ou le temple 
d'Auguste; ces belles formes antiques, quoique indignement 
mutilées, réjouissent la vue en élevant l'âme. 

Ce temple était d'ordre corinthien ; il a 60 pieds de long sur 
40 de large ; il était ouvert de tous les côtés. Les colonnes sont 
composées de plusieurs assises ; elles ont 25 pieds de hauteur 
en y comprenant les chapiteaux et les bases qui portent sur un 
socle. Elles étaient cannelées ces pauvres colonnes, mais la main 
barbare qui changea ce temple en église brisa les cannelures pour 
faire rentrer les colonnes dans l'alignement de l'ignoble mur de 
clôture. Ce fut le bienheureux Burcard, évêque de Vienne, qui, 
vers 1089, eut la gloire de détruire un temple païen. Que de 
belles choses existaient encore au onzième siècle ! 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 187 

Ce temple était périptère, c'est-à-dire entouré de colonnes, 
et il a un double fronton. 

Le peuple croit que Ponce-Piiate rendait des jugements dans 
ce Prétoire, dont, assez mal à propos, on vient de faire ua mu- 
sée. Dans cinquante ans, la municipalité de Vienne fera un pas 
de plus : par ses ordres, on enlèvera le mur du Bienheureux 
Burcard, et Ton rendra ce temple à sa forme primitive autant 
qu'il est possible. 

Dans ce musée de Vienne, on remarque quelques tronçons de 
colonnes d'uQ diamètre énorme, ce qui suppose des monuments 
de proportions gigantesques : à côté sont déposés des débris de 
statues colossales. M. Boissat, cet homme riche et aimable, de- 
vrait faire des fouilles et enrichir le musée. 

En Tan VI de la république, une paysanne, nommée Serpolier, 
trouva dans sa vigne un joli groupe parfaitement conservé, et 
qnj fait aujourd'hui rornement du prétoire. Ce sont deux enfants 
presque aussi grands que nature : l'un des deux tient une co- 
lombe de la main gauche, l'autre lui mord le bras droit, appa- 
remment pour se faire céder la colombe. La composition de ce 
groupe est élégante et même un peu maniérée ; il y a de l'affec- 
tation. La pauvre femme qui l'i^vait découvert ne vouliit pas le 
vendre à M. Millin, qui passait dans le pays. Jamais je ne me sé- 
parerai, disait-elle, de ces charmants petits anges que le ciel 
p'a envoyés pour la protection de ma maison. 

Ce groupe a donpé lieu à un grand nombre de dissertations, 
où la pauvre logique est outragée comme à l'envi. Je remarque 
que les savants venus en dernier lieu ppt un avantage notable 
sur les autres ; ils prouvent agréablement que les suppositions de 
leurs prédécesseurs sont de toute absurdité. 

Le Garofolo, assez bon peintre italien de l'école de Raphaël, 
peignait souvent un œillet dans le coin de ses tableaux. Garofolo, 
en italien, veut dire œillet. C'est peut-être par une raison sem- 
blable que le sculpteur du groupe de Vienne a placé un lézard 
qui saisit un papillon sur le tronc €\' arbre voisin de l'enfant qui 



188 ŒUVRES 1)E STENDHAL. 

mord ; il y a un serpent sur le tronc d'arbre à côte de l'enfant 
qui lient la colombe : peut-être aussi ces animaux ne sont-ils 
placés là que pour donner quelque intérêt aux troncs d'arbres 
nécessaires à la solidité du groupe. 

En 1773, on trouva dans une vigne, près de Sainte-Colombe, 
une belle mosaïque, représentant Acbille reconnu parmi les filles 
de Lycomède ; mais le propriétaire détruisit la mosaïque pour 
se débarrasser du grand nombre de curieux qui venaient la voir. 

On remarque au musée une épitaphe de Tan 1252 ; c'est un 
chanoine qui prie pour la rémission des péchés de ceux qu'il a 
trompés 'pendant sa vie. 

Comme il est naturel, on trouve à Vienne, qui fut si long- 
t;!mps la capitale des possessions romaines dans les Gaules, une 
foule de fragments antiques et d'inscriptions. La plus remarqua- 
ble de ces inscriptions se voit dans le mur d'une maison qui 
donne sur la rue principale; elle est composée de lettres qui ont 
quatre pouces et demi de hauteur, et sont d'ailleurs exécutées 
avec beaucoup de soin. En voici la traduction : 

« D. D., flamine de Vienne, a donné, à ses frais, des dalles de 
bronze doré avec des supports, et les ornements des bases, et 
les statues de Castor et de PoUux avec des chevaux, et les sta- 
tues d'Hercule et de Mercure. » 

Un beau jour, à dix heures du matin, on voit un grand jeune 
homme sortir en courant d'une des plus belles maisons de Vienne : 
il était en chemise et pieds nus ; le sang lui sortait des deux 
joues. 

Heureusement il ne vint à l'idée de personne de le soupçonner 
d'assassinat. Voici ce que nous avons appris le lendemain. Un 
mari fort belliqueux avait fait mine de partir pour la chasse, 
dans le dessein de revenir surprendre sa femme en flagrant délit ; 
il avait été averti par l'autre aide de camp, rivai du jeune homme. 
Arrivé dans les chaumes, près de la ville, le chien fait partir des" 
cailles, et le mari, malgré sa colère, ne résiste pas au plaisir de 
les tirer. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 189 

Il ne rentre qu'à dix heures, enragé contre lui-même, et pen- 
sant bien que la surprise serait pour une autre fois. Mais point, 
il trouve le jeune homme profondément endormi dans sou lit, et 
il n'était pas seul. Le mari furieux lui porte un coup d epée qui 
traverse les deux joues. Le dormeur est réveillé par le froid de 
répée qui passait sur sa langue. Une personne intéressée, qui se 
trouvait tout près, saisit Tépée au moment où Tépoux la relirait 
pour en lancer un second coup mieux dirigé dans la poitrine du 
coupable. Celui-ci passe sous le bras de l'offensé et arrive dans 
la rue dans le plus simple appareil. 

Un autre jeune homme de cette ville du Midi a été plus héroï- 
que : pour sauver l'honneur d'une femme qu'il adorait, il a en- 
trepris de descendre d'un cinquième étage à l'aide d'un seul drap 
de lit ; ce qui veut dire qu'il a sauté sur le pavé de la hauteur 
d'un quatrième : il s'est cassé les deux jambes. Une laitière pas- 
sait à cinq heures du matin ; il lui a donné de l'argent, et s'est 
fait transporter à cinq cents pas plus loin sous les fenêtres d'une 
auberge. Le jeune homme est resté extrêmement boiteux ; ce 
qui est singulier, c'est qu'on l'aime encore. 

Plusieurs petits villages du Dauphiné, fort laids et situés dans 
la plus désolée des plaines, ont conservé les noms des pierres 
milliaires voisines ; ce sont Septème, Oxjtier, Dièmos^. 

Je passe le joli pont suspendu, et me voici à Sainte-Colombe, 
vis-à-vis Vienne : il y a sur le bord du Rhône une vieille tour 
carrée du moyen âge, qui donne de la physionomie à tout le 
paysage. Mais ce n'est pas pour cette tour que je suis venu à 
Sainte- Colombe ; je désirais voir les célèbres statues décou- 
vertes par madame Michoud. Cette dameest probablement veuve 
ou parente d'un M. Michoud, célèbre juge de la cour royale de 



* Le savant Millin, que je devrais citer souvent, écrit mal les noms 
de ces villages, tome II, p. 25, de son Voyage dans les déparlements du 
Midi, où l'on voit déjà la réaction impériale en faveur de l'autorité du 
monde qui s'est le mieux moquée de Napoléon. 



i90 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Grenoble. Cet homme intègre eut un peu de la fernielé du pré- 
sideni Matiliioii Molô ; il osa venir présider vers 1816 la cour 
d'assises qiii jugcall à Valence Tresiaillons, Truphémy, ou quel- 
que autre héros du icnips. On devine les lettres anonymes et les 
menaces auxquelles il fut en butte, lui étranger à la ville et ar- 
rivé seul. 

La première de ces statues de marbre blanc, exécutée appa- 
remment pour être vue de loin, représente une femme couverte 
d'une longue draperie qui tombe jusqu'à ses pieds. Un serpent 
roulé autour de son bras peut lui faire donner le nom d'IIygie. 
Les plis de la draperie sont profondément fouillés, mais non pas 
finis avec soin, 

La seconde statue est admirable, et pourtant la tête, les bras 
et les pieds nont point été retrouvés ; c'est une femme age- 
nouillée dans la position de la Vénus à la Tortue. Les parties de 
nu qui restent sont d'une vérité qui saisit et rappelle le buste du 
père de Trajan à Rome. Chose rare dans l'antiquité, l'artiste n'a 
pas voulu idéaliser. Le modèle fut sans doute une femme de 
vingt-sept à vingt-huit ans, ressemblant déjà un peu trop aux 
nymphes de Rubens. 

Le savant M. D., de Grenoble, maintenant à Vienne, m'a prêté 
un cahier qu'il a formé de tous les passages des auteurs anciens 
où il est question de Vierme. Les principaux fragments que con- 
tient ce cahier sont de Jules César, Strabon, Pompouius Mêla, 
Ptolémée, Phne. 

Vienne a donné naissance à l'historien du Dauphiné, Chorier, 
qui a de la naïveté. J'ai trouvé celte ville fort bien décrite dans 
Y Album du Dauphiné., deux jolis volumes avec de bonnes litho- 
graphies que j'ai achetés en passant. Il y a des articles de 
M. Crozet, l'homme de France qui déchiffre le mieux les an- 
ciennes écritures. Quelle célébrité, s'il habitait Paris ! 

11 faudrait pouvoir s'arrêter trois jours, et aller d'ici à l'an- 
cienne abbaye de Saint-Antoine, près Saint-Marcellin, et ensuite 
à Virieu, voir mademoiselle Sophie Laroche, dont toutle monde 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 191 

parle en ce pays ( mademoiselle Laroche dit des choses élon- 
nantes dans le sommeil magnétique, et il ne peut pas être ques- 
tion de fraude ) ; je n'en ai pas le temps. J'éprouve à mon grand 
regret que je ne suis pas un curieux, mais un marchand. Aussi 
je comprends mieux que personne ce qui me manque pour oser 
donner au public un essai de voyage en France. 

Il faudrait pouvoir étudier chaque département au moins pen- 
dant dix jours, ce qui, pour les trente départements que je par- 
cours, ferait trois cents jours, ou dix mois ; et je ne puis allon - 
ger ma course en France que d'un mois ou deux tout au plus. 
En second lieu, et c'est là Tessenliel, il faudrait avoir les opi- 
nions que la mode prescrit en ce moment; or je suis tout à fait 
déficient de ce côté-là. Je jouis par mes opinions, et je n'aurais 
aucun plaisir aies échanger contre des jouissances de vanité ou 
d'argent. Le ciel m'a si peu donné l'instinct du succès, que je 
suis Comme forcé de me rappeler plus souvent une manière de 
voir, précisément parce que l'on me dit qu elle n'est pas à la 
mode. J'ai du plaisir à me prouver de nouveau cette vérité 
dangereuse, à chaque fait duquel on peut la déduire. 

— Mais, me dira-t-on, une fois un désavantage si grand bien 
compris dans toute son étendue, pourquoi s'aviser d'écrire ? Je 
réponds : Il y a huit ans que j'allai à Caen; j'y suis retourné 
cette année, et j'ai vu que je n'avais gardé aucun souvenir ni du 
caractère apparent des habitants, ni des deux églises de Guil- 
laume et de Mathilde, et pourtant j'y avais séjourné. Si je re- 
tourne aux colonies, j'aurai bien vite oublié les détails caracté- 
ristiques de la France actuelle, qui eux-mêmes auront disparu 
dans dix ans. Voilà le pourquoi de ce journal ; c'est parce que la 
France change vite que j'ai osé l'écrire : mais je n'en imprime 
qu'une petite moitié. A quoi bon choquer inutilement l'opinion 
régnante? Ce qui me fait penser que cette opinion ne durera pas, 
c'est qu'elle n"est qu'un intérêt ; et le Français n'a pas la pru- 
dence anglaise, il peut s'ennuyer même de son intérêt. Les âmes 
nobles seront les premières à se révolter contre le genre hypo- 



192 ŒUVRES DE STENDHAL. 

crite et ennuyeux. Après la révolte, ou pourra donner une se- 
conde tidiliou plus complète, si dans rintervallc personne n'a 
mieux fait. 

Vous rappelez-vous notre enthousiasme pour les Grecs ? Qui 
songe aujourd'hui à ces gens-là? El de plus nous avons fait de 
belles choses en leur faveur. Un petit Bavarois dévot fait pendre 
les braves guerriers de l'insurrection. 

On parlait beaucoup hier à Vienne et à Saint-Vallierd'un jeune 
paysan que la Cour d'assises vient d'acquitter. Berger dans une 
ferme, il était devenu amoureux d'une fille fort belle, mais qui pos- 
sédait deux arpents de vignes, et à laquelle il ne pouvait prétendre 
parcelle raison. Elle avait été promise à un autre jeune homme du 
même pays, plus riche que lui. Un jour, en gardant ses bestiaux, 
le berger l'attendit, et lui tira un coup de fusil dans les jambes. 
La blessure occasionna une violente hémorrhagie, la jeune fille 
mourut. 

On arrêta le jeune homme, qui donnait les signes de la plus 
vive douleur. 

— Vouliez-vous la tuer ? lui dit le juge instructeur. 

— Eh ! non, monsieur. 

— Vouliez-vous exercer sur elle une vengeance cruelle, parce 
qu'elle vous refusait ? 

— Non, monsieur. 

— Quels étaient donc vos motifs ? 

— Je voulais la nourrir. 

Le malheureux avait pensé qu'en estropiant celle qu'il aimait, 
personne ne voudrait plus se charger d'elle, et qu'elle lui appar- 
tiendrait ! 11 est acquitté; les anciens parlements l'auraient con- 
damné à la roue. La mode actuelle de ne jamais condamner à 
morl, même pour les assassinats les plus affreux (par exemple, 
l'empoisonnement réitéré d'un mari par sa femme, 1856 ), a 
quelquefois dheureux résultats, quoique fort absurde. 



MÉMOIREb D'UN TOURISTE. 193 

— Saint- Vallier, le il juin. 

A Sainte-Colombe, vis-à-vis Vienne, commence celte Côte-rôtie, 
célèbre par ses vins rouges. Chaque hameau de ces environs 
donne son nom à un vin célèbre. Qui ne connaît, qui ne respecte 
les vins de TErmitage, rouges et blancs ; les vins d'Ampuis, de 
Condrieux, etc. ? Le sol de la rive gauche du Rhône, qui suit la 
grande route de Marseille, est couvert d'une si prodigieuse quan- 
tité de cailloux roulés, qu'à peine laissent-ils voir la terre ; et 
cependant, sur la gauche de la route, le pays est planté de mû- 
riers tellement pressés, que les terres ressemblent à un verger, 
et sous l'ombre de ces arbres le blé croît à merveille. Je suis 
assourdi par les cigales. 

De Vienne jusqu'auprès d'Avignon les paysans se bâtissent des 
maisons en terre ou pisé. La route qui conduit à Grenoble est 
bordée de châtaigniers qui existaient avant la route, et qui la 
rendent très-pittoresque. 

Ampuis produit peut-être les meilleurs melons du Midi, et 
ces excellents marrons connus à Paris sous le nom de marrons 
de Lyon. 

Nous apercevons de loin sur la droite un joli pont suspendu qui 
se dessine au-dessus des arbres ; c'est le quatrième ou cin- 
quième pont en fil de fer que je vois aujourd'hui sur ce Rhône 
si rapide et si large. L'impétuosité de son cours fait sentir dou- 
blement la victoire que l'homme remporte sur la nature. 

Je vais voir la Roche taillée; c'est un roc qu'on a ouvert à pic, 
du haut en bas, pour le passage d'un chemin insignifiant au- 
jourd'hui. Là se trouvent les ruines du château Saint-Barthé- 
lémy. 

Pourquoi faut-il que les ponts en fil de fer les plus laids de 
France soient précisément ceux de Paris? L'esprit des ingé- 
nieurs a-t-il été glacé par la crainte du ridicule que les jour- 
naux avaient distribué à pleines mains à un premier pont man- 
qué? 

Je passe, à cinq lieues de Vienne, sur la célèbre rampe de 

11. 



194 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Rovauiiii, qui autrefois arrêtait les grosses chafi'etles de Pro- 
vence pendant plusieurs lieures. 

Vous savez que sous Henri IV, tontes les roules de France 
n'étaient que des chemins à mulets ; ce prince et Sully son mi- 
nislre commencèrent à les élargir, et elles sont appelées encore 
aujourd'hui routes de Henri IV, Ces routes avaient été établies 
par les habitants de chaque village pour communiquer avec le 
village voisin ; elles ont des pentes terribles. Que fait la pente à 
un mulet ? Louis XIV et Louis XV les ont élargies. Peu de routes 
nouvelles ont été faites sous Louis XIV, beaucoup sous Louis XV 
qui n'eut jtas de grandes guerres, et put employef deux hom- 
mes de talent, Péronuet et Trésaguet. Les états provinciaux, 
surtout ceux de Languedoc, de Bretagne et de Bourgogne, firent 
beaucoup de roules; quant à celles de Flandre, qui sont encore 
les meilleures, elles sont antérieures à Louis XIV et faites par 
les municipalités. On sait qu'à la fin du moyen âge la liberté 
sembla un instant vouloir s'établir en Flandre. Aussitôt elle pro- 
duisit ses miracles. 

Les infâmes montées que l'on rencontre encore en France 
sont les restes de ces roules à mulets établies avant Henri IV. 

Pour peu que l'administration le veuille, ces montées peuvent 
disparaître en sept ou huit ans sur toutes les routes de première 
classe et sur beaucoup de celles de seconde, sans qu'il en coûte 
rien au gouvernement. 

La rampe de Revantin, que je viens de descendre au trot, of- 
frait une pente de treize centimètres par mètre et avait quinze 
cents mètres de longueur. Une compagnie a établi fcette pente à 
quatre centimètres, et elle n'a que quinze cent un mèlres de dé- 
veloppement : on voit bien que c'est le hasard tout seul qui avait 
tracé la première route. Le péage par lequel cette compagnie se 
rembourse ne durera que onze ans et sept mois, après quoi la 
route sera libre comme toutes les autres. 11 me semble que l'on 
paye six sous par cheval en montant, et trois sous en descen- 
d;int; le roulier y gagne, car le péage lui coûte moins que les 



P MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 193 

chevaux de renfort qu'il était obligé de prendre. Voici le degré 
de noire civilisation eu fait de roules : en plaine, en France, un 
eheval lire maiulcnani trente quintaux. 

— Valence, le H juin. 

La bonhomie, le naturel que j'avais déjà cru remarquer à 
Vienne celaient bien plus encore à Valence; nous voici tout à 
fait dans le Midi. Je n'ai jamais pu résister à cette impression 
de joie. 

C'est l'antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant 
tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous 
parle, et celui qu'elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la 
parole, songe à satisfciire le sentiment qui l'agite, et pas le moins 
du monde à se construire un noble caractère dans l'esprit de la 
personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu'il 
doit à la position sociale de cette personne. C'est bien ici que 
M. de Talleyrand dirait : On ne respecte plus rien en France. 

Une certaine joie native serpente dans les actions de ces hom- 
mes du Midi, qui sembleraient si grossiers à un jeune homme 
à demi poitrinaire élevé dans la bonne compagnie de Paris. 

J'erre dans cette petite ville sous un soleil ardent. Je monte à 
la citadelle commencée par François I^"" ; belle vue. Un vieux ca- 
poral méfait remarquer sur l'autre rive du Rhône la côte de Saint- 
Péray, patrie du bon vin de ce nom. Le polygone, remarquable 
aujourd'hui par ses beaux platanes, me hil penser à la jeunesse 
de Bonaparte. La femme la plus distinguée de la ville accueillit 
avec bonté le jeune lieutenant et devina son génie. Elle consola 
sa vanité qui souffrait cruellement ; ses camarades avaient des 
chevaux, des cabriolets, et la petite pension promise par sa fa- 
mille était mal payée. Tcitefois cette famille se décidait au pé- 
nible sacrifice de vendre une vigne pour se mettre en état de 
payer cette pension. 

La faiblesse de Napoléon pour l'aristocratie remontait au salon 
de madame du Colombier ( raconté par le général Duroc). C'est 



196 ŒUVRES DE STENDHAL. 

là que Napoléon, qui n'avait trouvé qu'une éducation fort im- 
parfaite, quoi qu'on en ait dit, dans les écoles militaires de 
Brienne et de Paris, puisa la plupart de ses opinions sur les su- 
jets étrangers aux mathématiques ou à Tart militaire. Quelle 
différence pour la France et pour lui, si à Valence il avait lu 
Montesquieu ! L'empereur ne vit jamais que du désordre, de la 
sottise ou de la rébellion dans les opérations d'une assemblée 
délibérante. Son génie exécutant n'y vit jamais une source de 
légitimité pour la loi. Son admirable conseil d'État ne délibérait 
pas, il donnait des consultations sur le meilleur moyen d'exé- 
cuter une chose arrêtée dans la tête du premier consul. 

Je vois l'église de Saint-Apollinaire, rebâtie en 1604, le buste 
de Pie VI, et le tombeau de la famille Mistral ( nom de mauvais 
augure en ce pays). La maison de M. Aurel est un curieux mo- 
nument de l'architecture du quinzième siècle ; le peuple aime 
beaucoup les quatre énormes têtes de la façade qui représen- 
tent les quatre vents. 

Je fais librement la conversation avec plusieurs hommes du 
peuple. Ce qui ailleurs est pour moi une corvée si pénible, cul- 
tiver en passant le correspondant de la maison, me manque 
bien ici. 

Cette vie morale du Midi, qui m'entoure depuis quel- 
ques heures, me plonge dans une douce quiétude ; elle jette 
comme un voile à demi transparent sur les trois quarts des pe- 
tits soucis qui, à Paris, me font songer à eux, et l'absence 
de ces soucis fait le bonheur parfait. Je ne m'inquiète de rien. 

Je jouis de la vie ; en me promenant sur les bords du Rhône, 
Je m'arrête sous un saule magnifique. 

Rien n'est de plus mauvais goût, je le sais, que d'expliquer la 
mode de son vivant, c'est presque ne pas la suivre ; mais je ne 
demande rien à la société de Paris. Bientôt je serai en Amérique, 
et, si l'on me poussait, je donnerais celte explication à ce siècle 
spéculateur: à quoi bon flatter les salons puissants, si je ne leur 
demande rien? 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 197 

Mais n'allez pas trop vous effrayer ; je ne dirai la vérité ou ce 
qui me semble tel que sur l'art gothique. Voici les idées qui me 
sont venues en visitant Saint-Apollinaire. 

L'ogive est triste, tandis que, je ne sais pourquoi, le plein 
cintre donne l'idée de la force employée à vous défendre. 

La couverte horizontale placée entre deux colonnes ne donne 
pas du tout l'idée de l'ignorance qui n'a pas encore inventé la 
voûte, mais bien celle de l'élégance, et de l'élégance fondée sur 
l'absence du danger. 

J'engage le lecteur bénévole à interroger son coeur, et à véri- 
fier si par hasard ces idées ne seraient pas vraies. 

Pendant cent cinquante ans, gothique a été synonyme de laid. 
Il était donc grandement temps de changer d'opinion. Mais la 
bonne compagnie, que nos mœurs ont constituée juge de toutes 
choses et surtout des livres, est devenue juge et partie. 

Elle a peur du retour de 93 : elle applaudit à tous les livres 
ennuyeux s'ils sont dévols, et de plus a des armoiries dont elle 
est fière. 

Elle s'est figuré, ses chefs invisibles du moins, que l'admira- 
tion du gothique amènerait des fidèles aux prêtres qui officient, 
pour la plupart, dans des édifices gothiques, et que les prêtres, 
par reconnaissance, feraient remonter le bon peuple de France 
vers le degré de stupidité et d'amour pour ses maîtres qu'il 
montra en 1744, par exemple, lors de la maladie du roi Louis XV 
à Metz. Comme si, dans les passions, l'on pouvait remonter ! 
Amour pour le gouvernement Dubarry ! 

L'étude du gothique conduit à la vénération pour le champ de 
gueule, et peut ramener la religion en France. Adorons donc le 
gothique, contemporain et témoin des grands exploits de nos 
ancêtres, et n'octroyons le nom desavants qu'aux écrivains pru- 
dents qui savent maudire Voltaire et se passionner pour le go- 
thique. N'avez-vous pas entendu proclamer ce décret vers 
1818? 

Aux onzième et douzième siècles, les peuples qui habitaient 



198 ŒUVRES DE STENDHAL. 

l'Europe se prirent d'horreur pour la barbarie d'où ils sortaient, 
et furent saisis de lu passion de bàlir, les prêtres surtout. 
Comme nos ancêtres connaissaient la peur plus que Yamour, 
ils étaient peu sensibles à la grâce ; ils ne cherchèrent donc 
point à faire quelque chose de simple et de sublime comme un 
temple antique. 

Mais les prêtres, disposant de milliers d'ouvriers qu'on payait 
avec une indulgence, purent faire des édifices plus grands. 
L'architecture fut d'abord timide en 1050. En 1200, elle cher- 
cha à étonner. (C'est en 1200 que le gothique succède au 
roman. ) 

Quant aux statues à mettre dans ces édifices, ces pauvres Bar- 
bares ne pouvaient faire une statue sublime comme le Laocoon, 
eux qui, ainsi que vous le voyez à Notre-Dame de Paris et à 
Saint-Denis (porte du nord), donnaient aux têtes de leurs saints 
une hauteur égale à la moitié de celle de leurs corps. Là encore 
ils eurent recours à la masse ; ne pouvant faire une statue vrai- 
ment belle, ils en flrent quatre mille, par exemple, qu'ils en- 
tassèrent sur les aiguilles et dans tous les recoins du dôme de 
Milan. 

Ces statues ont dû attendre longtemps l'admiration de la posté- 
rité; mais enfin, par suite de la terreur de 95, il est de mode de 
s'attendrir sur les grâces de ces petits saints hauts de deux pieds, 
et dont la tête a huit pouces. Cette mode peut bien durer cin- 
quante ans encore ; car enfin où trouver quelque chose de nou- 
veau à dire sur les statues antiques ? 

J'avouerai que l'architecture gothique est pour moi comme le 
son de l'harmonica, lequel produit un effet étonnant les pre- 
mières fois qu'on l'entend ; mais cet instrument a le défaut 
d'être toujours le même et de ne pouvoir supporter la médio- 
crité. 

Ainsi l'église de Sainl-Ouen à Rouen, le dôme de Cologne, 
celui de Milan, produisent sur moi une impression qui a quel- 
que chose de commun avec celle de la Maison carrée à Nîmes, 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 199 

OU de Saint-Pierre de Rome. Mais le vulgaire des églises gothi- 
ques, par exemple les cathédrales de Lyon, de Nevers ou de 
Vientie, sont pour moi comme des tableaux médiocres ; et quand 
je vois un savant se passionner pour elles, il me fait l'effet d'un 
homme qui veut arriver vite à l'Académie. Sentez-vous ainsi ? 

Je ne sens bien l'effet d'une église gothique médiocre que lors- 
qu'il s'agit dune pauvre chapelle située au miheu des bois. 11 
pleut à verse ; quelques pauvres paysans réunis par la petite 
cloche viennent prier Dieu eu silence ; on n'entend d'autre bruit 
pendant la prière que celui de la pluie qui tombe; mais ceci est 
un effet de musique, et non d'architecture. 

Au milieu de tant de tombeaux, la plupart ridicules et char- 
gés d'inscriptions plus vulgaires qu'eux encore, s'il est possible, 
on rencontre tout à coup dans les hauts du Père-Lachaise un 
tombeau gothique. Ueffet de tristesse et de sérieux est sur-le- 
champ produit; c'est comme une mesure de la musique de 
Mozart. L'effet est centuplé si les moulures gothiques sont char- 
gées de neige. 

Ce soir, à la table d'hôte de Tauberge de Valence, située dans 
le faubourg de la route d'Avignon, mou voisin, gros garçon 
dont je ne sais pas le nom, et auquel je parlais de choses et d'au- 
tres (locution de Valence ), me dit tout à coup : 

— Il faut que vous soyez bien bêle, monsieur, de dépenser 
votre argent à courir la poste d'ici à Avignon ! Fourrez-moi 
votre voiture sur le bateau qui passe ici demain matin à dix 
heures, et à trois vous êtes en Avignon. 

Ce gros garçon de trente ans aurait été bieii étonné si je lui 
eusse répondu : 

— Gardez, monsieur, les qualifications offensantes pour les 
choses que vous faites vous-même. Je vous rends grâce de vos 
avis ; mais je vous prie de les garder pour vous, ou de me les 
donner en d'autres termes. 

Je me suis fait homme du Midi, et en vérité je n'ai pas eu 
grand' peine. J'ai dit tout simplement que je proûlerais du coa- 



200 ŒUVRES DE STENDHAL. 

smI, et, après dîner, j'ai offerl ànion nouvel ami des cigares, tels 
que personne peut-être n'en eut jamais de semblables à Valence. 
Il accepte avec jo'e, mais bientôt il m'avoue qu'ils lui semblent 
bien faibles. 

— Tàiez-moi de ceci, m'a-t-il dit, en me mettant sous le nez 
des cigares de tabac sarde, je crois, et d'une âcreté exécrable. 

Il m'a parlé de Mandrin. Ce brave contrebandier ne manqua 
ni d'audace ni d'esprit, et, à ce titre, sa mémoire vit dans le 
cœur des peuples, quoique immoral. C'est que les peuples veu- 
lent être amusés pour le moins autant que servis : voyez la gloire 
des conquérants. Mandrin eut cent fois plus de talent militaire 
que tous les généraux de son temps, et finit noblement sur l'é- 
chafaud à Valence. 

Vous savez qu'avant la révolution il y avait ici un tribunal de 
sang, grassement payé par les fermiers généraux, et qui se cbar- 
geaitde faire bonne et prompte justice des contrebandiers. M. Tur- 
got, en cherchant à supprimer les douanes de province, malgré 
les cris des courtisans de Louis XVI et de tous les hommes à ar- 
gent de l'époque, rendit un service immense à la moralité de la 
nation. Et je rappelle ce service, un peu hors de propos je 
l'avoue, parce que les peuples sont sujets à oublier leurs bien- 
faiteurs, quand ceux-ci n'ont pas laissé de successeurs pour les 
prôner. Charles X et Louis XVIII vantaient Henri IV et vivaient 
de sa gloire. Mais, quant aux hommes du rang intellectuel de 
Turgot, plus le service qui détruit un abus est complet, plus vite 
il est oublié : et même, cinquante ans encore après leur mort, 
la bonne compagnie cherche à leur donner des ridicules ; car 
elle profitait de l'abus, et craint pour les abus survivants. 



— 12 juin. 

( Sur le bateau à vapeur, vis-à-vis Montélimart.) 
Je suis dans l'enchanlement des rives du Rhône. Le plaisir 
me donne du courage ; je ne sais où trouver des termes pru- 



MEMOIRES D'U.X TOURISTE. 201 

dents pour peindre la prospérité croissante dont la France jouit 
sous le règne de Louis-Philippe. J'ai peur de passer pour un 
écrivain payé. 

A chaque pas, je vois des maçons à lœuvre : on bâtit une 
foule de maisons dans les villes, dans les bourgs, dans les vil- 
lages ; partout les rues se redressent. Dans les champs on voit de 
tous les côtés creuser des fossés d'écoulement, bâtir des murs, 
planter des haies. 

A la vérité, il y a bien vingt-deux ans que nous avons la paix : 
mais avant 1 830 une sorte d'alarme sourde agitait les esprits ; 
on prévoyait des orages. On ne songeait pas, il est vrai, à ce qui 
est arrivé: ce n'est qu'à Paris qu'on a prévu la culbute. On 
croyait dans les campagnes que la charrette verserait de l'autre 
côté; on tenait que les biens nationaux seraient repris par les 
émigrés, qui, quoi qu'en dît le roi, se referaient seigneurs des 
villages. Le clergé répétait sans cesse qu'on allait lui rendre la 
dune (laquelle a été remplacée par de nouveaux impôts perçus 
par l'État). Il refusait d'enterrer les acquéreurs de biens natio- 
naux, etc. On ne se résignait point, grâce aux chansons de Dé- 
ranger et à la prose de Courier. On sentait qu'il y aurait combat, 
et chacun songeait à avoir un petit trésor. 

La prospérité publique n'a pris tout son élan que depuis 1830, 
et plus particulièrement depuis qu'il est bien clair que le peuple 
de Paris, le représentant naturel de la France, ne veut plus se 
mettre en colère. Où sont les abus criants qui pourraient l'irri- 
ter? Qu'y a-t-il à changer à notre constitution? 

On jouit enfin depuis 1850 des réformes introduites par Sieyès, 
Mirabeau, Carnot et les grands hommes de 1792 ; si la France 
lisait les calomnies qu'on entasse sur leur mémoire, là se trou- 
verait la seule cause actuelle d'inquiétude. 

Les conseils généraux donnés à l'élection sont un gra«d pas ; 
on n'y voit aujourd'hui que des gens fort insouciants, il est 
vrai ; souvent ils n'ont pas la force même de faire et de signer 
chaque jour les procès-verbaux de leurs séances. Mais bientôt 



202 ŒUVRES DE STENDHAL. 

les hommes nés vers 1790 arriveront dans ces assemblées, et 
tout changera de face. 

Je pourrais remplir quatre pages de détails sur la prospérité 
de la Franco, ef, siirloot des départements situés au nord de la 
ligne de Besançon à Nantes. Le Midi lui-même, si encroûte, 
commence à se réveiller. Alger renouvelle Marseille. Si cette 
grande ville vole contre le gouvernement actuel, le mérite en 
est au tribunal de la pénitence; mais au fond elle n'est point 
mécontente. 

Partout la noblesse économise et améliore ses champs ; c'est 
exactement le contraire de ce qu'elle faisait avant 1789. 

Cette prospérité émerveillait un Anglais, homme de sens, avec 
lequel j'ai pris du thé hier soir; elle peut s'expliquer à priori. 

Jamais l'histoire n'a présenté le spectacle d'un peuple qui, 
sur trente-trois millions d'habitants, compte cinq millions depro- 
priétaires. Voilà ce qu'aucune contre-révolution ne peut dé- 
truire. Une armée russe camperait sur les hauteurs de Mont- 
martre, qu'elle ne pourrait pas changer la distribution de la 
propriété. 

Par la loi démocratique qui partage les successions, le nom- 
bre des propriétaires tend à s'augmenter à l'infini. En présence 
de ce fait, comment craindre le retour de 95, qui alarmerait 
tous les propriétaires ? 

Songez que le paysan qui n'a qu'un arpent y lient beaucoup 
plus que le richard son voisin qui a parc de deux cents arpents. 

Quel magnifique présage potlr notre prospérité future! En 
France, personne ne peut impunémetit devenir un imbécile. Les 
quatre fils d'un homme qui a quatre-vingt mille livres de renie 
savent fort bien que leur fortune ne sera que de vingt mille; 
que s'ils ne l'augmentent pas, soit par leurs talents, soit par ce 
qu'on a la bassesse d'appeler un beau mariage, leurs enfants 
pour vivre devront être avocats, médecins, ou fabricants de 
draps. (A mes yeux, mais non pas aux leurs, ce sont les façons 
d'être qui ofTrenl le plus de chances de bonheur.) 



^ 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 203 

Ce qui choque le plus mon Anglais en France, c'est qu'oh ne 
se marie que pour de l'argent. Comnienl osez-vous parler de 
tcntimenls délicats? me dit-il. 

— Avignon, le 12 juin. 

Avant d'arriver au village de Rochemaure sur la rive droite 
du Rhône, presque vis-à-vis de Montélimart, mes yeux cher- 
chaient les célèbres aiguilles de basalte. Tout à coup nous les 
avons aperçues fort distinctement. Elles sont isolées, assez rap- 
prochées les unes des autres, et rangées à peu près en ligne 
droite. Dans le fait, elles sont détachées de la montagne Calcaire 
contre laquelle, de loin, elles semblent collées. Cette montagtte 
est couverte de vignobles et d'oliviers toujours verts; il y a 
même des prairies dans le bas, et la vue qu'on a de ce lieu est, 
dit-on, fort agréable. Le magnifique Rhône sur le premier plan 
et les Alpes du Dauphiné dans le lointain. 

La plus élevée de ces aiguilles a trois cents pieds et passe pôtir 
inaccessible. La vue de ces beaux produits volcaniques anime 
tout le paysage. Nous avons vu de loin les deux cratères de 
Rochemaure et de Chenavari. Plût à Dieu que quelqu'un de ces 
grands volcans du Vivarais se remît à jeter des flammes ! 

Le Vésuve fut une fois huit ou dix siècles sans donner signe 
de vie; il ne recommença, au grand étonneraeut de tous, qu'en 
l'an 79 de J. C, lors de l'éruption qui étouffa Pline. 

Voici qui tient du miracle : à trois heures sonnantes, on 
amarre, un peu au-dessus des ruines du fameux pont d'Avignon, 
ce bateau qui, ce matin à cinq heures, à quitté Lyon. Cela fait 
plus de six lieues à l'heure ; car l'on compte par terre soixante 
lieues et demie de Lyon à Avignon. Déplus le bateau s'arrête fort 
souvent pour prendre et débarquer des voyageurs, et l'on ra- 
lentit un peu sa marche au moment où l'on glisse sous une foule 
de jolis ponts suspendus. 

Nous avons eu l'honneur de passer sous le pont Saint-Esprit^ 
qui a une fort mauvaise réputation. On dit que trente personnes 



204 ŒUVRES DE STENDHAL. 

s'y sont noyées Van passé ; trente, en style provençal, veut dire 
dix tout au plus : mais c'est encore trop, et le gouvernement 
devrait faire arracher une pile, au moyen de quoi on aurait une 
arche marinière assez large ; il ne faudrait pour cela que quel- 
ques mines sous Teau, comme je l'ai vu pratiquer aux colonies. 

Notre bateau a passé fort rapidement sous ce pont teirible, et 
immédiatement après on Ta fait dévier à droite en formant un 
angle de cinquante degrés peut-être avec sa direction première. 
A un pied de notre bord, pas plus, il y avait un banc de sable 
s'élevant au-dessus de l'eau de quelques pouces seulement; 
mais du train dont nous allions il nous eût brisés. Ces bancs 
changent à toutes les grandes crues du fleuve, de là le talent 
des pilotes. 

On me dit que, lorsqu'il y a des dames ou des hommes aux- 
quels la peur donne le courage d'affronter les regards et les 
plaisanteries de tous les passagers, on débarque les craintifs au- 
dessus du pont pour les reprendre cent pas au-dessous. 

Il est certain que le Rhône, en cet endroit, court fort vite. Le 
mouvement du bateau est rapide, et l'on voit très-clairement 
la mort inévitable, si le bateau vient à heurter le moins du 
monde la pile ou le banc de sable. 

Ce pont Saint-Esprit fut commencé en 1265, et achevé en 
4509 par les habitants delà ville de Saint-Esprit, qui s'appelait 
alors Saint-Satumin-du-Port. Le prieur du monastère de Saint- 
Saturnin, Dom Jean de Tyange, voulut d'abord s'opposer à celte 
entreprise qu'on regardait comme attentatoire aux droits de son 
couvent ; mais enfin la passion soudaine qui s'était emparée des 
habitants pour bâtir ce pont fut la plus forte, et le prieur de 
Tyange en posa lui-même la première pierre. On nomma des rec- 
teurs qui achetèrent des carrières à Saint- Andéol; on établit 
une société religieuse de frères donnés et de sœurs dor"^ées qui 
avaient un habit et des règlements particuliers. Les uns recueil- 
laient des aumônes, les autres soignaient les ouvriers malades 
ou blessés ; d'autres même partageaient les travaux des maçons. 



1 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 205 

On voit qu'en 1265 on avait en ce pays une vraie passion pour 
le bien public. Une bulle du pape Nicolas V, de Tan 1448, nous 
apprend que ce pont fut construit par un berger qui en avait 
reçu Tordre d'un ange ; et pourtant Nicolas V fut un homme de 
mérite. Mais le métier avant tout, disait un marchand de fer, 

La longueur du pont Saint-Esprit est de deux mille cinq cent 
vingt pieds; il est assez étroit, dix pieds dans œuvre et dix-sept 
hors d'oeuvre. J'ai compté vingt-six arches d'inégale largeur, 
dix-neuf grandes et sept petites. Chaque pile est percée à jour 
au-dessus des éperons, apparemment pour donner passage à 
l'eau lors des grandes -crues. Ce qu'il y a de singulier, disent les 
savants, c'est que les arches ne sont pointé» ogive, mais en plein 
cintre comme dans l'architecture romane. Rien de moins singu- 
lier âmes yeux : on adopta cette forme par respect pour le pont du 
Gard*. Enfin, pour dernière bizarrerie, le pont Saint-Esprit n'est 
point en ligne droite, il forme un angle opposé au courant, ce 
qui lui donne plus de solidité. Une partie est fondée sur le roc 
et l'autre sur pilotis. 

J'ai débuté à Avignon par avoir de l'humeur. Huit ou dix por- 
tefaix grossiers se sont jetés sur mes effets et s'en sont emparés 
malgré moi : j'enrageais, mais ne disais mot. Joseph, plus près 
de la nature, a donné et reçu quelques bonnes poussées. 

En entrant à Avignon, on se croit dans une ville d'Italie. Les 
hommes du peuple, au regard ardent, au teint basané, la veste 
jetée sur l'épaule, travaillent à l'ombre ou dorment couchés au 
milieu de la rue ; car, ici comme aux bords du Tibre, on ne con- 
naît pas le ridicule, et si l'on songe au voisin, c'est pour le re- 
garder en ennemi, et non pour craindre une épigramme. 

J'ai pris mon logement à l'hôtel du Palais-Royal. J'étais cou- 
vert de poussière ; le décrolteur, en me rendant ses petits ser- 
vices, a changé toutes mes pensées. 

' L'architecture romane ou solide était encore de mode dans le Midi; 
la mode du gothique qui cherche à étonner ne vint que plus tard. 



206 ŒUVRES DE STENDHAL. 

— « Savez-vous, monsieur, que c'est dans cel hôlel qu'ils 
ont tué le maréchal Brune en 1845? Le maître de la maison ne 
veut pas qu'oQ en parie ; mais le domestique Jean vous fera tqqt 
voir, si vous le lui demandez. » J'ai eu cette triste curiosité, je 
suis moulé sur le plancher qui recouvre la salle dans laquelle le 
maréchal fut tué à coups de fusil; mais je ne rendrai pas à qui 
me Ut le mauvais service de raconter en détail ce que j'ai vu. 
Ce plancher était rempli de puces: oserai-je avouer que celte 
saleté a augmenté mon horreur pour l'action à laquelle je son- 
geais ? Je voyais plus clairement la grossièreté des assassins. 
Mais qui les payait? L'histoire le dira. Un commis voyageur 
trouva le corps du maréchal arrêté dans des roseaux, sur le 
Rhône, vers Arles. 

J'ai vu le maréchal Brune exilé par l'Empereur, à Méry (eu 
Champagne) : il avait six pieds de haut et des traits fort impo- 
sants. Tous les dimanches, il prenait son grand uniforme pour 
aUer à la messe. (U avait débuté par être républicain et impri- 
meur. ) 

En 1797, dans la fameuse campagne d'Italie du général Bona- 
parte, il montra une bravoure héroïque ; il commandait alors 
une des brigades de la division Masséna. Trois ans plus lard, 
en 1800, sur le même terrain, il prouva à la bataille du MiftcLo 
qu'il manquait de toutes les qualités qui font le géuéfal en chef. 
Quant à sa mort, il est incroyable qu'il soit venu chercher 
Avignon : il éiail si simple de passer par Gap et Grenoble , où 
jamais l'on n'assassina personne. 

Alin d'oublier toutes ces noires idées, je me suis fait couduire 
au musée. J^es tableaux sont placés d'une manière charmante, 
dans de grandes salles qui donnent sur un jardin solitaire, lequel 
a de grands arbres. 11 règne en ce lieu une tranquillité pro 
fonde qui m'a rappelé les belles églis,es d'Italie : l'àmc, déjà à 
demi séparée des vains intérêts du monde, est disposée à sentir 
la beauté sublime. J'ai trouvé là beaucoup de tableaux de l'é- 
cole italienne : un Luini, un Caravage, un DonjiDipain, up Sal- 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 207 

vator Rosa, etc.; mais le public fiançais n'ainje guère qu'où lui 
parle de ces choses-là, qu'il coniproud peu. J'ai été séduit par 
un portrait charmant de madame de Grignan, au fond de la plus 
grande salle à gauche. Quels yeux divins! Ses lettres montrent 
une âme bien vulgaire pour ces yeux-là, une âme de duchesse. 
Peut-être ne disait-elle pas tout dans ces lettres à une mère. 
Peut-être ce portrait est-il celui d une jolie femme qui sut aimer 
et ne s'appelait pas Grignan. 

J'ai passé deux heures délicieuses à rêver dans ce musée. 
Quelle différence avec celui de Lyon ! Avignon gagnerait sans 
doute à échanger ses tableaux avec ceux du palais Saint- 
Pierre; mais à Lyon Tatraosphère canut dessèche le cœur. 
L'imagination, en se montant un peu, craint d'être traîtreu- 
sement blessée par quelque laideur ou par quelque propos ef- 
froyable ; et quand on est au milieu des gens à argent, il faut 
se faire dur. 

Le musée d'Avignon a douze mille médailles : c'est avec une 
curiosité d'enfant que j'ai considéré la belle collection grand 
bronze des empereurs de Rome. César, Auguste, Tibère, Vespa- 
sien, etc., seront toujours d'autres personnages pour notre pen- 
sée que Charles V, Charles VII, Henri II, et tous les rois décolo- 
rés de notre histoire. 

Après les premiers Césars, l'élection fut militaire; mais enfin 
c'était l'élection, et l'incapacité était punie de mort. De là cette 
suite de grands hommes qui menèrent cet empire de cent vingt 
millions de sujets : Trajan, Adrien, Marc-Aurèle, Septime-Sé- 
vère, Dioclétien, Julien. 

J'ai admiré : 1° une excellente petite caricature de Caracalla 
représenté en marchand de petits pâtés ; 2° une enseigne ro- 
maine en bronze, fort bien ciselée : ce sont deux cercles qui se 
touchent ; et 3° une mosaïque qui représente une vue à la ca- 
valière d'une ville ou d'un camp fortifié avec des tours carrées. 
Ce musée contient aussi quelques bas-reliefs d'un bon style qui 
ont orné des tombeaux, et un bas-relief de grandeur naturelle 



208 ŒUVRES DE STENDHAL. 

cxécnlcsous la direction du bon roi René, Les figures sont fort 
laides, et m'ont rappelé le style allemand. 

J'ai passé le Rhône pour voir Villeneuve et sa belle tour. J'ai 
trouvé le ii imbeau i^oiliique d'Innocent VI, une belle Descente de 
croix d'un maître italien, un Jugement dernier, et enfin l'admi- 
rable portrait de la marquise de Ganges en pénitente, par Mi- 
gnard, cet excellent copiste des peintres d'Italie. 

— Avignon , le 14 juin. 

J'arrive de la fontaine de Vaucluse, si chère aux gens qui 
lisent les sonnets de Pétrarque ; mais on a fait tant de belles 
phrases sur ce lieu célèbre que je n'en dirai rien, si ce n'est que 
cette course prend dix heures. 

En allant à Vaucluse, nous sommes descendus de cabriolet 
pour visiter l'église romane de la jolie petite ville de Thor. La 
porte orientale de cette église présente tous les ornements déli- 
cats que pouvait réunir la sculpture de la fin du douzième 
siècle. 

J'oubliais de dire que j'ai rencontré à Villeneuve-lez- Avignon 
un de mes amis du Nivernais , malade de chagrin de ce qu'il ne 
peut aller voir l'Italie et les ruines de quelque ville antique. 
M. Rigilion s'est fait de ce plaisir une image exagérée ; son ima- 
gination lui peint quelque chose de sublime qui pendant plu- 
sieurs jours jette l'âme dans un ravissement continuel. L'an 
passé, il croyait avoir le loisir de faire un petit voyage à Rome, 
et dans cet espoir, d'après mes conseils, il avait lu Tile-Live'. 
C'est ce qui fait que je suis touché de ce désespoir, qu'ont fait 
naître mes phrases sur l'Italie. 

Le mistral ayant un peu cessé, j'ai sacrifié un jour à mon ami ; 

* Malgré certains petits esprits, qui ont mis des échasses à quatre ou 
cinq idées que M. de Beaufort publia en 1738, il y ajuste un siècle, 
Titc-Live est encore la meilleure préparation à un voyage en Italie, Je 
cite de mémoire. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 209 

et, comme il a un cabriolet fort léger, nous avons parcouru sans 
encombre les chemins affreux qui conduisent à Vaison. 

La ville moderne ne nous a guère intéressés ; cependant elle 
est toute bâtie de fragments antiques, les pierres tumulaires 
servent de seuil aux portes. Ce qui nous touche, c'est le sol de 
l'ancienne ville qui était située au delà de TOuvèzc, rivière ra- 
pide et encaissée qui descend en grondant des Alpes du Dau- 
phiné. 

Dans les dernières années du douzième siècle, les comtes de 
Toulouse mirent Vaison à feu et à sang. Les malheureux habi- 
tants cherchèrent un asile sur une montagne voisine, où ils pou- 
vaient se défendre, et dont le sommet est occupé maintenant 
par leur cathédrale moderne. 

L'enchantement de mon ami a commencé au pont sur la ri- 
vière, qui est romain, et dont l'arche unique a bien soixante 
pieds d'ouverture. Réellement ces blocs énormes, immobiles de- 
puis tant de siècles au milieu des fureurs d'un torrent des Alpes, 
inspirent le respect. Nous sommes descendus sous le pont pour 
voir le quai, également romain. 

De là nos regards ont été attirés par une arcade antique qui 
s'élève isolée au milieu de la plaine aride ; c'est un reste véné- 
rable d'un théâtre romain. M. B... s'arrêtait à tout moment pour 
mettre dans ses poches de petits cubes noirs et blancs , débris 
de mosaïques détruites. Avant d'examiner les deux églises, nous 
sommes allés voir la ferme de Maraldi , édifice singulier s'il en 
fut, élevé au quinzième siècle par un ItaHen, mais dont la des- 
cription hérissée de mots techniques prendrait deux pages. 

Nous sommes revenus vers deux églises, Saint-Quinin et la 
cathédrale, qui se trouvent isolées dans la plaine, et assez loin 
de la ville moderne. 

Saint-Quinin n'a qu'une nef, la façade est moderne ; mais tout 
le reste est excessivement curieux. Je n'entrerai pas dans les 
détails, faute de trouver une laague à laquelle le public soit ac- 

12 



1 



$10 OîLVHES l)\ù 8TKiSDHAL. 

coutume. Il me suffira de dire que Vabside^ est peut-être du 
huitième siècle, c'est-à-dire d'une époque fort antérieure à la 
gpande barbarie du dixième. Je ne s^is si jamais j'aurai Tau- 
dace de présenter au lecteur Vhisfpire de Tart gothique ". ce 
sont huit ou dix pages fort arides à parcourir, c'est un désert 
qu'il fatJi traverser; mais aussi une petitp paasHf e telle que Saint- 
Quinin , la plus ipsigrùfiante du monde pour Ihonnête proprié- ; 
taire des environs, occupe vivement l'attention pendant deux 
ou trois jours, 

La cathédrale est une basilique à trois nefs : celle du milieu 
est fort large; c'est un trait caractéristique qui me plaît beau- 
coup dans toutes les églises romanes ( c'est-à-dire imitées de 
l'architecture romaine, lorsque, au onzième siècle, après la fin 
du monde, le clergé fut assez riche pour bâtir); cet amour pour 
les nefs larges me prouve bien que je n'ai pas le vrai goût du 
gothique. 

Les voûtes et les arcades intérieures de cette cathédrale pri- 
mitive forment des ogives à base très-large. Elle présente un 
autre des grands caractères de l'architecture romane : le toit de 
la nef principale s'élève peu au-dessus du toit des deux nefs ses 
voisines. 

Ce fut probablement vers l'an 910 que celte cathédrale fut 
fondée, mais elle fut réparée dans les siècles suivants. Nous se- 
rions trop heureux d'avoir un édifice pur de l'an 910. Avant le 
onzième siècle, beaucoup d'églises avaient des toits en bois, et 
non pas des voûtes qui semblaient trop difficiles à faire aux bar- 
bares de cette époque. C'est à cause de la charpente de son 
toit que l'église de Saint-Paul hors des murs, à Rome, a brûlé 
en 1823. 

Dans un cloître ruiné, à gauche de la cathédrale, se trouvent J 
sur un mur quatre vers léonins qui exhortent les moines à pren- f 

» Petit avancement arrondi, au fond de l'église, derrière le maître- 
autel. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 211 

dre patience contre le mistral. Ces vers nous ont vivement tou- 
chés, le mislral faisait voltiger nos manteaux el nous glaçait. 

Nous avons dû aux ruines de Vaisonune journée fort curieuse, 
et nous avons conquis des souvenirs durables. Voilà le plaisir 
d'être savant. 

— Avignon, le 15 juin. 

Ce matin je me promenais sur la route d'Orange avec le jeune 
comte de Ber..., qui a dix-neuf ans à peine : une jeune fdle est 
venue à passer, cheminant sur son âne : un gamin de douze ans 
a pris 1 aUe par la queue et a sauté en croupe ; la jeune fille ne 
s'est pas fâchée. Une grosse charrette occupait le milieu de la 
route. Le charretier, énorme Provençal grossier, a menacé l'en- 
fant, et , comme Tâne cheminait toujours ati petit trot, empor- 
tant gaiement son double fardeau, le charretier a lancé un coup 
de fouet à l'enfant qui a jeté un cri. 

Le comte de Ber... a tressailli. — Quelle inhumanité! a-t-il 
dit. 

— Je vais t'en donner autant, gringalet, s'est écrié le charre- 
tier, en jurant, et en s'avançant sur nous. 

Le jeune comte, rapide comme un irait, a sauté sur l'énorme 
Provençal, l'a pris à la gorge et tellement serré, que le charre- 
tier a pâli, et le sang lui a couvert les lèvres. Quand il a été à 
vingt pas, le comte lui a jeté son fouet dont il s'était emparé. 
Toute ma vie j'aimerai ce jeune comte, qui, quoique fort riche, 
n'est point niais. 

Les femmes d'Avignon sont fort belles ; comme j'admirais les 
yeux vraiment orientaux d'une de ces dames qui faisait des em- 
plettes dans les boutiques de la place, on m'a dit qu'elle était 
Israélite. 

J'ai trouvé une vue magnifique du haut du rocher calcaire des 
Dons, sur lequel au quatorzième siècle fut bâti le palais des 
papes. C'était une forteresse, et bien en prit à l'antipape Be- 
noît XUI (Pierre de Luna), qui y soutint un siège fort prolongé 



212 ŒUVRES DE STENDHAL. 

contre le maréchal Boucicaut. Ce palais est élrangement ruiné 
anjourcriiui; il sert de caserne, et les soldais détachent du mur 
et vendent aux bourgeois les têtes peintes à fresque par Gioito. 
Malgré tant de dégradations, il élève encore ses tours massives 
à une grande hauteur. Je remarque qu'il est construit avec toute 
la méfiance italienne ; rinlérieur est aussi bien fortifié contre 
rennemi qui aurait pénétré dans les cours, que l'extérieur con- 
tre l'ennemi qui occuperait les dehors. 

C'est avec le plus vif intérêt que j'ai parcouru tous les étages 
de cette forteresse singulière. J'ai vu le pal (nommé veille) sur 
lequel l'inquisition faisait asseoir l'impie qui ne voulait pas con- 
fesser sou crime, et les têtes charmantes, restes des fresques du 
Giotlo. 

Les contours rouges du dessin primitif sont encore visibles sur 
le mur. 

Ce n'est pas un blasphème de penser que si Giotto fût né 
en 1483 au lieu de 1276, il eût peut-être égalé Raphaël. Le foyer 
intérieur était de la même force ; il eût été plus grandiose et 
moins gracieux. 

Vers le sud-est une partie de la ville d'Avignon est appuyée 
à ce rocher des Dons; il est coupé à pic vers l'ouest, où il laisse 
à peine une roule étroite au bord du Rhône. J'ai revu avec un 
nouveau plaisir la très-curieuse cathédrale. Avignon a l'air d'une 
ville de guerre. On retrouve cette physionomie dans la plupart 
des bourgs de Provence, et par là ils évitent l'air mesquin et 
misérable de nos bourgs de Picardie. 

Tout le monde sait que Philippe le Bel, prince qui pouvait 
vouloir, fit nommer pape Bertrand de Golh, qui prit le nom de 
Clément V, et en 1309 transféra le Saint-Siège à Avignon; il y 
resta jusqu'en 1378. La cour des papes, alors la première du 
monde, civilisa la Provence, qui, grâce à Marseille, n'avait ja- 
mais été aussi barbare que la Picardie, par exemple. 

Jean XXII avait besoin d'argent, il inventa la daterie, sorte de 
budget des voies et moyens, qui se composait des droits nommés 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 213 

annales, leservations, provisions, exemptions, expectatives, lous 
payés par les royaumes chrétiens. Au moyeu de la daterie, 
ce pape laissa uu trésor de huit millions de llorins d'or (deux 
cent millions de 1857) et un mobilier estimé sept millions de 
florins. J'ai vu avec plaisir que le tombeau de cet homme d'es- 
prit a été épargné par la révolution. 

Les honmies adroits et puissants qui composaient la cour d'A- 
vignon n'avaient aucun besoin de gêner ou de dissimuler leurs 
passions: car dans ce siècle-là, on avait des passions. Ce qui, 
à mes yeux, est une grande justification pour les cruautés et les 
injustices. 

De plus, on était bien loin encore des temps de Luther et de 
Voltaire *. 

Je me suis rappelé ces lettres latines de Pétrarque où il parle 
à cœur ouvert de ce qui se passait dans le palais d'Avignon aux 
temps brillants de cette cour. Rien de plus curieux ; mais le la- 
tin est obscur. Il faut convenir qu'il s'agit d'actions fort diffé- 
rentes de celles qui occupaient Rome du temps de Cicéron, dont 
Pétrarque copie le style tant qu'il peut ^. 

Nous voyons dans ces lettres un homme d'esprit fort âgé et 
revêtu d'une éminente dignité, qui, pour achever de séduire une 
jeune fille de quatorze ans, se met sur la tête une barrette rouge. 
Malheureusement, rien n'est moins clair et précis que la langue 
latine, à quoi j'entends les savants répondre que je suis un igno- 
rant. Peut-être avons-nous raison des deux côtés; mais j'ai un 
avantage, je ne suis pas payé pour avoir les opinions que j'écris 

Pétrarque s'indigne beaucoup en latin ; mais de quoi s'in- 
digne-t-il? Rien n'est plus clair, au contraire, que les admira- 
bles contes un peu lestes, intitulés II Pecorone, presque con- 

« Voir de Potter, Histoire du Christianisme, le seul livre de nos jours 
qui, traitant un sujet si délicat, ose n'être point à la mode; c'est un 
trésor de vérités mal en ordre. Voir aussi Muratori, qui souvent a peur. 

• Levati, Voyages de Pétrarque. Milan, 1818. 

12. 



214 ŒUVRES DE STENDHAL. 

leniporains de Pétrarque. La langue italienne a toujours marché 
vers le plat et le commun depuis cette époque d'énergie ; elle a 
imité Cicéron, être fort plat. Le bel italien d'aujourd'hui, c'est le 
style de M. Lémonley, comparé à celui des Mémoires d'Âubigné 
ou de Sainl-Simon. Les pensées sont plus élégantes, plus variées, 
plus savamment enchaînées sans doute ; mais aucune pensée n'est 
rendue avec la même force; mais l'on voit un auteur qui trem- 
ble pour les hardiesses de son style et qui oublie de penser; 
mais le serpent de l'ennui est caché sous ces fleurs ^ 

La vue qu'on a du haut du rocher des Dons est l'une des plus 
belles vues de France •. à Test, on découvre les Alpes de la Pro- 
vence et du Dauphiné, et le mont Venteux; à l'ouest, on suit 
une grande partie du bassin du Rhône. Je trouve que le cours 
de ce fleuve donne l'idée de la puissance ; son lit est parsemé d'îles 
couvertes de saules : cette verdure n'est pas bien noble, mais, 
au milieu de ce pays sec et pierreux, elle réjouit les yeux. 

Au delà du Rhône et des ruines du fameux pont d'Avignon 
dont il emporta la moitié en 1669, s'élève un coteau, que cou- 
ronnent Villeneuve et la forteresse de Saint-André ; leurs murs 
sont entourés de bois et de vignobles. Le Gomtat est couvert 
d'oliviers, de saules et de mûriers tellement serrés, qu'en cer- 
taines parties ils font forêt ; au travers de ces arbres on entre- 
voit de loin les jolis remparts de Carpentras. 

Un homme de l'âge du siècle ne peut nommer sans sourire le 
pont d'Avignon; c'est le gai souvenir du Sourd ou r Auberge 
pleine. Ce pont, bâti en H80, avait vingt-deux arches, dont il 
ne reste que quatre qui tiennent à la rive gauche. Je suis allé 
voir la petite chapelle de Saint-Benezet sur le pont, on y remai- 
que le chapiteau d'un pilastre corinthien. Est-ce une copie? 

La vue des îles que le Rhône forme dans le voisinage n'est pas 
mal. A vrai dire, j'ai jugé que toutes ces vues étaient agréables, 

* Le français académique fait un fçrand piis vers les absiraciion» au 
nominatif; ainsi péril !a lan^'ue latine. Voir la savaiite hist»ire de J.-J. Am- 
père, ou lire Auîone et SalvieSr 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 215 

mais je n eu ai point joui ; j'étais liors d'étal d'avoir aucun plaisir. 
Un »nsirtt/ furieux a repris depuis ce matin; c'est Vd le draw- 
back de tous les plaisirs que Ion peut rencontrer en Provence. 

Slrabon appelle ce vent terrible mélanborée, bise noire; c'est 
encore le nom qui lui donnent les Dauphinois : mais en Provence 
on l'appelle mistral. Slrabon et Diodore de Sicile assurent que 
sa violence est telle qicil enlève les pierres et renverse les chars. 
Il n'y a pas quinze jours, qu'en passant le pont de Beaucaire, la 
diligence a été obligée de se faire soutenir p^r huit hommes se 
pendant à des cordes attachées sur l'impériale. Elle avait la 
perspective de tomber dans le Rhône. 

Le vent du nord rencontre la longue vallée de ce fleuve qui 
est nord et sud ; elle remplit l'office du bout d'un soufUet de 
cheminée et redouble sa force. Quand le mistral règne en Pro- 
vence, on ne sait où se réfugier : à la vérité, il fait un beau so^ 
leil, mais un vent froid et insupportable pénètre dans les appar- 
tements les mieux fermés, et agace les nerfs de façon à donner 
de l'humeur sans cause au plus intrépide ^ 

N'ayant point de chez moi à Avignon, je me réfugie dans la 
fort curieuse cathédrale NotreDame-des-Dons (ou des Domns, 
de Dominis). Elle occupe le sommet du rocher de ce nom; l'in- 
térieur a l'air dune basilique romaine garnie d'ornements go- 
thiques. La façade fut élevée par Paul V (Borghèse), le même pape 
qui, à Rome, eut la gloire de finir Saint-Pierre et de placer son 
nom sur le frontispice. On monte de la ville à la cathédrale par 
un long escalierk Le porche est mie copie de l'antique, fort sin- 
gulière et peut-être unique On peut le supposer élevé avant les 
invasions des Sarrasins qui désolèrent la Provence ; il présente 
des détails de construction fort curieux à observer. 

Entre le porche et la nef, je me suis longtemps arrêté à voir 
d'admirables restes de fresques. Quelle franchise ! quel naturel ! 



* Dans ces cas-là, je trouve que les anciens prenaient des bains d'huile. 
Pline, lib. XXIX- 



216 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Comme cela est l'antipode de nos académies ! Quelle force ! Je le 
dis à regret, c'est le contraire de la peinture actuelle, comme 
je le faisais observer il n'y a qu'un moment : c'est encore le style 
de d'Aubigné et de Saint-Simon, comparé aux phrases à effet de 
M. de Chaleaubriand. 

J'oubliais, en écrivant ceci, les batailles d'Eugène Delacroix 
qui eussent émerveillé Giotlo. 

Le tombeau de Jean XXII est d'une élégance et d'une légèreté 
sans égales. Le gothique fleuri n'a Jamais rien produit de plus 
joli ni de plus surprenant. 

11 a fallu voir l'église des Dominicains, bâtie en 1330, et à 
demi démolie. 

Saint-Pierre, rebâti vers 1358, est gothique; la façade, de 
1512, est d'un gothique fleuri très-élégant. Les portes offrent de 
jolis bas-reliefs en bois. La chaire est curieuse. 

J'ai vu avec plaisir la façade méridionale de l'église de Saint- 
Martial. Mais le lecteur se lasse peut-être de tant de détails. Je 
nomme ces monuments pour qu'il lesvoie en passant. Ne dût-on 
s'arrêter qu'une heure dans Avignon, il faut absolument voir les 
quatre étages du palais des papes et Notre-Dame des Dons. 

Voici un personnage ridicule que nous devons à la révolution 
de 1830. Le lecteur me permeltra-t-il de raconter l'accident 
arrivé ces jours-ci à un superbe capitaine de la garde nationale? 
Il fait le chien couchant auprès du préfet, et aspire, dit-on, à la 
dcputalion. M. Balarot va rclirar publiquement son abonnement 
au journal libéral du pays, un jour que le journal a blâmé le 
préfet ; il souffle dans ses joues en marchant, et enfin n'oublie 
rien de ce qu'il faut pour donner l'envie de se moquer de lui. 

A l'occasion d'un événement politique qui réjouit tous les Fran- 
çais, le capitaine de grenadiers Balarot s'est avisé d'organiser 
un dîner en pique-nique ; car il veut passer pour plus joyeux 
qu'un auire, en sa qualité de vrai patriote, comme il s'intitule. 
C'est apparemment à cause de sa joie qu'il a mangé comme 
quatre à ce dîner (excellent, ma foi, comme dans tout le Midi, 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 217 

el qui n'a coûté que six francs par tête ; des vins parfaits : un 
dîner inférieur à celui-là eût coûté vingt-cinq francs à Paris). 
Les airs de faire les hotineurs du pique-nique, que se donnait 
M. Balarot, ont fait éclater la gaieté dès le potage, ''t cette gaieté 
est toujours allée en croissant. 

Nous avions retrouvé la joie française d'avant la révolution. 
Les choses dont on a ri sont incroyables de simplicité. A minuit 
l'on s'est séparé ; mais voici ce qui est arrivé à une liec:re. 

M. Balarot, qui s'était couché, se sentit l'estomac un peu fa- 
tigué ; il battit le briquet et voulut faire du thé : il avait la théière, 
mais il s'aperçut que le flacon contenant le thé était resté dans 
la chambre de madame Balarot, jeune et belle Provençale qui 
ne prend point au sérieux toutes les momeries gouvernementales 
de son mari. M. Balarot s'achemine à pas de loup vers la chambre 
de sa femme, et sans lumière, pour ne point la réveiller, le voilà 
qui, sans bruit, cherche le flacon sur la cheminée, puis sur le 
bureau voisin. • 

Au milieu de cette recherche discrète, le Balarot est surpris 
par un ronflement des plus caractérisés ; il s'écrie, il croit que 
sa femme est tombée en apoplexie. Ici, un voile fort épais s'étend 
sur les infortunes conjugales de ce vrai patriote, et en rend le 
détail plus piquant pour les habitants du pays. Il court à sa 
chambre pour prendre de la lumière. Comme il i-evient, une 
bouche invisible éteint sa bougie, puis on le retourne, on le 
pousse par les deux épaules dans sa chambre ; il entend des rires 
étouffés, et croit reconnaître la voix d'un de ses amis intimes. A 
peine l'a-t-on fait entrer dans sa chambre, qu'on l'enferme à 
double tour. 

Le Balarot furieux saute par la fenêtre qui n'est qu'à huit ou 
dix pieds au-dessus du jardin ; il sonne à sa porte, éveille tout 
le monde et même madame Balarot, qui ne comprend rien à 
l'histoire qu'il lui raconte en jurant, et le prie fort résolument 
de la laisser dormir, surtout quand il s'est oublié à table. 

Le lendemain, dès sept heures, le malheureux époux va conter 



218 ŒUVRES DE STENDHAL. 

son cas au vieux général R..., son prolecteur. A tout ce qu'il 
peut dire, le général ne répond que par ces huit mots, vingt fois 
répétés de sa petite voix claire : Silence, ou l'on va se moquer 
de loi. 11 paraît qu'il n'a pas suivi ce conseil ; car toute la ville 
se moque de lui avec délices, et l'on parle de doiiner un second 
dîner en sou honneur. 

Dans plusieurs des sous-préfectures que je parcours cette an- 
née, je trouve une violente pique d'amour-propre établie entre 
M. le sous-préfet et ceux qu'il appelle ses administrés. Il vau- 
drait mieux être juste des deux côtés. Je n'avais rien vti de pa- 
reil les années précédentes. La France comprend l'électibn, et 
les conseils gchéraux et d'arrondissement vont faite des pas de 
géant. On y verra des discussions réelles., et non plus convenues 
d'avance; et l'on portera à la députatioU rhoitiiiie qui aura mon- 
tré du caractère dans ces discussions. 

Dans un chef-lieu de préfecture, où je me trouvais il y a peu 
de jours, les quatre chefs des grands services sont de fort hon- 
nêtes geus : ce sont : 

Le directeur des contributions directes, chef du cadastre; 

Le directeur des contributions indirectes ; 

Le directeur de l'enregistrement et des domaines ; 

L'ingénieur en chef. 

Avec ces quatre hommes et de bonnes manières, le préfet, 
quelque neuf qu'il soit, peut faire une excellente figure à Paris. 

Après ces quatre-là viennent : 

Le payeur ; 

Et le receveur général, beaucoup moins importants. 

Le préfet peut choisir cinq hommes de mérite pour conseillers 
de préfecture ; mais il s'en garde bien. Par jalousie du pouvoir, 
ou ne nomme guère que des incapables. 

Un préfet qui oserait sortir un peu de l'ornière pourrait faire 
gouverner chacun de ses bureaux par un conseiller de pré- 
fecture. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 219 

En général, une préfecture coûte de 80 à 90,000 fr., savoir ; 

Appointements du préfet 24,000 fr. 

Abonnement 45,000 

Cinq conseillers 6,300 

Loyer de la préfecture payé par le département . 6,000 

Total 81,500 fr. 

Au lieu de dépenser son revenu particnlier, le préfet fait des 
économies sur ses appointements. Souvent un préfet a des fdies 
à marier, et il craint la destitution. 

— Avignon, le 16 juin 1837. 

Ce fut le pape Innocent VI qui fit construire, en 1358, les jolis 
remparts cV Avignon; il s'agissait de garantir la ville des attaques 
d'une troupe de brigands qui s'était formée dans le midi. 

Ces jolis murs sont bâtis en petites pierres carrées admirable- 
ment jointes : les mâchicoulis sont supportés par un rang de 
petites consoles d'un charmant profil ; les créneaux sont d'une 
régularité parfaite. Toute cette construction annonce la richesse 
et la sécurité ; l'homme qui bâtit est si peu dominé par le senti- 
ment de l'utile et par la peur, qu'il se permet les ornements. 
Ces murs sont flanqués de tours carrées placées à distances égales 
et du plus bel effet. On se promène sur leur épaisseur ; jolie 
vue. 

Le temps a donné à ces pierres si égales, si bien jointes, d'un 
si beau poli, une teinte uniforme de feuille sèche qui en augmente 
encore la beauté. C'est l'art d'Italie avec ses charmes, transporté 
tout à coup au milieu de ces Gaulois si braves, mais qui élèvent 
des monuments si laids *. 

Je prends une barque et vais courir le Rhône. Sur la Loire on 

' On y voit toujours, quand on a des yeux, la peur de la mort ou de 
l'enfer. En 1513, Léon X lui-même n'était pas bien sûr de l'enfer. 



k 



220 ŒUVRES DE STENDHAL. 

craint (le manquer d'eau et de s'engraver, sur le Rhône on a à 
se méfier d'un courant terrible et puissant. J'aborde à une pro- 
menade formée de quelques rangées d'ormes que le pays admire, 
et qui aura quelque physionomie dans cent ans, quand les arbres 
seront vieux. 

Rabelais appelle Avignon la Ville sonnante ; on y voit, en effet, 
une foule de clochers : moi, je l'appellerais plutôt la ville des 
jolies fournies ; on rencontre, à tout bout de champ, des yeux 
dont on n'a pas d'idée dans les environs de Paris. Les rues sont 
couvertes de toiles à cause de la chaleur; j'aime cet usage et le 
demi-jour qu'il procure. La badauderie naturelle au voyageur 
m'a fait perdre une heure à l'occasion d'un certain crucifix d'i- 
voire fort vanté et fort médiocre, et pour lequel il faut demander 
une permission. Une religieuse le montre en cérémonie. 

J'ai vu les hôtels de Grillon et de Cambis. On craint toujours 
délaisser échapper quelque chose de curieux ; mais il faudrait ne 
pas s'impatienter quand on trouve toutes les laideurs et toutes 
les odeurs malsaines d'une petite ville. 

La comtesse Jeanne, reine de Naples, célèbre par sa beauté 
et ses aventures, vendit Avignon au pape Clément VI, moyen- 
nant quatre-vingt mille florins d'or : les épingles du marché fu- 
rent une petite absolution pour le meurtre de son premier mari, 
et la reine oublia de demander au pape les quatre-vingt mille 
florins d'or. 

Louis XIV, qui eut une fermeté admirable envers l'étranger, 
s'empara deux fois d'Avignon, en 1662 et 1668; Louis XV suivit 
cet exempleun siècle plus tard, en 1768; enfin l'Assemblée cons- 
tituante réunit Avignon à la France en 1790. Les méchants pré- 
tendent que le caractère des habitants offre encore quelques 
traces de la domination italienne: la Glacière, le maréchal 
Brune. 

Le seul homme bien vêtu auquel j'aie parlé m'a dit d'un air 
dolent que, par l'effet de Y affreuse révolution française, le pays 
avait perdu des trésors en tableaux et en monuments : c'est ce 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 221 

que je me garde bien de croire ; je me souviens de la description 
d'Avii^uon, en 1759, que donne l'aimable président de Brosses'; 
les meilleurs tableaux étaient de Mignard et de Parrocel. 

Je rencontre beaucoup de vieux soldats : il y a ici une suc- 
cursale del'Hôtel des Invalides. Rien de plus judicieux. Le trésor 
d'un bomme de soixante ans, peu riche, n'est-ce pas un beau 
ciel? On devrait établir les trois quarts des invalides de France 
à Antibes, à une lieue du Var et de la frontière, que ces braves 
gens défendraient en cas de besoin. 

Le pain, le vin et la viande y sont à meilleur prix qu'en Avi- 
gnoii, et le mélanborée de Strabon s'y montre moins terrible. 

Un Corse, homme de sens, M. N... médit: L'histoire de 
France ne commence qu'à Louis XI. De ce moment-là jusqu'ici 
il y a suite. Avant Louis XI il y a des anecdotes : Charlemagne, 
Charles V, la Pucelle d'Orléans. Il faudrait qu'un homme d'es- 
prit comme Vertot traduisît en français le savant Sismondi. 

Madame d'Arsac, d'Avignon, disait à ses filles : Mesdemoi- 
selles, il ne faut jamais croire au très (au très-beau, au très- 
méchant; il n'y a que du médiocre en ce monde. ) 

Histoire de la jeune créole : Moi connaître. 

Au moment où je me croyais sur le point de passer quinze 
jours à parcourir cette jolie Provence dont je n'ai vu jusqu'ici 
que le mistral, je reçois à la fois des lettres de Marseille qui 
m'apprennent que nos affiiires d'Alger n'exigent point ma 
présence à Marseille, et d'autres lettres de Paris qui me montrent 
qu'en mon absence les affaires de la maison sont menées gau- 
chement et timidement. Je repars ce soir pour le Nivernais où 
sont ces cruelles affaires. Heureux l'homme qui a de quoi vivre, 
ou du moins qui est sûr de ne pas se repentir de s'être arrêté 
dans le chemin d'une petite fortune! 

C'est par hasard qu'au moment de partir, et les chevaux déjà 
attelés, je suis allé voir, derrière le théâtre moderne, une suite 

* L'Italie il y a cent ans, tom. I, p. 330, édition île M. Colomb. 

15 



222 ŒUVRES DE STENDHAL. 

d'arcades évidemment lomaines; elles se prolongent sous plu- 
sieurs maisons. Quelques ccnlaines de francs dépensées en fouil- 
les donneraient prub;d)lenicnt de curieux rébuUals; maison est 
avare dans le Midi. Curieux trait d'ignorance d'un préfet de ce 
pays-ci : il fait recouvrir de terre des ruines antiques décou- 
vertes par hasard, sans donner le temps de les dessiner. 

Le seul pays de France où Ton s'occupe réellement d'antuiui- 
tés, c'est la Normandie. Heureuse la province qui peut être étu- 
diée par un savant réel, tel que M, Leprevost ! 

— Nivernais, le 18 juin. 

J'ai passé par Clermont, qui m'a donné un vif chagrin, celui 
de ne pouvoir m'y arrêter. Quelle magnilique position ! Quelle 
admirable cathédrale! Quelle belle chaleur vcntillala! 

La vue que l'on a du Puy-de-Dôme, qui n'est qu'à deux 
lieues de la ville, élève l'imagination, tandis que l'aspect de la 
Limagne donne l'idée de la magnificence et de la fertilité. Je 
n'ai pu donner qu'un quart d'heure à la cathédrale commencée 
vers 1248, mais nonachevée. La voûte esta cent pieds du pavé, 
la longueur de l'édifice est de trois cents pieds, les piliers du 
rond-point sont remarquables par leur délicatesse. Ce monu- 
ment, d'un aspect sévère et imposant, domine toute cette ville 
sombre, bâtie elle-même sur un monticule. J'ai été surpris et 
charmé par la vuequel'on a de la terrasse. La très-antique église 
de Notre-Dame-du-Port, qui date de 500 et fut reconstruite en 
866, mériterait une description de plusieurs pages. La grande 
difficulté, comme à l'ordinaire, serait d'être intelligible. En Au- 
vergne, on lire un grand parti de la différence de couleur dans 
les matériaux des surfi>cc;-. Les anciens peignaient lesfiiçades de 
leurs temples. Avant celte découverte assez récente, les savants 
d'académie maudissaient cette pratique. 

Mon correspondant a voulu absolument me conduire au jar- 
din de Mont-Joly, à vingt minutes de la ville; j'y ai trouvé une 
magnifique allée de vieux arbres qui, à elle seule, vaudrait uu 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE 223 

voyage de dix lieues. El je n'ai pu donner qu'une heure et de- 
mie à celle ville de Clcrmont! Sa position rappelle les plus jo- 
lies villes de la Suisse, avec cette différence, en sa faveur, qu'elle 
est bâtie en lave, et que la présence d'un volcan, même éteint, 
imprime toujours au paysage quelque chose d'étonnant et de 
tragique qui empêche l'attention de se lasser. Il me semble que 
le lecteur est d'avis que rien ne conduit aussi vite au bâillement 
et à Vépuisement moral que la vue dun fort beau paysage : c'est 
dans ce cas que la colonne antique la plus insignifiante est 
d'un prix infini ; elle jelle l'âme dans un nouvel ordre de senti- 
ments. 

Mon séjour si bref à Clermont a encore eu le temps d'être 
pollué par des plaintes. J'étais dans le ciel ; cette réclamation 
d'une maison de nos amies contre une autre maison également 
amie m'a fait tomber dans la boue. Quand serai-je assez riche 
pour n'avoir plus de rapports forcés avec aucun homme ? La pos- 
térité dira : V envieux dix-neuvième siècle; c'est la triste épithète 
qu'il mérite en France, Tous les tracas d'aujourd'hui étaient 
excités par l'envie. 

Si j'avais huit jours à moi, il me semble que je les emploie- 
rais fort bien dans les Cantals aux environs de Saint-Flour. Il y 
a là des solitudes dignes des âmes qui lisent avec plaisir les son- 
nets de Pétrarque ; mais je ne les indiquerai pas plus distincte- 
ment, afin de les soustraire aux phrases toutes faites et aux mal- 
heureux superlatifs des faiseurs d'articles dans les revues. 

Ce soir, par mes façons de parler franches et imprudentes, 
j'ai conquis le mépris d'un marchand de fer bien plus considé- 
rable que moi, et homme d'esprit, mais de cet esprit rococo qui 
régnait il y a vingt ans ; il admire la biographie Michaud. J'a- 
vouerai que depuis que j'ai atteint deux mille écus de rente, je 
ne songe plus à la prudence ; c'est trop d'ennui pour mon peu 
d'ambition. 

Si l'on veut passer pour capable, il faut dans la France d'au- 
ourd'hui parler d'un air dolent, ne jamais aborder d'idées gé- 



224 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ncrales, et traiter avec respect cinq ou six niaiseries qui sont 
encore les faux dieux de chaque carrière. On dirait que n'èlrc 
pas important est une insulte pour tous les importants. Je crains 
bien que d'ici à quatre ou cinq ans ces dieux ne tombent à plal ; 
ce malheur aiTivcra quand il n"y aura plus dans les affaires que 
des hommes nés après 1789. 

Je prévois une seconde cascade dans un avenir beaucoup 
plus reculé, d'ici à trente ans, quand arriveront aux affaires les 
hommes qui avaient quinze ans en 1828, à cette époque fa- 
tale où tout ce qui portait des gan!s osait appliquer le raisonne- 
ment aux vieilleries les plus vénérables. Mais alors les fils d'en- 
richis sauront lire, leur voix comptera en littérature, ce qui 
fera contre-poids au torrent de l'innovation. 

Voici l'accident qui m'arrive : mon attention est empoisonnée 
pour toute une journée si je l'arrête sur des âmes basses, et les 
âmes basses qui se trouvent réunies à beaucoup d'esprit ne font 
que rendre le poison plus subtil ; de là mes imprudences par 
inattention. 

Écrire ce journal le soir, en rentrant dans ma petite chambre 
d'auberge, est pour moi un plaisir beaucoup plus actif que celui 
de lire. Cette occupation nettoie admirablement mon imagina- 
tion de toutes les idées d'argent, de toutes les sales méfiances 
que nous décorons du nom de prudence. La prudence ! si néces- 
saire à qui n'est pas né avec une petite fortune et qui pèse si 
étrangement et à qui la néglige, et à qui invoque son secours ! 

Jusqu'ici j'ai placé entre des crochets, pour être omis, tous 
les détails sur la physionomie de chacun des grands monuments 
gothiques, le seul ornement des paysages de France. Que de 
choses à dire, par exemple, de la cathédrale de Clermont ! 

La pluie à verse qu'il fait ce soir (se figurc-t-on quelque 
chose de décourageant comme la pluie à verse qui tombe à 
grand bruit sur le pavé d'une laide ville de province, à sept 
heures du soir ? ) la pluie donc me donne le loisir, et qui plus 
est Taudace de présenter au lecteur : 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE 225 

1" L'histoire de l'architecture romane, qui, au onzième siècle, 
succéda à la romaine et la copia autant que la misère et la bar- 
barie des temps le permettaient. 

2" L'histoire de rarchiteclure golhique qui succéda à la ro- 
mane au treizième siècle, et fut remplacée elle-même vers 
l'an 1500 par la renaissance. 

Puis est arrivée l'imitation de TUalie ou le Val-de-Grâce, en- 
suite la ridicule architecture gallo-grecque ou le Panthéon; 
après quoi nous avons vu paraître Notre-Damc-de-Lorelle, à 
qui Dieu fasse paix. 

Vous savez qu'on appelle aujourd'hui architecture golhique 
l'architecture romane et l'architecture gothique proprement 
dite; celle-ci n'eut jamais rien de commun avec les Golhs; per- 
sonne ne songeait plus à ces barbares en l'an 1200. 

L'architecture romane , et après elle l'architecture gothique 
qui la fit oublier, employèrent un nombre presque infini d'or- 
nements minutieux ; les formes de ces ornements varient à peu 
près tous les cinquante ans. Ainsi, si l'on veut se donner la peine 
de se mettre dans la mémoire les formes successives d'une 
vingtaine d'ornements prétentieusement baroques et minutieux, 
on pourra facilement passer pour savant aux yeux du vulgaire. 
En entrant pour la première fois dans une église, on s'écrie 
d'un air inspiré : 

— Telle partie est du douzième siècle et telle autre du qua- 
torzième; ces gros piliers ronds, là-bas, sont du onzième. Pour 
peu qu'on ait de sûreté dans la mémoire, on peut souvent cir- 
conscrire la certitude de la date d'une construction dans un 
intervalle d'une cinquantaine d'années. 

La perspective de pouvoir se donner un peu d'importance 
inspirera-t-elle le courage de lire les détails qui suivent ? 

Le problème à résoudre est celui-ci : 
En entrant dans une église, pouvoir lancer ces mois d'un 
air inspiré , ou mieux encore, d'un air grave, modeste et légè- 



22G ŒUVRES DE STENDHAL. 

renunl gémissaut : Telle parlieest du onzième siècle, telle autre 
(lu quatorzième. 

]" Remarquez que le plus grand nombre des églises a été en 
Con?lnielion au nioins pendant cent cinquante ans. 

2° On sait le nom de la province où l'on se trouve, le Poitou, 
l'Auvergne, la Bretagne, etc. ; or, le nom de la province étant 
connu, les chapiteaux des colonnes donnent la date, à cinquante 
ans près, car ils sont formés : 

Par des bas-reliefs à personnages, 

Par des feuilles imaginaires, 

Ou par des feuilles de vigne ou autres, fort bien copiées d'a- 
près nature. 

PEUFECTION DU GOTHIQUE. 

A Reims, cathédrale commencée pendant Tépoque de transi- 
tion du roman au gothique. 

A Rouen, Saint-Ouen, pur gothique fleuri et quelque peu de 
flamboyant. Le gothique fleuri copié Tes végétaux d'fl;)?'ès nalnre. 

Tout édifice nommé Sainte- Chapelle (en style ecclésiastique, 
sorte de collégiale) n'a qu une nef et présente la forme d'une 
cage vitrée. 

Dans le midi de la France, les édifices les plus considérables 
ont été élevés quand le style roman était à la mode, de 1000 
à 1200. 

Dans le Nord, sous le règne du style gothique, de 1200 à 
1500'. 

Chaque province, en France, a eu son beau moment, celui où 
l'on y faisait de belles choses. Les révolutions successives de 
l'art ont été avancées ou reculées par les circonstances parti- 
culières à cette province. 

Influence des matériaux : en Poitou, un ouvrier pou.vait faire 

* Voir la Chronologie du roman et du gothique, p. 60. 



MÉMOIRES D TN TOURISTE. 227 

cinquanie chapiteaux par an ; avec le granil de Bretagne, il lui 
eût fallu un au pour un seul chapiteau. 

On peut dire que souvent, en France, on a imité Sainte-So- 
phie de Constantinople avec ses dômes, et Tarchitecture byzan- 
tine ou romaine de Juslinicn. Mais il me semble qu'à Aulun, à 
Aix, etc., on a imité plus directement encore les grands monu- 
ments romains que l'on avait sous les yeux. 

Une grande révolution marqua la fin du douzième et le com- 
mencement du treizième siècle : la témérité s'empara des esprits 
en fait d'architecture; on méprisa le genre solide, et l'on n'eut 
plus de goût que pour la hardiesse; en d'autres termes, la solidité 
romane se vit remplacée partout par les longues colonnes grêles 
et par les voûtes placées à cent pieds de terre, triomphe de 
larchilecture gothique. 

Celle-ci s'empara de l'ogive que l'architecture romane em- 
ployait quelquefois. Comme ce genre de voûte n'a pas de 'poussée, 
ou du moins très-peu, l'art gothique put la placer dans les airs 
à une prodigieuse élévation et à l'extrémité de ses colonnes ex- 
cessivement allongées. Voyez Strasbourg, voyez Reims. Cette 
page serait fort claire si on la lisait dans la fameuse église de 
Coutances, triomphe de la ligne verticale, ou au moins à Saint- 
Denis. 

Comme nous l'avons dit, presque toutes les églises présentent 
des parties exécutées en des siècles différents. 

Les chanoines de Milan recevaient tous les ans des sommes 
considérables pour terminer leur magnifique église, toute de 
marbre blanc taillé en filigranes gothiques. Ils eurent l'esprit de 
laisser le portail dans un état déplorable de non-achèvement. 
Quoi de plus ridicule que de voir, en lace d'une grande place, 
un mur fort laid percé par une porte dont la voûte était en 
briques toutes nues? Et cette misérable porte donnait entrée 
dans une cathédrale magn'iîque ornée de quatre mille statues 
et dont les arcs-boutants sont de marbre blanc artistement ci- 
selé. Pendant deux siècles, cet innocent artifice des chanoines 



228 ŒUVRES DE STENDHAL. 

leur valut des millions, et ils avaient le i)laisir de se voir dans 
tons les leslanients. Mais Napoléon vint ; et, quand il fut roi 
d'Italie, il leur joua le mauvais tour de faire achever la façade de 
marbre blanc de leur église : c'est le fameux Borne de Milan. 
Rien au monde de plus joli. 

Souvent, eu France, une nef romane, et tellement solide qu'elle 
en est lourde, conduit à un chœur construit avec toute la légè- 
reté et la coquetterie gothiques. 

Au milieu de ces deux moitiés, disant Vune le contraire de 
Vautre, quelle est l'impression générale? 

L'habitude couvre tous ces contre-sens de son complaisant 
manteau. N'cst-clle pas toute-puissante sur des Français? Qui 
d'entre nous s'avise de réfléchir l'habitude ^? D'ailleurs il n'y a 
pas trente ans peut-être qu'on commence à y voir un peu clair 
dans ces choses-là. Qu'on on juge par une seule circonstance, 
la langue n'est pas encore faite. L'architecture gothique attend 
sou Lavoisier. 

Si le lecteur se trouve encore un peu de patience, après avoir 
dit ce que c'est que le gothique, je demande la permission d'a- 
jouter quelques pages pour son histoire. 

HISTOIRE DU GOTHIQUE. 

Le septième siècle fut déjà bien barbare ; voyez les plaintes de 
l'historien Frédégaire : 

« J'aurais désiré, dit-il dans son découragement, qu'il me 
restât assez de facilite d'écrire pour que je pusse être, même 
de loin, comme tels et tels (il nomme les écrivains qui l'ont pré- 
cédé) ; mais l'on puise difficilement là où l'eau ne coule plus tous 
les jours. Le monde devient vieux, et c'est pourquoi la sagacité 



• J'ai vu un jour tomber un pont sur lequel je nie trouvais; connue il 
n'y eut que trois personnes de tuées, aussilôt on rendit grâce à Dieu de 
s:i bonlc. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 229 

s'émousse en nous ; personne, dans ce temps, ne peut et n'ose 
êlre semblable aux orateurs qui ont précédé ^ » 

Charlemagne, ce puissant génie, appela des étrangers savants: 
un jour il ordonna que tous ses sujets apprendraient à lire. (Les 
princes, dans ce temps-là, n'avaient pas peur de l'esprit ; la force 
de leur peuple était la leur.) Il fil mieux que d'ordonner, au mi- 
lieu de tant de guerres se renouvelant sans cesse, il tint la main 
à Texéculion de son décret. 

Cette volonté ferme porta ses fruits, même pendant les règnes 
de son faible fils, Louis le Débonnaire, et de Charles le Chauve. 
Mais, sous des rois dépourvus de la faculté de vouloir, et au 
milieu du désordre croissant, l'action du grand homme couché 
dans sa tombe s'éteignait peu à peu. Elle cessa tout à fait avec 
!e neuvième siècle, et, au dixième, la France arriva à la bar- 
barie la plus complète. L'état des sauvages les moins avancés, 
tels qu'on les trouvait encore il y a vingt ans dans l'Amérique 
du Nord^, est bien préférable; chez eux, du moins, l'hypocrisie 
cl la trahison tonl punies. Au dixième siècle, on les voit récom- 
pensées par les places les plus avantageuses de la société. 

Le malheur et le désordre général arrivèrent à ce point que la 
société nuisait plus aux hommes qu'elle ne leur servait. Quelques 
sages esprits retirés dans les cloîtres s'aperçurent de cet abus. 

Ce fut au milieu de ce chaos abominable du dixième siècle 
que cet être social que nous appelons la France commença à 
se former. Ce qui n'empêche point les écrivains monarchiques, 



* Obtaveram et ego ut mihi succumberct talis dicendi facunJia, ul vel 
p.iululum esscm ad instar (il nomme ici Grégoire de Tours et les autres 
écrivains qui l'ont précédé). Sed rarius hauritur ubi non est perennitas 
aquaî. Mundus jam senescit, ideoque prudcntiœacumen in nobis tepescit, 
nec quisquam potestbujus lemporis, ncc prœsumil oratoribus praeceden- 
tibus esse consimilis. Scriptores rerum franc, t. II, p. 4l4, 

Frédcgairc, mort vers 658. 

Grégoire de Tours, mort vers 595. 

» Voyage du capitaine Bonneville, par Washington Irving. 

15. 



'230 ŒUVRES DE STENDHAL. 

qui apparemment travaillent sur des mémoires particuliers, de 

nous parler sans cesse de notre belle monarchie de quatorze 

siècles. 

Dès le cinquièmo, bien longtemps avant l'affreuse barbarie 
du dixième, les évêques étaient à peu près les seuls magistrats. 
C'est ce que l'on voit dans l'histoire de cet honnête homme si 
sincère, Grégoire de Tours. 

Le rôle des prêtres exigeait alors infiniment d'esprit; il fallait 
se soutenir, sans force physique, au milieu de ces barbares sou- 
vent furieux qui ne comprenaient que la force du glaive. Les 
prêircs, pour établir leur empire, parlaient sans cesse de l'enfer 
à la partie faible de la société, aux enfants, aux femmes, aux 
vieillards affaiblis. 

La menace vague contenue dans celte grande idée de Venfcr, 
base du christianisme, ne suffisant plus pour contenir les bar- 
bares furibonds de la fin du neuvième siècle, les prêtres se con- 
certèrent et annoncèrent que le monde allait finir en l'an mille. 
Pour le coup, les barbares prêtèrent l'oreille. 

Les dons qu'obtint le clergé furent énormes : un chef barbare 
donnait des milliers d'arpents au couvent voisin pour obtenir 
une petite place dans le ciel. Si le lecteur est en France, il peut 
se dire que la place sur laquelle il se trouve en lisant ceci a été 
donnée trois fois à l'Église. Comme on voit, dans les moments 
de fureur ou de nécessité, les barbares reprenaient ce que leurs 
femmes ou eux avaient donné lorsqu'ils voyaient de près l'enfer 
les menaçant de ses supplices. 

« Tout ce que tu auras chevauché sur ton petit âne, dit Dago- 
bert à saint Florent, pendant que je me baignerai et mettrai mes 
habits, tu l'auras en propre. Saint Florent monta en toute hâte 
sur son âne, et trotta par monts et par vaux, plus rapidement 
que ne l'aurait fait à cheval le meilleur cavalier. » 

II est évident, d'après ces grandes circouotances de l'histoire 
générale, qu'avant l'an 1000 on n'a pu élever en France que des 
édifices misérables. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 231 

A Rome même, \a décadence avait élé d'une si étonnante ra- 
pidité, que, dès Tan 300, les architectes qui construisirent Tare 
de triomphe de Constantin (que l'on voit encore aujourd'hui près 
du Colisée) ne trouvèrent rien de mieux que de voler les bas- 
reliefs et les colonnes de Tare de triomphe de Trajan ; et ces 
colonnes, ils les placèrent la tète en bas. Chose singulière ! c'était 
précisément pendant que dans Rome l'on en était à ce point de 
barbarie, que les Gaules arrivaient à leur plus haut point de 
splendeur littéraire. La langue latine était parlée généralement : 
Toulouse, Autun, Trêves et Bordeaux étaient des capitales biil- 
lantes. Mais les invasions des barbares vinrent tout effacer, et 
vers l'an 1000, après que les Normands et tant d'autres eurent 
pillé la France, on ne pourrait se faire d'idée aujourd'hui de la 
misère de Chartres, de Paris, de Reims, des lieux, en un mot, 
que le treizième siècle enrichit de ses plus magnifiques édifices. 

Au milieu de l'effroyable désordre et du malheur général, les 
hommes en vinrent à ne plus songer qu'au moment •présent, toute 
idée d'avenir autre que celle du paradis s'éteignit dans les cœurs. 
On ne construisit plus que de misérables maisons en bois pour 
se mettre à l'abri de la pluie et du froid, et au dixième siècle il 
n'y eut plus d'architecture. Mais après l'an mil, l'idée habile- 
ment répandue de la proximité de la fin du monde avait rassemblé 
ies richesses énormes dans les mains du clergé. Or, quel plaisir 
pouvait se donner un évêque de l'an mil, qui pouvait tout sur 
les paysans du voisinage, et qui avait réuni beaucoup de livres 
pesant d'or et d'argent, si ce n'est celui de bâtir une cathédrale? 
De là, la magnifique renaissance de l'architecture au onzième 
siècle. 

Chose étonnante I Nos barbares ancêtres, quoique si forts 
matériellement, n'eurent point l'idée de bâtir avec d'énormes 
blocs de pierre. C'est ce qu'avaient fait pourtant ces peuples 
antiques et à demi sauvages, qui ont laissé à Alba (près de Rome) 
et en cent endroits de l'Italie ces constructions si imposantes 
que Ton appelle aujourd'hui cyclopéennes. 



202 ŒUVRES DE STENDHAL. 

L;>.rt de bàlir élail mort en quelque sorte avec l'empire des 
Césars, mais les édifices romains subsistaient en partie au on- 
zième siècle : la plupart servaient de forteresse, cl les barbares 
curent l'idée malheureuse de les copier. C'est là le premier mau- 
vais tour classique que ranliquitc nous ait joué. Si nos ancêtres 
eussent suivi leur instinct naturel, ils eussent du moins entassé 
d'énormes blocs de pierre; et leurs œuvres seraient imposantes. 
Ils onl imité, et la postérité les méprise ou les ignore. 

Au sortir de ce dixième siècle, qui fut en France l'époque du 
plus grand abaissement de l'espèce humaine, les chefs barbares, 
çruidés par les évêques qui pour n'être pas détruits cherchaient 
le i>lus possible à se mêler aux affaires temporelles, voulurent 
imiter les lois qui avaient régi dans les Gaules les cités romaines. 

Cette idée fort juste conduisit de son côté à l'idée malheureuse 
de copier les constructions romaines ; mais rien de plus pauvre, 
de plus mesquin, de plus misérable, de plus laid que ces tristes 
imitations : fort peu subsistent après huit siècles seulement. Les 
barbares emploient de très-petits morceaux de pierre, ils mettent 
dans leurs nmrs des rangées horizontales de briques, pour tâcher 
de rétablir le parallélisme des assises. 

Dès le temps de l'empereur Gallien (253 de J.-C), on voit les 
briques employées à cet usage, mais seulement dans des con- 
structions d'une importance secondaire. Quelques portions de 
l'église de Saint-Martin à Angers, de la cathédrale de Trêves et 
d'un hospice à Metz', montrent que les barbares adoptèrent 
cet usage pour leurs palais et leurs basiliques. Les barbares, ne 
sachant pas calculer le poids et la forme des pierres, ne pou- 
vaient les faire tenir ensemble et former des voûtes, ils em- 
ployaient de préférence les troncs de chêne que leur offraient 
leurs forets. C'était donc avec des toits en charpente et non avec 
des voûtes que leurs églises étaient couvertes. De là les incen- 
dies fréqiionls. (Voir VlUsloire de Sainl-Ouen.) 

' Méririic'j, Hssai sur l'archilcclurc rcU'jicuso. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 233 

La voix morale que les vieilles cathédrales ont pour nous, ce 
qu'elles disent à notre âme lorsque nous les considérons dans 
un moment de calme et de iranquilliié, est reffet du style. 

Dix savants peut-être, tous plus ou moins ennemis de la logi- 
que, ont espéré se faire un titre de gloire, en imposant un nom 
au style de ces édifices bâtis au onzième siècle avec Targent 
qu'avait produit la fin du monde. Ce style s'est appelé roman, 
byzantin, lombard, saxon, etc. ; le public, ce me semble, n'a 
pas encore fait de choix ; eu attendant sa décision suprême, 
j'adopterai le mot roman, parce qu'il indique le principal carac- 
tère des édifices construits au onzième siècle. 1° Ils furent avant 
tout l'imitation de l'architecture romaine *. 

2° On imita aussi l'architecture de l'Orient. Il était naturel 
qu'un prêtre qui était allé en pèlerinage à la terre sainte, et 
qui bâtissait une église à son retour, voulût copier le tombeau 
du Christ qu'il avait vénéré à Jérusalem. En allant à Jérusalem, 
il avait vu en Grèce les monuments du Bas-Empire, et proba- 
blement en Asie quelques-uns des édifices que venaient d'élever 
les conquérants sarrasins ; de là les dômes. 

Par exemple, un chef puissant de l'Anjou, Foulques Nerra, fit 
de nombreux voyages en terre sainte ; il vénérait les choses qu'il 
y avait vues, et il dut chercher à les imiter. 

3" Les ordres monastiques avaient de grandes richesses, des 
privilèges, etc. ,etc. ; mais chacun d'eux suivait aussi des prati- 
ques de dévotion particulières, et plus agréables à Dieu que 
celles du voisin. Dans les édifices qu'ils élevèrent, ils durent 



' Je dois, ce me semble, ajouter un mot à ma défuiilion du style. 
Noire âme, quand elle entend gronder le tonnerre, n'est plus terrifiée. 
Pour beaucoup de gens ce son, souvent magnifique par sa plénitude, 
produit un effet musical. Le plus nuisible des athées, Franklin, a eu 
l'impiété d'expliquer la foudre. Notre âme est donc bien différente de 
ce qu'était l'ànje du Bourguignon en l'an 1200. Les églises romanes ou 
gollnques nous disent donc, exactement parlant, autre chose que ce 
qu'elles disaient à ces barbares si sûrs de l'enfer. 



254 ŒUVRES DE STENUuAL. 

songer à favoriser ,ces pratiques. La plupart des arcliilectes 
étaient ecclésiastiques. 

4" le bon sens aurait dû faire songer aux exigences de notre 
ciel sombre et pluvieux. Notre climat est précisément le con- 
traire de celui de l'Orient qu'on imitait sottement dans son ar- 
chitecture. Nos plus grandes fêtes, Noël et Pâques, se rencon- 
trent souvent avec des temps abominables. Eh bien ! celle 
considération, qui eût été capitale pour des hommes de sens, 
n'eut presque pas d'influence sur la forme des églises, tant les 
prêtres avaient pris soin de brouiller nos bons aïeux avec la 
logique. 

Les toits des églises, qui pouvaient avoir à supporter d'énor- 
mes quantités de neige, furent longtemps plats comme les toits 
des heureux climats d'Orient. 

Les quatre causes que je viens d'indiquer durent agir d'une 
Hiçon bien différente, à Paris par exemple, placé si loin de tout 
grand édifice romain^, etàNimes ou à Aix, environnées de ma- 
gnifiques monuments de l' antiquité. Les cirques d'Arles et de 
Nîmes, le pont du Gard, la Maison carrée, l'arc de triomphe et 
le théâtre d'Orange, et d'autres édifices qui peut-être cxistaieul 
au onzième siècle et ont été détruits depuis cette époque, don- 
naient des leçons de grandiose aux architectes romans. Ils n'ont 
point employé l'ogive si solide pour le pont Saint-Esprit, et le 
porche de la cathédrale d'Avignon est copié de l'antique. 

Par la suite, quand le gothique, méprisant la solidité romane 



* Je ne puis ganicr toutes les avenues contre la critique; j'ai si peu 
d'espace. Je sais qu'on peut dire qu'on voyait peul-êlre à Paris, au 
onzième siècle, le palais de Julien; à Lilleboune, quelques cunslruclions 
antiques, cic. Mais il sérail bien difficile, ce me semiy.e, dn prouver que 
cesédifi es existaient alors; qu'ils étaient comiiarablcs à ceux de Kînics, 
d'Arlos et d'Orange. Au onzième siècle, comme de nos jours, l'iuibitint de 
Paris qui voulait voir quelque chose d'antique devait ;iller au moins jus- 
qu'à Aulun, dont r.amphithéàtre existait sans doute encore au onzième 
siècle. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 235 

et cherchant à étonner par ses imprudences apparentes, tenta 
de pénétrer dans le midi de la France, il trouva dans les cœurs, 
comme puissance r'vale, l'admiration pour le pont du Gard et la 
Maison carrée. 

Le plus joli chapiteau historié que je connaisse se trouve à 
Issoire. Au premier aspect, je l'aurais cru l'ouvrage de ce grand 
artiste, mademoiselle deFauveau. J'en ai vu le dessin fidèle chez 
le savant M ; il représente des vierges ailées et des guer- 
riers endormis revêtus de cottes de mailles. 

Ce chapiteau est du onzième ou peut-être du douzième siècle. 
Au quinzième, la cuirasse remplaça peu à peu la cotte de 
mailles. 

• A Brioude on voit de fort jolis chapiteaux ; ils représentent 
ordinairement le diable qui dévore un damné. 11 était bien que 
les fidèles eussent ces chapiteaux à contempler en attendant l'ar- 
rivée du prédicateur. La langue du diable a des formes singu- 
lières, et est employée à de drôles d"usages. 

On m'a montré à la poste de... une aquarelle qu'un jeune 
paysagiste avait laissée en gage. Elle représente les environs de 
Saint-Nectaire (à sept ou huit lieues de Clermonl) ; on surprend, 
pour ainsi dire, en flagrant délit l'éruption du volcan. La plaine 
que représente cette aquarelle est hérissée de petits monticules 
volcaniques et de cratères ; on voit à droite la montagne de 
granit qui a arrêté la lave lors de la grande éruption. 

A Saint-Nectaire les chapiteaux historiés de l'église représen- 
tent les miracles de ce grand saint. Hors le temps des eaux, il 
n'y a pas cent personnes à Saint-Nectaire ; il n'est pas prudent 
de s'y hasarder, il faudrait mettre une lente dans son bagage. 
Plus les chapiteaux sont anciens, moins ils ont de saillie ; effet 
naturel de la malhabileté des ouvriers. 

— Nivernais, le 19 juin. 

Plût à Dieu que le (eu fût aux quatre coins de Paris 1 

Voilà ce que je viens d'entendre dire ce soir, presque sérieu- 



•J36 ŒUVRES DE STENDHAL. 

sonient, à un beau dîner : c'étaient de riches négociants du raidi 
de la France qui formaient ce vœu charitable. Non-seulemenl 
on est envieux d'homme à homme dans ce triste dix-neuvième 
picclo, non-seulement tout banquier ou négociant riche exècre 
M. Laffîtte; mais encore Toulouse, Bordeaux, etc. , s'amaigris- 
soni (le la prospérité de Paris. On envie à Paris : \° ses jeux de 
bourse (nn homme, sans qu'on le sache, sans passer pour joueur, 
peut se donner tous les vifs plaisirs du jeu le plus fou). 2" On en- 
vie à Paris sa rente. II y a soixante mille parties prenantes pour 
la rente à Paris, disent ces messieurs, et pas quatre mille en 
province. Les terres ne rendent que deux et demi et avec 
mille peines, et l'argent placé en rentes à Paris produit quatre 
trois quarts. — Oui, pourraient répondre les rentiers, mais îa 
terre donne les jouissances de vanité et vous fait capitaine de la 
garde nationale avec bonnet à poil. 3° Toutes les grandes affaires 
ne peuvent plus s'organiser qu'à Paris, on ne connaît d'ex- 
ception que quelques affaires du second ordre arrangées à 
Lyon. 

— A qui la faute? ai-je répondu ; aux petites haines qui font 
déserter la province par tout ce qui peut vivre à Paris. Car, 
pour n'avoir pas l'air de mépriser l'attaque, j'ai été oblige de 
dire quelques mots assez froids. — Mais, messieurs, c'est la fable 
des membres révoltés contre l'estomac. Voulez-vous être un pays 
décousu comme l'Espagne qui n'a point de capitale, etc? J'étais 
écouté par la haine frémissante. Alors je me suis donné le plai- 
sir de désoler l'envie. — Mais, connaissez-vous Paris, messieurs ? 
En 1800, après un dénombrement qui ne donnait que quatre cent 
soixante mille habitants, le premier consul dit : La capitale de 
la France doit avoir cinq cent mille âmes ; et l'on imprima par- 
tout cinq cent mille. En 1837, on a compté réellement neuf cent 
vingt mille habitants, indépendamment des faubourgs, comme 
Vaugirard, les BatignoUes, etc. , qui, de tous les côtés, touchent 
à Paris. Vingt personnes riches de mon département sont voi 
nues se réfugier à Paris. C'est qu'à Paris il y a moins de haine cl 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 237 

iVcnine que dans les provinces ; quoique bonne disposition que 
l'on ait, on ne peut pas haïr unincoiniu. 

Ce dîner était excellent, mais ennuyeux ; nouveaux riches, 
Ibrt riches. Un seigneur de fraîche date, fort bel homme, (ont 
garni de chaînes d'or, tout fier d'un ruban dont la rosette date 
de deux jours, a trouvé bon d'accaparer la parole ; il semblait ré- 
citer une leçon apprise par cœur. 

Notre révolution de 1850, s'écriait-il, avait une mission su- 
Mime, elle l'a bien remplie. Honorons, bénissons la mémoire 
des hommes dont le génie et la vertu ont rendu la France indé- 
pendante du caprice des rois voisins, libre et vertueuse à l'inté- 
rieur. Mais ne cherchons point à imiter ces hommes sublimes, 
car ils ne nous ont laissé rien à faire qu'à jouir en paix du fruit 
de leurs travaux. Gardons-nous de déranger l'équilibre des cho- 
ses, n'ayons point l'imprudence de réveiller l'esprit d'émulation 
dans le peuple, là surtout est le danger. Plus d'enseignement 
mutuel, plus de grandes écoles... Alors on a ri tout haut, car le 
monsieur a fait sa fortune par les sciences et par les grandes 
écoles. 11 a été piqué au vif, sa vanité blessée l'a jeté dans des 
imprudences ; les rires ont redoublé, et Ton peut dire qu'il a été 
hué autant que la politesse le permet. M. N... , comme tant d'au- 
tres, voudrait jouir de ses places, et en même temps trouver 
dans les salons celte haute considération, celte bienveillance 
unanime qu'il y rencontrait jadis. Voilà le tourment de ces 
messieurs qui onl Hiit fortune depuis sept ans 

— C'est une véritable maladie européenne, s'est-il écrié avec 
humeur, que ce besoin des peuples de se mêler des affaires pu- 
bliques et d'intervenir dans l'exercice du pouvoir souverain. Ce 
pouvoir, pour faire le bien, ne doit avoir que des barrières totc- 
tes morales, autrement votre opposition lui donnera des distrac- 
tions et peut-être même de la colère, et il ne pourra plus se dé- 
vouer tout entier â la haute mission qu'il a reçue du ciel.... 
( J'arrange le style, qui était bien autrement emphatique. ) 

A ces mots, tout le monde s'est permis de se moquer du gnui;! 



236 ŒUVRES DE STENDHAL. 

homme, même les petils jeunes gens qui débutcnl. Telle a été 
ma soirée ; pas la moindre petite anecdote plaisante. 

J'abhorre d'être cru sur parole, croire ainsi est une habitude 
surannée que je ne voudrais pas conlribucr à donner au lecteur. 
Je parle si souvent ( et trop souvent ) du genre d'esprit de la 
province, du ton provmcial, qui, à trente lieues de Paris, recou- 
vre tout, pénètre partout et affadit tout, que je songeais à évo- 
quer le génie dramatique et à composer une scène en langage 
provincial. 

Mais on aurait pu me dire comme à M. l'abbé F quand il 

établissait des dialogues à Saint-Sulpice entre lui et l'infâme 
Raynal ou le libertin Diderot : Vous les faites trop plats. 

Voici un récit textuellement copié du supplément au Consti- 
tutionnel du 19 novembre 1837. 

Si le lecteur trouve l'exemple un peu long, qu'il daigne son- 
ger que, pour avoir l'honneur d'être critiqué par lui, je me suis 
exposé à ce genre d'esprit deux mois de plus qu'il n'était né- 
cessaire pour mes affaires. 

ÉPISODES DE LA VIE D'ATIIANASE AUGER 

FUULIÉS PAR SA NIÈCE. 



LE COMTE DE NOÉ, ÉVEQUE DE LESCAHS, ET SON GnA>D VICAIRE. 

La plus aimable intimité et la plus franche amitié unissaient 
ces deux grands hommes, qui vivaient en l'année 1791 ; année 
OÙ des troubles multipliés et de différents partis avaient déjà 
l'air de porter atteinte aux prérogatives royales de la dynastie 
capétienne; mais les sciences et les arts Ileurissaient, et les 
nombreux genô de leltn'S poursuivaient leurs travaux et leurs 
succès sous le patronage d'un prince éclairé qui les protégeait 
efficacement et ouvertement. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 259 

L'abbé Auger demeurait rue des Fossoyeurs, n. 17, et mon- 
seigneur l'évêque de Lescars dans la rue des Canelles, tout près 
de la première. Comme ils ctaicul lettrés tous deux cl que leur 
tendre affection était réciproque, un échange continuel de soins 
d'obligeance découlait tout naturellement de leur union vive et 
solide ; Tabbé corrigeait les épreuves de révoque, et la petite 
Cliarlotte-Sophie Auger, nièce de ce dernier, était chargée, à sa 
grande satisfiiction, de reporter au prélat toutes ses corrections; 
c'était ma mère, qui à cette époque avait une dizaine d'années, 
et était bien la plus jolie petite brune, vive , sémillante et spi- 
rituelle qu'on pût voir. M. de Noé adorait cette petite, qui était 
enchantée, et s'informait toujours de son vénérable oncle, s'il y 
avait quelques épreuves à porter à monseigneur. Un jour du 
mois de février, le plus triste, le plus ennuyeux et le plus froid de 
l'hiver, l'oncle ordonna à sa petite favorite de porter les papiers 
d'usage; ma bonne grand' maman l'enveloppa de sa pelisse 
fourrée, et la voilà partie. Arrivée au pas et au but de sa course, 
car la neige commença à tomber terriblement fort, monsei- 
gneur, qui attendait cet envoi, observait de sa fenêtre le char- 
mant messager femelle. 

il l'aperçut qui franchissait le seuil de son hôtel, et descendit 
lui-même tête nue et sans crainte de se mouiller; il s'avança 
dans la cour auprès de l'enfant, l'enleva, et lui ôtant aussitôt 
sa pelisse, il l'enveloppa de sa large soutane, et la porta ainsi 
jusque dans son cabinet , où un feu à pleine cheminée brillait 
de la clarté de la flamme pétillante qui s'en échappait. «Mais, 
ma chère enfant, lui dit-il, votre oncle vous prend donc pour 
une petite Lacédémonienne, de vous envoyer par le temps qu'il 
fait?— Pas du tout, monseigneur, lui répondit-elle, il ne tombait 
pas de neige lorsque je suis partie, et mon oncle et moi ne 
pouvions pas pré;oir que je n'aurais pas le temps d'arriver jus- 
qu'à vous ! — Allons, ma petite nièce (c'est le nom qu'il lui don- 
nait souvent), ôtons ces légers souliers qui sont déjà tout tra- 
versés, que je vous asseye dans mon grand fauteuil à la Voltaire , 



'240 lEUVBES DE STliNlUIAL. 

cl que ma petite amie se sèche et se réchauffe bien. Avez-vous 
déjeune? ~ Monseigneur, j'ai pris ce malin, à neuf heures, ma 
tasse de lait habituelle, avec deux grandes tartines de beurre, 
cl je n'ai pas encore faim. — C'est égal, vous aimez bien mes 
(■oii(ilurcs de Bar, mes bonbons candis, je vais vous en faire 
<crvir. — Mais, monseigneur, vous êtes trop bon, je n'ai besoin 
de rien ; il n'est encore que midi, et j'ai déjeuné à neuf heures. 

— Eii bien ! ma jolie brune, vous croyez, quand trois heures 
de temps se sont écoulées, après avoir fait une longue course la- 
borieuse, et vous être fait mouiller pour mon service, que vous 
ne mangerez pas avec plaisir; ah! pclile friande, je vois dans 
vos beaux yeux noirs si malins que vous voudriez déjà voir mes 
friandises sur mon bureau.» Il sonna alors, et donna l'ordre au 
domestique qui parut de servir une collation sucrée à sa petite 
nièce si chérie. Manière, qui me raconta ce trait, ajouta que 
dans celte maison on servit par ordre la plus jolie assiettée de 
belles fraises qu'on pût voir dans toute la primeur de la saison, 
el que monseigneur lui demanda si elle les aimait bien sucrées, 
elsil en fallait mettre beaucoup. La petite répondit :« Non; treix-e 
fraises et quatorze sucre. » Enfin, bien réchauffée et séchée, 
M. de Noé commanda qu'on attelât les chevaux à sa voilure, et 
il reconduisit lui-même ma mère chez son oncle. 11 était deux 
heures quand ils arrivèrent, et en ce temps-là on soupait le soir 
et on dînait à celte heure. Monseigneur l'évêque, qui avait ap- 
porté dans son carrosse une douzaine de superbes oranges de 
Malte, dont on lui avait fait présent la veille, s'invita à dîner. 

Lorsque ce prélat faisait cet honneur à la famille, ce qui ar- 
rivait très-souvenl, madame Auger savait qu'il fallait se procurer 
un fromage à la crème de Chantilly, dont il était Irès-friand, ce 
qui fut exécuté par le seul domestique qui servait mes grands 
parents. Plusieurs fois l'évêque avait insisté, voyant le peu de 
serviteurs de cette maison, afin de garder un de ses laquais pour 
aider la mère et ses deux filles au service, et ce jour-là il in- 
sista plus que jamais, parce qu'il s'apercevait que ma bonne- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 241 

miminn, prise au dépourvu, se déiueuait beaucoup; mai" Tabbc 
Auger, mon oncle, le refusait toujours. « Mais, monseigneur, lui 
répondit-il, je vous prie, ne faites point attenliou; par la con- 
trariété qui se uiauifeste sur vos traits vous nous ôlez tout le 
bonlieur et le plaisir que nous avons de vous recevoir à notre 
table. Ne savez-vous pas que c'est ici comme du temps d'Ho- 
mère? les princesses servent à table. » Cette saillie lui rendit 
tout son agrément et sa gaieté ; il n'insista pas davantage, et, 
serrant avec effusion la main de son ami, qui venait de faire un 
rapprochement si judicieux, ils passèrent dans le cabinet de 
l'abbé Auger pour s'occuper, en attendant qu'on eût servi le re- 
pas, à des choses plus sérieuses. Lorsque tout fut prêt, et qu'an- 
nonçant le dîner ou vint se mettre à table, la petite Lacédémo- 
nienne, qui avait toujours soin de mettre son couvert entre celui 
de son oncle et celui de son ami, ne manqua pas de s'y placer. 
Arrivé au dessert, on s'empressa d'offrir à monseigneur de la 
crème, qu'il accepta très-volontiers. Quant à l'abbé Auger, il ne 
pouvait souffrir ce mets, et prétendait qu'il lui donnait la fièvre. 
« Ah! reprit tout à coup Sophie, oui, le fromage de crème fait 
mal à mon cher oncle : il lui donne des fièvres de lait (laid). » 
Elle voulait et entendait par là faire allusion à la figure du grand- 
oncle, qui était en effet fort laide ; et le prélat de rire et d'em- 
brasser la petite espiègle, qui venait de faire là une plaisanterie 
si fine et si satirique. « Ah ! méchante, dit le grand vicaire, tu me 
le payeras, et ta bourse s'en ressentira ; le petit jaunet de ton 
mois qui s'écoule n'entrera pas dedans. 

« Ah ! mademoiselle, vous dites à monseigneur que je suis 
laid, vous lui faites apercevoir ce défaut de ma nature, lui qui 
m'avait toujours cru si beau! — Allons! mon cher aL*bé, ne 
vous fâchez pas, si le ciel ne vous a pas départi la beauté des 
traits du visage, il a orné votre belle âme de toutes les vertus 
humaines; si j'étais l'oncle de ce petit méchant lutin, je 
la claquerais d'importance : mais, puisque je ne suis que sou 
vieil ami, je vais l'embrasser pour le plaisir que m'a fait sa sail- 



242 ŒUVRES DE STENDHAL. 

lie si piquante et si vraie. — Ah ! monseigneur, et vous aussi ! 
Oh I cesi mal, très-mal, et je ne vous aime plus. » C'est de cette 
manière que ces deux hommes, si bien faits pour s'entendre, 
cl malcré les dignités respectives dont ils étaient revêtus tous 
deux, c'est comme cela, dis-je, qu'ils ne se refusaient jamais 
les plaisanteries légères qui ne faisaient que mieux ressortir 
l'aniénilé et la simplicité de leurs mœurs irréprochables. (M. le 
comte de Noc était un homme magnifique et de taille, et de fi- 
gure, et de maintien. Sa tournure noble cl distinguée, lorsqu'il 
avait revêtu ses habits sacerdotaux, provoquait l'admiration de 
tous ceux qui l'apercevaient; pour son grand vicaire, il était 
petit, maigre et fort laid. ) 

UN DKSSERT CHEZ l'aBDÉ AUGER, ET DANSE DE UONDES DE MONSEIGNEUR 

l'évêque de lescars et de son grand vicaire. 

On arriva au dessert, et les superbes oranges , mises avec 
soin dans une belle corbeille de porcelaine dorée, occupaient 
avec faste le milieu de la table : on en coupa une demi-douzaine 
en rondelles pour en faire une salade au rhum et au sucre, que 
mon oncle aimait beaucoup. Excités l'un par l'autre, ces mes- 
sieurs en avalaient à qui mieux mieux, et l'on jasait d'autant. 
Sans s'en apercevoir, ils furent pris tous deux, et leurs éclats de 
rire, les larmes involontaires que ces rires provoquaient, fixè- 
rent l'attention des trois dames, ma bonne mère, ma tante Thé- 
rèse, qui était plus âgée que ma mère de neuf années, et enfin 
la petite étourdie qui, se levant de table avant que le café fût 
servi, provoqua sa sœur pour engager sa mère à faire passer 
au salon, ce qu'elle fil aussitôt. 

Arrivés là, monseigneur comte de Noé, frère dun ou d'une 
Polignac, évêqnede Lescars, grand abbé, etc., etc., etAthanase 
Auger, son grand vicaire, membre de toutes les Académies, etc., 
etc., se Irouvèrenl si bien pris tous de îx, qu'ils allaient de tra- 
vers et bavardaient comme des pies; ce que voyant la maligne 



I 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 243 

Sophie, elle leur prit à chac.ui une main, et, forçant sa mère 
el sa sœur de s'emparer des mains restées libres, ils dan- 
sèrent deux ou trois rondes que Sophie (ma mère ), l'espiègle, 
chanta au mieux et de tout l'éclat d'une des plus jolies voix 
qu'avait déparUela nature en sa faveur. Ces excclleuts ecclésias- 
tiques se prêtèrent d'autant mieux à cette danse folâtre qu'ils 
n'étaient gênés par aucun œil indiscret et étranger, et si, en ti- 
rant à dessein trop fort son bon oncle, la maligne petite ne l'eût 
fait choir tout de son long sur le lapis, où il ue se fit aucun 
mal, mais ne voulut plus continuer ce jeu, ils auraient dansé 
bien plus longtemps. Ainsi se termina cette scène, qui me rap- 
pelle par sa bonhomie, à la différence près des temps el des 
personnes, le bon Henri IV faisant à quatre pattes le tour de sa 
chambre avec son fils à cheval sur son dos, el recevant, sans se 
déranger, la visite d'un ambassadeur de cour étrangère. « Avez- 
vous des enfants, monsieur ? lui dit-il. — Oui, prince. — En ce 
cas, Je puis continuer le tour de la chambre. » 

PRO.OSlTi >N TOUT AMICALE FAITE PAR l'ÉVÈQLE DE LESCARS A ATHANASE 
AUGER. QUI LE REFUSA NET. 

Ces deux savants, qui s'entendaient si bien, passaient presque 
les journées ensemble, qui ne leur paraissaient jamais si bien 
employées que lorsqu'ils pouvaient, par effusion, se communi- 
quer et leurs pensées et leurs observations réciproques sur leurs 
travaux littéraires. 

Un jour donc, que venant de deviser sur les qualités du cœur 
el de l'esprit, el qu'à ce sujet ils en vinrent à parler tout natu- 
rellement de l'attachement mutuel qu'ils se portaient, M. le 
l^çomte de Noé dit à son grand vicaire -. « Vous ne savez pas, 
ion cher Athanase, il me vient une idée charmante, el qui me 
bombîcra de joie si vous voulez bien y souscrire. — Quelle esl- 
lelle, monseigneur? répondit l'abbé Augcr. — Je vous ai déjà 
Refendu, el cela expressément, de me donner ce titre lorsque 



in ŒUVRES DE STENDHAL. 

nous sommes en particulier ou avec nos amis choisis. Je veux 
qui' vous me iléuonimioz, lorsque je suis chez vous ou ave-" vous 
el voire famille, par le nom seul de Noc, sans voire monsei- 
gneur, qui me contrarie toujours venant de votre part, et je ne 
veux pas non plus de celui de monsieur; appelez-moi, vous 
dis-jo, Noé ou mon ami; voilà ce que je le permets, entends-tu 
bien, Athanase ? Et il ajoute : Voici la proposition que j'avais à 
le faire; je veux, j'exige, et je l'ordonne même s'il le faut, qu'à 
l'avenir tu me tutoies, et plus de vous cuire nous, mon très- 
cher. Tu possèdes toute mon amitié jointe à une profonde estime 
méritée par la modeste vertu exemplaire ; et, aurais-je pour ami 
intime le roi Louis XVI lui-même, je ne me croirais pas plus 
honoré que je ne le suis du vrai et beau titre d'ami que je te 
porte et que lu mérites si bien. — Monseigneur ! répondit Atha- 
nase. — Encore... mais je vais me fâcher tout de bon. Vous ne 
m'entendiez donc pas, monsieur, et m'écoutiez encore moins?— 
Je vous demande pardon, dit mon oncle, permettez-moi de vous 
expliquer ma pensée : nous nous aimons beaucoup, j'admets 
même au delà de toute expression; veuillez croire, je vous prie, 
à toute la pureté de mon observation que vous approuverez, je 
suis sûr, quand vous l'aurez entendue. Je serais honoré et flatté 
de celte marque extrême d'intérêt ; mais, habitués, à nous tu- 
loyer dans le secret de nos familles, pourrions-nous toujours 
assez nous observer en public? el un tu ou toi ne viendrait-il 
pas avec inopportunité ella grande habitude d'être plus souvenl 
ensonible solitairement que dans les cérémonies d'apparat où 
nous devons nous trouver tous deux ? Non, votre simple ami el 
vicaire ne doit pas se permettre de vous dire toi, je ne le pour- 
rais jamais ; notre dignité mutuelle s'oppose aussi à ce que vous 
me fassiez cette faveur tout seul, el, me tutoyant sans que j'o- 
sasse le faire pour vous, cher de Noé, ne serait-ce pas m'assi- 
miler à votre domesticité? — Ah ! lu as raison. Eh bien ! pour ce 
soir seulement dis-moi toi. — Ah ! je le veux, oui toi, mon bon, 
mon véritable et sincère ami, reçois de nouveau l'hommage de 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 245 

tous mes seuliineiUs de respect el d'afteclion durable, sincère 
et éternel, el sois assuré, quoique ne nous tutoyant pas au delà 
de la soirée, que tu auras toujours en moi le plus dévoué servi- 
teur.» 

Amanda Moulin. 

— Bourges, le 20 juin 1857. 

Je vais faire un aveu qui n'est guère gentleman like, et qui 
m'ôtera bien des sympathies : je viens d'avoir le plaisir de me 
séparer de ma calèche et de mon domestique, un ami que j'ai 
rencontré aux forges du Nivernais se sert de la calèche jusqu'à 
Paris. 

J'ai été éïevé à voyager comme un simple commis du com- 
merce dans les malles-postes et en diligence, et j'éprouve un 
sentiment dont je soupçonne l'existence : c'est que parmi les 
agréments de la vie, ceux-là seulement dont on jouissait à vingt- 
cinq ans sont en possession de plaire toujours. 

Retournant à Paris, mon ami me conduit à la Charité, et c'est 
là que j'ai le plaisir vif de prendre une place pour Bourges dans 
la plus modeste des diligences de province. 

' Je dirai au voyageur tenté de m'imiter, que le sac de nuit 
le plus léger suffit pouï faire la tournée de Tours, Nantes, Van- 
nes, Carnac, Loricnt, Rennes, Dol, Saint-Malo, Avrauches, Cou- 
lances, le Havre et Rouen. 

Celte parlie de mon voyage, exécutée de diligence en dili- 
gence, par bateau à vapeur, et sans faire de visite à qui que ce 
soit, attendu que je n'avais point d'habit en ma possession, a été 
de bien loin la plus agréable. 

Rencontrant dans les diligences et aux tables d'hôtes des gens 
actifs occupés à faire leur forlunj^. et de petits propriétaires fort 
alertes sur leurs intérêts, j'étaif. beaucoup plus près de la vérité 
sur tous les objets qui excitent leur attention et la miei>ne. 

* Ajouté plus tard au Havre, 

14 



246 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Comme je no pouvais exposer mes idées qu'après les avoir mi- 
ses en petite monnaie, mes paroles n avaient rien d'imprévu 
pour moi, et jamais je n'ai eu le désagrément de heurter les opi- 
nions de mon intor'Dcuieur. J'ai acquis ainsi deux ou trois amis 
pendant ma vie -'' j diligence, qui certainement me voient avec 
plus de plaisir que mes amis de Paris que je contredis quelque- 
fois à mon insu. Je ne saurais trop dire combien la partie active 
de la nation est satisfaite du gouvernement du roi, tout en répé- 
tant avec bonheur les phrases du Charivari. 

Pendant les instants d'ennui qui, parfois le soir, venaient 
m'assaillir, j'ai été obligé de faire attention à beaucoup de détails 
auxquels certainement je n'eusse pas songé sans l'isolement qui 
me forçait à faire flèche de tout bois. On ne se souvieni parfai- 
tement que des paysages devant lesquels on s'est un peu en- 
nuyé. 

Mais au total, je le répète, je me suis fort bien trouvé de celte 
solitude absolue d'un mois ; sous prétexte de convenances et par 
la vanité que les gens communs niellent à les bien observer, la 
société se fait tous les jours tellement hypocrite, qu'il est per- 
mis de trouver que ses gènes l'emportent sur ses agréments. 
Heurter les convenances ne serait rien sans le remords qui suit 
le crime, mais je suis peiné de voir la douleur de vanité que 
j'inflige à l'homme poli qui causait sans défiance avec moi, et 
qui reçoit tout à coup une réponse imprévue. Il entrevoit la pos- 
sibilité de rester court. 

L'absence de la peine de faire de la peine, jointe à l'augmen- 
tation du nombre et de l'énergie des sensations, fait peul-èlrc 
tout le charme de la solitude; celle du voyageur est d'ailleurs 
amusée par le mouvement, par la diversité et la nouveauté des- 
aspects. 

La diligence de la Charité s'est arrêtée un instant h Housse- 
lan ; c'est une poste qui consiste en une seule maison au milieu^ 
d'un champ environné de grands bois. Peu de sites m'ont donne 
davantage le sentiment de Yisolement complet, j'ai passé là u» 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 247 

quart d'heure à me promener le long du bois, à cent pas de la 
ferme ; jetais heureux, je voyais à mes pieds tous les chagrins 
du monde. 

Quelques lieues plus avant, cheminant au travers de la plus 
trisie des plaines, avec de malheureux chevaux qui sont obliges 
de faire une poste de six lieues, j'ai aperçu de loin la tour de la 
f.imeuse cathédrale de Bourges. Cette tour, objet de tous mes 
vœux, a disparu plusieurs fois derrière des plis du terrain, nnfia 
nous sommes parvenus à de certains petits marais où Ton cultive 
des choux, et qui entourent immédiatement la ville ; les gens du 
pays trouvent cela beau. 

Nous sommes entrés par une rue à la fois large et mesquine, 
où je n'ai aperçu de figures humaines que celles de quelques ca- 
nonniers du régiment que les députés du Cher ont obtenu pour 
leur département. 

La diligence m'a laissé dans la meilleure auberge du pays, à 
gauche en venant de Paris, au milieu d'une grande rue. A peine 
mon sac de nuit a-t-il été monté dans ma chambre par un valet 
en bonnet de colon, qui m'a semblé à moitié endormi, que j'ai 
été saisi d'un serrement de cœur impossible à décrire. L'idée 
m'est venue d'envoyer chercher un cheval à la poste, et de par- 
tir à l'instant même pour Issoudun, qui est sur la route de Tours. 
J'étais étoufïë par le sentiment de la petitesse bourgeoise. 

Pour m'ôter la possibilité de céder à une répugnance aussi ri- 
dicule, je me suis précipité hors de la chambre, affreuse à voir, 
mais il y avait une marche insolite au milieu du palier de l'es- 
calier tournant en bois, qui descend sous la grande porte de 
l'auberge. J'ai failli tomber. Cet escalier est d'une antiquité tel- 
lement vénérable, que j'ai craint que la rampe de bois en petites 
colonnes vermoulues, à laquelle je me suis retenu, ne me restât 
dans la main. 

Je suis sorti de l'auberge, jurant tout haut, je l'avoue, contre 
les provinciaux. Je voulais aller à la cathédrale; mais je serais 
mort, je crois, plutôt que de demander à un de ces braves gens 



'_>.}8 ŒUVRES DE STENDHAL. 

(liicl cliciinn je devais suivre : je senlais qu'une réponse un peu 
trop ridicule me ferait tourner net dans une rue à gauche, où 
j'avais remarqué eu arrivant la poste aux chevaux. 

J'ai pensé que les gens du treizième siècle faisaient preuve 
d'un rare bon sens toutes les fois que ledit bon sens n'était pas 
éclipsé par la religion. Voulant bâlir une niélropolc célèbre au 
milieu d'une vaste plaine, ils auront choisi le point le plus élevé 
de la ville. Je me suis donc mis à remonter le cours des ruis- 
seaux, au milieu de ces tristes rues formées tantôt par des murs 
de jardin, tantôt par de mesquines maisons à deux petits étages. 
Au bout de cinq minutes, je me suis trouvé au pied de la tour 
carrée de la cathédrale. Vue de près, cette tour ne fait pas un 
bon effet; c'est que le contour qui se détache sur le ciel est ra- 
boteux. Ce grave inconvénient est produit par des figures de 
saints qui font saillie et sont protégées par des dais en ogives 
plaqués contre la tour. 

Par bonheur, la porte de la cathédrale était encore ouverte. 
On est en train de restaurer ce grand portail gothique, et forl 
bien (.J'ai su le lendemain que ce travail très-remarquable est 
dû à un homme de sens et de talent, qui, depuis quinze ou vingt 
ans, s"occupe avec passion des réparations à faire à ce grand 
édifice : M. Julien, architecte de la ville de Bourges.) 

11 était presque nuit; je me suis hâté d'entrer dans l'église, de 
peur qu'on ne la fermât ; en effet, comme j'entrais, on allumait 
deux ou trois petites lampes dans ce vide immense. Je l'avoue, 
j'ai éprouvé une sensation singulière : j'étais chrétien, je pensais 
comme saint Jérôme que je lisais hier. Pendant une heure, mon 
àme n'a plus senti tout ce qui la martyrisait à coups d'épingle 
depuis mon arrivée à Bourges. 

J'éprouve rimjtossibilité complète de donner une idée de cette 
église, que pourtant je n'oublierai jamais. Elle n'a qu'une 
tour, elle a la forme d'une carte à jouer, elle est divisée' 
en cinq nefs par quatre rangées d'énormes piliers figurant 
des faisceaux de colonnes grêles et excessivement allongées. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 2i9 

Coniniewcée vers 845, elle est pourtant gothique. Les deux 
m.i.qnifiques portails au nord et au midi, dont je ne puis me 
lasser d'admirer rarchitecture, me semblent d'une époque anté- 
rieure. Remarquez la porte en bois vers le midi, couverte d'R 
majuscules. 

Voilà tout ce que je puis dire de clair. Tant que le public 
n'aura pas adopté un petit dictionnaire contenant les noms des 
cent principales parties d'une église gothique, il sera tout à fait 
impossible de faire comprendre ce qu'on a vu par de simples 
paroles ; une gravure est indispensable. 

Rien de plus simple que l'architecture des temples grecs; le 
compliqué, Vétonuant, le minutieux, l'ont au contraire le mérite 
principal du gothique. 

Tout ce ([ue je puis dire de l'intérieur de celte vaste cathé- 
drale, c'est qu'elle remplit parfaitement son objet. Le voyageur 
qui erre entre ses immenses piliers est saisi de respect : il sent 
le néant de l'homme en présence de la Divinité. S'il n'y avait pas 
l'hypocrisie qui révolte, et la^n politique cachée sous la parole 
pieuse, ce sentimeut durerait plusieurs jours. 

J'avais le bonheur d'être presque seul, et le jour tombait ra- 
pidement. Au bout d'un certain temps, j'ai vu le portier décrire 
de grands cercles autour de moi : voyant enfin que je ne com- 
iirciiais pas, il s'est avancé à ma rencontre d'un air résolu, qui 
n'était peut-être que de la timidité, et il m'a dit quHl fallait 
sortir. 

J'ai conquis subitement son amitié par mes façons généreu- 
ses ; il m'a donné une foule de détails qui dans le moment m'ont 
vivement intéressé ; il m'a dit que sous le chœur il y a une église 
souterraine (ou crypte). 

Puisqu'il est hors de mon pouvoir de donner ici une descrip- 
tion intelligible, je vais me rejeter sur l'historique, comme font 
tous les jours ces écrivains élégants et sans idées qui ont à rendre 
compte d'un opéra ou d'un tableau. 

Saint-Etienne, c'est le nom de cette cathédrale, l'une des plus 

U. 



250 ŒUVRES DE STENDHAL. 

belles de France, fut commencée en 845, à l'époque de celle 
lueur de prosiiérilé que les arls durent à CharlL-magne-, elle n"a 
clé terminée qu'après plusieurs siècles. Le portail de l'église, 
auquel on arrive par un perron de douze marches, a cent 
soixante-neuf pieds de largeur. Le bas-relief au-dessus de lu 
porte principale rcprésenle le jugement dernier. Pendant les 
guerres de religion du seizième siècle, les protestants cassèrent 
la lête à la plupart des saints de la façade. 

La nef principale a cent quatre pieds de hauteur sous clef et 
trente-huit pieds de large ; la longueur totale de l'édifice est de 
trois cent quarante-huit pieds. La hauteur moyenne des colonnes 
est de cinquante-deux pieds. La grande rosace, ornée de ces vi- 
traux aux vives couleurs fabriqués au douzième siècle, n'a pas 
moins de vingt-sept pieds de diamètre. 

A mon instante prière, le portier est allé prendre une lanterne, 
et je suis descendu avec lui dans la crypte (ou église souterraine). 
Là, j'ai vu le tombeau de Jean P, duc de Berri; sa grosse tête 
a l'air orgueilleux et méchant. Parlerai-je du plaisir que j'avais 
à parcourir cet immense édifice, éclairé seulf ment par deux pe- 
tites lampes devant les autels et par notre lanterne? J'ai goûté 
avec délice cette joie d'enfant. 

J'ai pris rendez-vous pour demain matin à huit heures avec 
le bon portier. 

11 a poussé la complaisance jusqu'à me conduire au café à la 
mode : il est vrai que, comme je lui disais café à la mode, il n'a 
pas compris ; je lui ai demandé alors le café dont le maître ga- 
gnait le plus d'argent, celui où il allait le plus de monde, enfin 
le café des officiers. A ce mot, la figure inquiète du portier s'est 
déridée, et nous nous sommes mis en marche. 

Te café n'est pas beau, mais il était plein de monde, ntais on } 
parlait très-haut, inais il y avait des officiers d'artillerie en bril- 
lant uniforme, et qui, jouant à l'écarté avec tout le feu de la 
jeunesse, i," exclamaient sur chaque coup. Tout cela m'a rani- 
mé. 3Vi donné audience au bon sons, qui me criait depuis une 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 251 

heure qu'il fallait absolument passer à Bourges toute la journée 
de demain. Quoi de plus ridicule que de (luilter une des granJes 
villes où je ne reviendrai jamais, sans examiner ses moaumenls"^ 
Sans doute il doit y avoir ici quelque église fondée par Jacq'ies 
Cœur, argentier de Charles VU, et le premier grand ministre des 
finances, je crois, dont notre histoire puisse se vanter. Autant 
que je puis m'en souvenir, il fut cruellement persécuté, exilé et 
ruiné, et il alla mourir dans l'île de Chio (vers 1456). 

Pour couronner mes infortunes, ce soir, après avoir pris mon 
café de chicorée, je prétendais revenir du café à l'auberge dans 
l'espérance de souper, je me suis complètement perdu. Il était 
l'heure indue de dix heures, et il n'y avait absolument personne 
dans une quantité de petites rues, toutes en ligues courbes et 
formant des labyrinthes. A chaque instant j'arrivais à une petite 
place plantée d'arbres. Enfin j'ai trouvé un ivrogne le plus sin- 
gulier du monde, profondément ivre, mais qui parlait encore 
assez bien, et s'offensait de ce que je lui adressais la parole. Il 
me répondait toujours : 

— lié ! qu'est-ce que ça me fait à moi, que vous soyez arrivé 
en ville il y a deux heures, et que vous ne sachiez pas où est 
votre hôtel ? 

Il était vraiment drôle, lorsque quelquefois, par charité et 
avec un dédain profond, il me nommait des rues que je ne con- 
naissais pas. Voyant que je ne bougeais et que je continuais à le 
queslionner : 

— Allez par là, m'a-t-il dit en gouaillant, vous trouverez la 
poste qui vous mènera où vous voudrez. 

Il a beaucoup ri de ce Irait d'esprit, et s'en allait en le répé- 
tant et battant les murs. 

Moi, je marchais rapidement, j'avais remarqué la poste ex\ 
arrivant à Bourges. Tout m'a réussi; en cinq minutes j'ai re- 
trouvé mon auberge, où une grosse servante m'a mis à la main 
une chandelle puante dans un chandelier sale ; et j'écris ceci sur 
ma commode. 



k 



loi ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Dourges, le 21 juin. 

y M oublié de dire qu'hier, à mon liôlcl, après nVavoir fait at- 
tendre une heure, on m'avait servi dans une chambre un souper 
leiloment exécrable, que pour n'être pas malade j'ai été oblige 
de demander du vin de Champagne. 

Heureusement il fait chaud, et je puis tenir la fenêlre ouverte. 
Ou'ou juge de ce que serait une telle auberge, si j'étais obligé 
dallumcr du feu dans une infâme petite cheminée située à côté 
de la fenêlre, et au fond de laquelle il y a un trou à passer le 
poing qui communique avec un autre tuyau de cheminée. Grand 
Dieu 1 quelle différence avec le midi de la France ! Que ne suis- 
je en Languedoc ! 

Ce matin, en me levant, j'ai pris un guide, et suis retourné 
fièrement à mon grand café, ne comprenant pas comment j'avais 
pu tant me tromper la veille. 

J'ai vérifié que, fussc-je arrivé en poste, je n'aurais pas pu me 
loger dans un autre hôtel, le mien passe pour le meilleur de la 
ville. Le maire devrait appeler un étranger pour tenir l'auberge. 

Après avoir pris force café au lait, toujours à la chicorée, je 
me suis hâté de relourner à la cathédrale, pour les beaux yeux 
de laquelle je subis toutes ces peines. 

Elle a achevé ma conquête. Jadis, comme les voûtes mena- 
çaient ruine, on a bâti du côté opposé à la tour, à la droite du 
spectateur, un gros arc-boutanl fort solide, mais fort laid. 

Il serait possible de lui enlever une grande partie de cette 
Videur, en gravant dessus, et à six pouces de profondeur, des 
ornements gothiques, ogives, pilastres, etc., correspondant à 
peu près aux ornemenis de la tour. 

Comme j'étais à admirer la façade de l'église, j'ai vu que l'on 
iionnail une couleur au grand portail gothique, récemment res- 
tauré. Celle couleur, destinée à le mettre en rapport avec ce 
uui l'environne, me seudjle un peu trop bleue. 

J'ai reUouvé le portier, cl avec lui je me suis couvert d'une 
noble poussière eu montant dans les galeries de réglise cl à la 



Ml'MOIRES D'UN TOURISTE. 253 

lour, La iiiste plaine que l'on aperçoit de là-haut est à peine 
variée par quelques ondulations couvertes de bois, au milieu 
desquels j'ai reconnu la ligne blanche de la grande route de La 
Charité et la brèche qu elle forme dans les arbres. 

Je suis descendu de nouveau dans l'église souterraine. Mais 
combien u'était-elle pas plus belle hier soir, à la lueur de notre 
unique lanq)e ! J'y ai vu quelques sculptures médiocres ; les dra- 
peries sont moins laides que les parties nues. La magnifique sa- 
cristie a été bâtie par Jacques Cœur. 

Rien n'est plus curieux, et j'oserai même dire plus joli que 
les deux portes latérales de l'église. Celle qui est du côté de 
l'archevêché, c'est-à-dire au midi, a des figures dont les dra- 
peries seraient dignes d'une statue romaine. M. Julien, l'habile 
architecte de la cathédrale, en a restauré les arcs-boutants avec 
toute la grâce possible. Il a place sur le toit une balustrade en 
pierre, dont je ne me lassais pas d'admirer l'élégance. C'est sur- 
tout vue du jardin de l'archevêque qu'elle produit un effet char- 
mant. 

La découverte de ce jardin, où l'on trouve des ombrages 
sombres par une journée de soleil éclatant, a été un véritable 
bonheur pour moi. Après trois heures passées à étudier et ad- 
mirer la cathédrale, le repos sous ces vieux arbres était déli- 
cieux. Peut-être ce jardin ne me semble si beau qu'à cause de 
la laideur amère des plaines que je viens de traverser. J'y ai 
trouvé un monument élevé à un grand citoyen qui a perfectionné 
les moutons. 

Ce jardin a des bancs fort commodes, à dossier comme ceux 
de Londres, ce qui a commencé à me donner un grand respect 
pour le maire de la ville. A l'aide d'un de ces bancs, j'ai lu 
presque tout le Roméo de Shakspeare. Je me suis aperçu qu'un 
grand mur, situé à vingt pas de moi, était criblé de balles. Voici 
un des inconvénients du voya»9 que je fais en dehors de la so- 
ciété e( des savants de province, je n'ai pu savoir qui avait tiré 
ces balles ; malgré toutes mes grâces, aucun des rares prome- 



254 ŒUVRES DE STENDHAL. 

neurs, d'ailleurs fort polis, n'a pu me l'apprendre ; je reste 
donc avec ma conjocUirc : ces balles auront été lancées dans les 
guerres de religion. Mais sont-elles protestantes on catholiques? 

J'entends au bout du jardin une marche militaire; j'approche 
de la balustrade, je vois des canonniers qui s'exercent autour 
d'un petit parc de douze ou quinze pièces. Je descends auprès 
des canons, et je découvre une tour ronde dont la base formée 
de gros blocs est évidemment un ouvrage des Romains ; à Tin- 
slanl mon profond dégoût pour la ville a diminué de moitié. Je 
ne dis pas que ce sentiment soit juste, seulement il en est ainsi. 
En effet, six cent {[uinze ans avant l'ère chrétienne, Bourges 
était lune des capitales des Gaulois. Bourges est l'ancienne Ava- 
ricum dont César fit le siège. 

Je suis retourné rapidement à la cathédrale ; le portier, mon 
ami, m'a donné un guide de quinze ans que j'avais refusé plu- 
sieurs fois, et même avec humeur, et qui, malgré sa jeunesse, 
s'est fort bien acquitté de ses fonctions. 11 sait par cœur les noms 
des cinq ou six choses à voir. 

Il m'a conduit à la cour royale, établie dans l'hôtel de Jacques 
Cœur : rien n'est plus curieux. C'est un charmant ouvrage de la 
renaissance ; la cour, de forme très-allongée, est la plus jolie et 
la moins régulière du monde. A l'exception de quelques croisil- 
lons ou meneaux, qui ont été ôtés des fenêtres, on dirait que 
Jacques Cœur n'a quitté son palais que de la veille. Partout on 
voit ses armes parlantes, des cœurs comme ceux d'un dix de 
cœur. La chapelle surtout, ménagée au-dessus de la porte, et 
dont la fenêtre gothique figure une grande fleur de lis, est tout 
ce qu'on peut voir de plus joli dans ce genre contourné. On l'a 
coupée en deux par un plancher, pour le service des bureaux 
de la cour d'assises qui est aussi chez Jacques Cœur. A la voûte 
en ogive, un peintre italien a peint à fresque des figures d'anges 
qui semblent d'une miraculeuse beauté au milieu des atroces 
figures que le gothique donne à la race humaine; c'est le style 
de l'école de Bologne. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 255 

Je me suis amuse à lire les etiqueltes d'une trenlaine de mau- 
vais fusils qui ont commis des crimes et qui sonl déposés en ce 
lieu par la cour d'assises. Le cabinet du président de ladite cour 
a été très-spirituellement arrangé, toujours par M. Julien, et sans 
gàler en aucune façon la charmante architecture de la renais- 
sance. Le portier m'a fait observer que, pour les ornements en 
plomb qui sont sur les toits, on dirait qu'on a employé du plomb 
de deux couleurs. J'ai monté à une galerie qui donne sur la rue ; 
mais là se trouve le défaut de ce genre d'architecture oii tout est 
pour l'ornement, on peut à peine entrer dans cette galerie tant 
elle est étroite : cette maison charmante date de 1443. 

Au milieu de cette délicatesse noble du quinzième siècle, 
éclate toute la grossièreté du nôtre. On m'a conduit à la salle 
d'audience de la cour d'assises. Je m'attendais à quelque chose 
de semblable à la salle de Lancastre (Angleterre) ; j'ai trouvé un 
grand vilain salon carré, tapissé d'un papier gros bleu avec bor- 
dure tricolore ; sur les enroulements de cette bordure, on lit à 
tout moment : 27, 28 et 29 juillet. Hélas ! le conseil général n'a 
pas voulu donner d'argent pour faire mieux, et les ministres des 
flnances qui font fortune, de nos jours, ne songent qu'à la bien 
cacher, et ne bâtissent plus de palais. 

Mon jeune guide m'a conduit à la maison des Enfants bleus, 
récemment achetée par la ville pour y placer les religieuses de 
la Doctrine chrétienne. Cette maison est plus jolie encore que 
celle de Jacques Cœur ; c'est un charmant petit chef-d'œuvre, 
c'est l'architecture de la renaissance dans toute sa grâce, Jamais 
je ne me serais pardonné d'avoir quitté Bourges sans la voir, ou 
plutôt je n'aurais jamais cru les récits qu'on m'en aurait faits. 
C'est le beau idéal de la chevalerie. 

Il y a surtout un escalier tournant, au coin de la plus petite 
cour, que je n'oublierai point; seulement on dirait qu'il a été 
fait pour des hommes de quatre pieds de haut, tant il est exigu. 
Les pierres qui le forment n'ont pas six pouces d'épaisseur ; je 
ne conçois pas comment tout cela tient. 



25C ŒUVRES UE STENDHAL. 

La pciilc porte d'cnlréc de cet escalier en miniature est cou- 
ronnée par un médaillon de fort peu de saillie, qui représente 
un roi imaginaire, Francus, je crois, roi des Francs. Il y a une 
inscription. Au-dessus des portes du corps de logis principal, 
on voit deux têtes sortant d'une espèce d'œil de bœuf, comme 
à ces jolis tombeaux de la renaissance de réglise de la Minerve 
à Rome. Une de ces têtes ressemble à Napoléon. 

Une sœur fort timide envers nous, mais fort absolue envers les 
petites filles du peuple réunies en ce lieu, nous a permis de 
monter l'escalier. Une autre jeune religieuse, portant aussi une 
croix d'argent et un habit de gros drap bleu, a ouvert la porte, 
et nous avons pu examiner, au grand étonnement de toutes les 
petites filles, une vaste cheminée du moyen âge. 

Cette dame a eu la bonté de me conduire à la chapelle ; cette 
pièce, qui peut avoir dix pieds de large et vingt-cinq de lon- 
gueur, serait un modèle admirable pour le plus charmant bou- 
doir. Je ne crois pas que le style de la renaissance ait jnniais 
trouvé rien de plus joli, mais je ne veux point exagérer, il n'y a 
aucun génie dans tout cela, rieu qui aille à l'âme. Ce style n'en 
convient que mieux à un boudoir : je ne conçois pas comment 
l'on n'a pas encore copié celui-ci à Paris ; probablenionl il est 
inconnu. 

Ce que c'est que des yeux papelards; anecdote de cette reli- 
gieuse si belle, s'enfermaot si bien à clef, mariée depuis à un 
ébéniste. 

Mon jeune guide allait trollanl devant moi, et répétant à demi- 
voix la liste de toutes les belles choses que doit voir rélrangcr 
qui visite Bourges. Nous sommes arrivés à la maison cîc Cujas, 
rue des Arènes. Cela est charmant, c'est le mot. Comment n'en 
avons-nous pas une copie à Paris? J'y ai lu les restes d'une 
inscription singulière. 

Ensuite nous sommes allés à la porte Romane de Saint-Ursin, 
voisine du parc de l'artillerie. Sur le mur à droite, à huit ou dix 
pieds d'élévation, le guide m'a indiqué un bas relief qui rcpré- 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 257 

sente chacun des mois de Tannée par ceux des travaux de la 
campagne dont on s'occupe dans ce mois. Le travail est extrê- 
mement barbare, et pourtant Ton est bien aise d'avoir vu ces 
bas-reliefs; ce qui prouve, selon moi, que l'auteur avait un 
vrai talent. La barbarie de son siècle l'a seule empêché d'arriver 
à la gloire. Cet homme était comme Giotto. Nous voyons l'in- 
verse tous les jours, des gens excessivement médiocres qui, 
poussés par leur siècle, font assez bien. Par exemple, quel talent 
avait Marmontel, et tous les Marmonlels de la peinture que je 
uo veux pas nommer? J'ai vu les substructions du palais du duc 
Jean de Berry ; c'est tout ce qu'il en reste. Cela est fort bien 
construit : l'architecte était peut-être venu d'Italie. La ville 
avait loué cette suite de caves à un fabricant de salpêtre ; et 
c'est sur une partie des caves que le déparlement, aidé par 
l État, va faire construire un palais de justice. 

Ce nouveau bâtiment prendra les formes grecques; mais, 
comme il n'aura qu'un rez-de-chaussée, il ne saurait êlre impo- 
sant. Le conseil des bâtiments civils, fidèle au budget, le plus 
grand ennemi du beau (je parle du budget), a rayé des plans de 
l'architecte tout ce qui n'était pas directement utile, et je crains 
bien que le palais de justice de Bourges ne soit un plat édifice. Il 
fallait le bâtir en style gothique. J'ai vu à Oxford des bâtiments 
gothiques assez jolis, quoique fort petits. 

Je suis allé au Marché-Neuf, qui fait beaucoup d'honneur à 
M. Julien, l'architecte de la ville, qui a osé l'élever sans fonda- 
lions, et à l'activité du maire. 

J'ai fini par le musée : ce sont trois petites chambres bien 
modestes, où l'on a rassemblé, comme dans une boutique de 
bric-à-brac, tout ce qui a rapport aux arts. Le conseil général 
berrichon frémirait à l'idée de donner quelque argent pour un 
objet futile. Toutefois, on trouve même à Bourges" un savant qui 
s'occupe de numismatique avec zèle et science ; c'est M. Mater 
(je crois, premier président de la cour royale). 

Dans ce pauvre petit musée, j'ai considéré longtemps et avec 

15 



258 ŒUVRES DE STENDHAL. 

respect le portrait de Jacques Cœur ; il se trouve là pêle-mêle 
avec des cardinaux qui se donnèrent la peine de naître. Si ja- 
mais les habitants du Bcrry arrivent à cet excès de dépravation 
de dépenser de l'argent pour quelque chose qui ne rend aucun 
revenu, ils élèveront deux statues de bronze, l'une à Jacques 
Cœur, l'autre à Louis XI, tous deux nés à Bourges et gens de 
talent. 

J'oubliais la bibliothèque, qui est fort mal placée dans quel- 
ques salles humides de l'archevêché. Heureusement, monsei- 
gneur ne veut point de ce voisinage immonde. Du reste, ce sage 
prélat ne devrait point s'effrayer du progi'ès des lumières : j'ai 
trouvé trois lecteurs au milieu de tous ces vieux bouquins, plus 
propres à arrêter l'essor de l'esprit humain qu'à lui donner des 
ailes. Il est évident que les bibliothèques des petites villes de- 
vraient se composer uniquement de la collection de tous les 
auteurs célèbres qu'on appelle le Panthéon, et qui ne coûte pas 
quinze cents francs. M. Guizot, à qui l'on ne peut refuser le 
mérite d'avoir fondé en France l'instruction publique, a donc 
eu raison de souscrire au Panthéon pour une somme de cent 
mille francs. 

Le bibliothécaire de Bourges est un homme fort capable, au- 
tant qu'en peut juger mon ignorance ; je n'ai pas osé lui deman- 
der son nom. Il a fait une fort bonne copie du compte des dé- 
penses occasionnées par la représentation d'un mystère. 
Remontons plus haut : rien n'était plus gai que les villes de 
France au cinquième siècle. Voyez les injures que le prêtre Sal- 
vien adresse à celle gaieté qui fait oublier l'enfer. 

Au lieu de dîner dans ma triste auberge, comme aurait fait 
un voyageur vulgaire, je suis allé passer les deux dernières heu- 
res de mon séjour à Bourges à la cathédrale, et dans le joli jar- 
din de l'archevêché qui l'avoisine. J'ai appris que monseigneur 
voudrait bien fermer ce jardin au public, sous prétexte qu'au- 
refois les archevêques seuls en avaient la jouissance. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 259 

— Tours, 22 juin. 

A neuf heures du soir je me suis embarqué dans une diligence 
qui ressemblait fort à l'arche de Noc : Timpériale était occupée 
par des chiens de chasse, qui semblaient fort mécontents de leur 
position et le témoignaient hautement ; ce qui ne nVa point em- 
pêché de souper d'abord, et de dormir fort bien jusqu'à Issou- 
dun. Vers le minuit, j'ai fait une centaine de pas sur la grande 
place de cette petite ville que Ton dit fort jolie. INous sommes 
arrivés à cinq heures, c'est-à-dire au jour, à Châteauroux, dont 
j'ai été fort content. Il y avait une toile tendue au-dessus de U\ 
cour de la grande auberge, qui est un bâtiment neuf et fort 
propre. Je me suis cru en Provence, je me rappelais les toiles 
tendues sur les rues d'Avignon. 

Comme cinq heures un quart sonnaient, je suis allé achever 
de réveiller un brave cafetier, qui ouvrait sa boutique précédée 
d'une petite allée de jeunes arbres : il m'a dit que le lait n'ar- 
riverait qu'à six heures ; alors je lui ai appris comme quoi de 
savantes religieuses avaient trouvé qu'on peut le remplacer par 
un jaune d'œuf. Ce grand arcane n'avait point encore pénétré 
jusqu'à Châteauroux. Le bon cafetier m'a donné un œuf, de la 
cassonade, puis m'a regardé faire fort attentivement. 

Le château qui a donné son nom à la ville, et que Raoul-le- 
Large fit bàlir en 940, subsiste encore, j>erché sur une colline 
d'où ses tourelles dominent l'Indre ; j'ai admiré la belle vue. La 
ville est entourée de jolies prairies : les maisons sont ancien- 
nes, il est vrai, mais pleines de physionomie ; elles n'ont pas 
l'air misérable comme les maisons de Troyes. Je me suis fait 
ouvrir l'église de Saint-Landry ; mais le bedeau de Saint-Martin 
a fait la sourde oreille ; puis, j'ai couru bien vite à l'auberge 
neuve. Les cinquante minutes que le conducteur m'avait don- 
nées expiraient, mais rien n'était prêt pour le départ ; deux ou 
trois bourgeois de Châteauroux venaient seulement de s'aperce- 
voir, à cinq heures trois quarts, qu'ils avaient envie d'aller à 



200 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Tours. Du haut de mou coupe, j'ai assiste à rembarquement de 
leurs malles et à leur anxiélc pour leur salut ; c'était un specta- 
cle pitoyable. Un fat est survenu en chantonnant, qui a pris place 
à mes côtés. 11 m'a amusé jusqu'à un village à six lieues de là,- 
sur la route de Tours; il se donnait des peines infinies pour, 
m'apprendra, sans faire semblant de rien, qu'il avait des che-)| 
vaux, et que, de plus, ces chevaux allaient venir le chercher, el 
moi je ne comprenais pas. Quand nous sommes arrivés dans ce 
village dont j'ai oublié le nom, il n'y avait point de chevaux ; le 
fat a disparu comme un trait. J'ai lu César jusqu'à Châtillon. Je 
faisais querelle, dans mon esprit, à George Sand qui nous a fait 
de si belles descriptions des bords de l'Indre. C'est un ruisseau 
pitoyable, qui peut avoir vingt-cinq pieds de large et quatre de 
profondeur; il serpente au milieu d'une plaine assez plate, bor- 
dée à l'horizon par des coteaux fort bas, sur lesquels croissent 
des noyers de vingt pieds de haut. Je cherchais de tous mes 
regards la belle Touraine, dont parlent avec emphase les au- 
teurs qui écrivaient il y a cent ans, et ceux qui de nos jours les 
copient. J'étais destiné à ne pas la trouver ; cette belle Touraine 
n'existe pas. 

La diligence s'arrêtant deux heures à Châtillon-sur-Indre, j'ai 
couru à la fameuse tour. Au milieu des énormes pans de muraille 
de l'anciep château s'élève un rocher, et sur ce rocher une 
énorme tour ronde de trente pieds de haut, et sur cette tour une 
seconde qui a soixante pieds d'élévation. Tout cela est revêtu 
de lierres magnifiques. Mais il faisait tellement chaud que je ne 
me suis pas senti le courage de monter sur les tours. Après avoir 
examiné la vue que l'on a du château, j'ai regagné avec empres- 
sement lauberge, où j'avais remarqué une salle à manger som- 
bre, si ce n'est fraîche. 

Je me disposais à lire en déjeunant, lorsque j'ai aperçu vis-à- 
vis de moi, un grand homme sec. 11 avait le nez aquilin, les fa- 
voris blancs el la figure la plus noble. Je ne me serais pas repré- 
senté sous des traits plus imposants un des braves chevaliers 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 261 

«nipagaons de Henri IV • Les manières simples de mon compa- 
gnon de table répondaient parfaitement à la noblesse de ses 
traits ; le ton de sa voix était rempli de mesure, et les choses qu'il 
disait sages et intéressantes. Nous parlions de ce qui peut inté- 
resser un voyageur, et, par exemple, des habitudes sociales des 
Français actuels comparées avec les usages qui régnaient il y a 
une trentaine d'années. 

Ce monsieur aux traits si nobles est sans doute rUoramc le 
plus remarquable que j'aie rencontré dans mon voyage. Il m'a 
dit, sur la fin du déjeuner, qu'il est marchand colporteur de 
tissus de soie ; son quartier général est à Lyon, où il va passer 
six semaines toutes les années. Pendant le reste du temps, il 
parcourt les petites villes et bourgs de France avec une char- 
rette attelée de deux chevaux et chargée de soieries. En effet, 
en sortant, j'ai vu son écriteau en toile accroché devant la porte 
d'une sorte de bûcher faisant boutique au besoin, qu'il m'a dit 
que les aubergistes tiennent à la disposition des marchands fo- 
rains tels que lui. 

Avant 1814, ajoutait-il, un bourgeois de petite ville venait 
voir mes marchandises avec sa femme ou sa maîtresse, marchan- 
dait deux minutes et m'achetait un objet de trois cents francs ; 
maintenant il faut parler un gros quart d'heure pour vendre un 
article de vingt-cinq francs : je ne place rapidement et beaucoup 
que des écharpes de cinq ou six fi'ancs ; les Français sont deve- 
nus égoïstes. Ce mot est le premier terme impropre dont se soit 
servi mon compagnon de déjeuner pendant une conversation que 
j'ai fait durer une heure et demie. Il me dit qu'il y a maintenant 
•plus de marchands que d'acheteurs. ( C'est là le grand inconvé- 
nient de la civilisation actuelle : plus de médecins que de ma- 
lades, plus d'avocats que de procès, etc. ) 

J"ai quitté cet homme si distingué le plus tard que j'ai pu. Le 
pays devient plus fertile à mesure que l'on s'avance vers Loches ; 
les bords de l'Indre se couvrent de petits noyers mesquins de 
quinze pieds de haut. La grande route ne s'éloigne jamais beau- 



262 ŒUVRES DE STENDHAL. 

coii|) de ce niisscau, dont les eaux fout croître dans les prairies 
voisines des saules el quelques peupliers. 

J'aperçois toul à coup, au delà d'un coteau à gauche, deux 
(ours élevées réuuies par un mur, et le toul est coupé net hori- 
zoulidemcut, comme par un coup de sabre ; c'est la tour de 
Loches. Là, périt, après douze ans de captivité inlligée par 
Louis XII, cet homme si distingué, Louis le Maure, duc de Mi- 
lan, l'ami et le prolecteur de Léonard de Vinci. Il avait trouvé 
le secret de rassembler à sa petite cour la plupart des hommes J 
remarquables de son temps, et il avait avec eux ce qu'il appe- 
lait des duels d'esprit : on discutaii librement et à toute outrance 
sur toutes sortes de sujets. Quelle cour peut en dire autant au- 
jourd'hui? Je me souviens encore de sou aimable physionomie, 
et de la statue en marbre que j'ai vue à la Chartreuse, près de 
Pavie. Il est vrai que c'était un coquin; mais c'était à peu près 
le malheur de tous les souverains de sou siècle; il fit empoison- 
ner son neveu pour lui succéder, mais il ne fit pas brûler vifs 
deux mille de ses sujets, comme notre brillant François I", dans 
l'espoir de se ménager l'alliance d'un souverain étranger. 

Notre diligence a relayé au bord de l'Indre dans le faubourg 
de Loches, et je n'ai pas eu le temps de monter sur la petite 
colline que couronne la prison de Louis le Maure, Ce faubourg 
est une rue très-large, formée de maisons neuves. Tous ces fau- 
bourgs bâlis depuis quinze ans se ressemblent ; rien de moins 
I)ittoresque, mais rien de plus commode, et ils valent beau- 
coup mieux que leurs villes. Les maisons sont barbouillées d'en- 
seignes dont les lettres ont dix-huit pouces de haut. Trois prê- 
tres en soutane, fort égayés par un bon dîner, sont montés en 
diligence ; deux ont pris place à mes côtés, et tout aussitôt ont 
tenu de singuliers propos. La gaieté de ces messieurs me rap- 
pelle toujours un peu les contes de Vergier; la conversation de mes 
deux compagnons valait bien mieux sans doute que celle de deux 
gros marchands qui auraient pu m'échoir. Bientôt nous avons 
été fort bien ensemble. Je leur demandais toujours où était la 



■ à 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 203 

belle Touraine, ils me répondaient que je verrais les bords de la 
Loire ; et quand j"ai été aux bords de la Loire et que je nie suis 
plaint des rangées de saules et de peupliers qui en font tout l'or- 
nement, on m'a parlé de l'incomparable beauté des plaines ar- 
rosées par l'Indre et par le Cher que je venais de parcourir. Il 
est bien vrai que la fertilité augmente à mesure qu'on s'a- 
vance de Loches vers Cormery, mais il n'y a rien de beau dans 
tout cela. 

Nous avons rencontré enfin quelques grands arbres, au point 
où la route des( end le contre-fort méridional du Cher, vis-à-vis 
Tours. Du Cher à la Loire, le pays n'est qu'un marais fertile où 
l'on trouve de? blancs de Hollande d'une belle venue. Bientôt 
après le pont du Cher, nous sommes entrés dans la magnifique 
rue de Tours. Elle est aussi large, ce me semble, que la rue de 
la Paix, ce qui produit un effet étonnant en province ou le ines- 
quin bourgeois vous étouffe. Cette rue conduit en droite ligne 
au fameux pont sur la Loire. 

Je me suis logé au grand hôtel de la Caille, que le spirituel T... 
m'avait recommandé. Ma chambre est bien ; mais j'ai failli mou- 
rir de faim au maigre dîner de la table d'hôte. Il y avait là deux 
ou trois Anglais pensionnaires qui prenaient leur mal en patience ; 
ce qui me prouve que le dîner est ordinairement de cette ma- 
gnificence ; il n'en dure pas moins une heure et demie. Je m'en- 
fuis avant le dessert pour aller voir le pont qui fait l'orgueil de 
Tours. Il a quarante-sept pieds de large, et chacune de ses 
quiiize arches a soixante-quinze pieds de diamètre. 

Comme tout ce qu'on fait en France depuis cinquante ans, ce 
pont est fort commode et manque absolument de physionomie. 
11 faut être journaliste payé ou rédacteur d'un annuaire dépar- 
temental pour avoir le front d^appeler cela beau. Le plus exigu 
des centaines de ponts que Napoléon a fait construire en Lom- 
bardie donne le vif sentiment de la grâce ou de la beauté; mais 
ces gens-là ne prennent pas Constantine d'assaut comme nous. 

Réduit aux beautés de la nature, car je savais qu'il n'existe 



264 ŒUVRES DE STENDHAL, 

plus aucun vestige de la fameuse église de Saint-Marlin de Tours, 
j"ai parcouru avec intérêt la colline au nord du pont; elle est 
dans la plus belle exposition du monde, en plein midi avec la 
vue d'une grande rivière et d'un pays fertile. C'es4là que le plus 
lioinicle hoiiiuic de France, et peut-être le plus grand poète du 
siècle, a choisi sa modeste retraite. Quelle différence de cette 
vie pure à ces vies d'intrigants, qui, à Paris, conduisent à tout! 
J'ai demande à un paysan où était la Grenadicre. 

— Ah! la maison de M. Déranger! s'est-il écrié, comme un 
homme qui connaît bien ce nom et qui l'aime. La voilà au- 
dessus de ces grottes creusées dans le rocher. J'y suis monté 
aussitôt. 

Mais, au moment de frapper à la porte, la vertu nommée dis- 
crétion m'est apparue. Quel plaisir d'avoir sur tout ce qui se 
passe le mot d'un homme aussi judicieux ! Mais, me suis-je dit, 
si tous les voyageurs qui l'aiment et l'admirent vont frapper à la 
porte de la Grenadière, autant aurait valu ne pas quitter Passy. 
Et j'ai eu la vertu de revenir à la grande route qui descend au 
pont. La roche tendre contre laquelle elle passe est percée dune 
infinité de grottes qui sont habitées par les paysans. 

Il était nuit close comme je rentrais à Tours ; je suis allé voir 
les prétendus restes de la fameuse église de Saint-3Iartin. 

Ce sont deux tours carrées, séparées l'une de l'autre par de 
petites maisons bien commodes et bien plates. Le manque absolu 
de physionomie me paraît être le triste défaut de tout ce qu'on 
rencontre à Tours. 

Il y a ici des centaines d'Anglais moins rogues qu'ailleurs. Ils 
ont trouvé dans les vieux voyages en France que l'on parlait 
mieux le français à Tours qu'à Paris. 

J'étais mort de fatigue; je suis monté au cabinet httéraire qui 
occupe un premier étage dans la belle rue. De toute l'année je 
n'ai ressenti un froid si cruel; il faisait un vent du nord exécra- 
ble, et les lecteurs tourangeaux jugeaient ii propos de tenir les 
fenêtres ouvertes. J'ai résisté courageusement au besoin de de- 



\ 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 265 

mander qu'on les fermai, je craignais quelque sotte réponse. 

Je suis revenu à mon auberge greloUanl et mourant de peur 
de m'être enrhumé: c'est le seul malheur que je redoute; il 
donne de l'humeur le soir pendant trois semaines. Et que reste- 
t-il au pauvre voyageur solitaire, s'il perd sa bonne humeur? 

J'ai demandé de l'eau bouillante, j'ai pris moi-même une 
théière à la cuisine, et suis monté chez moi préparer mon thé. 

Pourra-t-on croire que ces monstres de provinciaux m'ont 
apporté trois fois de suite de l'eau qui n'était pas même tiède ? 
et, à la fin, la servante s'est fâchée contre moi. J'étais gelé et j'en- 
rageais; j'entrevoyais que j'avais eu tort de me séparer du fidèle 
Joseph. Par bonheur, j'ai compris que j'étais une dupe d'avoir 
des façons polies au milieu des barbares qui m'environnent. J'ai 
sonné à casser toutes les sonnettes, j'ai fait tapage comme un 
Anglais, j'ai demandé du feu, j'en ai eu, c'est-à-dire que ma 
chambre s'est remplie de fumée, et, une heure et demie après 
avoir demandé de l'eau chaude, j'ai pu faire du thé. 

Guéri de mon froid et de mon malaise, mais non de ma colère, 
je suis allé brûler des cigares sur les trottoirs de la belle rue, 
comme un vrai soldat. Je me suis fait une verte morale sur 
cette facilité à me mettre en colère, je me suis dit : Ira furor 
brevis. Si cette disposition augmente avec l'âge, je serai bientôt 
un vieux célibataire insociable, etc., etc. Rien n'y a fait, j'étais 
en colère de m'être mis en colère. 

J'ai passé par hasard devant un marchand de fer ; El mon 
paquet de livres ! me suis-je dit. Cette idée a tout changé : à deux 
cents pas de là, chez l'obligeant M, D..,, j'ai trouvé un paquet 
de douze volumes arrivé de la veille seulement. 

Dix minutes après, j'étais le plus gai des hommes, établi chez 
moi devant un bon feu, et coupant le bel exemplaire de Grégoii*e 
de Tours que vient de publier la Société de l'histoire de France, 
Les abominables chandelles de la province me rappelaient en- 
core le lieu où j'étais. Je suis descendu à la cuisine, j'ai pris à 
part le dernier des marmitons, je lui ai fait cadeau de dix sous, 

15. 



2C6 ŒUVRES DE STENDHAL. 

après quoi je Tai prié bien liumblcuicnt de m'allcr acheter uiie 
livre de bougies. Il sest acquiué le mieux du monde de sa pe- 
tite commission, et enfin, à deux heures du malin, j'ai eu besoin 
de rexercicc de toute ma raison pour prendre sur moi de me 
coucher. De ma vie la lecture de Grégoire de Tours ne m'a 
donné autant didées. Quelle candeur! et c'était un évèque" 
Quel contraste avec nos historiens alambiqaés, qui prétendent 
à des vues nouvelles et de génie, et que tout le monde sait vendus 
à Tespoir d'une place à l'Académie, ou d'un avantage d'argenl ' 

— Tours, le 23 juin. 

A dix heures je suis allé au café, je me suis trouvé au milieu 
d'une trentaine d'officiers en grande tenue. J'avais apporté mon 
thé, ce qui a fait faire la mine à la maîtresse du logis ; mais peu 
m'importe, tout est rompu entre les provinciaux et moi. J'ai 
presque été obligé de me fâcher pour avoir de l'eau bouillante. 
La mauvaise humeur de la mégère du café ne m'a point empê- 
ché de goûter l'excellence de mon thé ; il y a dix ans mon cœur 
eût été rongé de colère. 

J'avais Quentin Durward dans ma poche ; je suis allé à pied, 
en lisant, au village de Riche, à vingt minutes de Tours, où l'on 
voit encore quelques restes du château de Plessis-lez-Tours. Il 
était bâti en briques ; sur la fin, la peur de Louis XI en avait fait 
une forteresse : le donjon est tout ce qui reste du vieil édifice. 

Caché dans ce palais, ce mélancolique Louis XI faisait pendre 
aux arbres voisins tous ceux dont il avait peur. Là il mourut 
en 1483, tremblant et soupirant devant l'idée de la mort, comme 
le dernier des hommes, enrichissant son médecin et appelant 
un saint du fond de la Calabre. Ce roi me semble Tibère, plus 
la peur de l'enfer ; je me rappelle l'excellent portrait que l'on 
voit au Palais-Royal, et la statue de M. Jalley. J'ai vu de loin les 
ruines de la fameuse et opulente abbaye de Marmoutiers, de l'or- 
dre de Saint-Benoît, connue des hommes d'aujourd'hui par le 
Comte Ory; elle fut détruite en 1793. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 267 

A mou retour en ville, je suis allé voir la calhédrale, que l'on 
m'avait beaucoup trop vantée. Après qu'elle eut été deux fois dé- 
truite par des incendies, on commença à la reconstruire vers la 
fin du douzième siècle ; mais on dirait que le pays manquait de 
piété, car elle ne fut achevée qu'en 1550. On admire la rosace au- 
dessus du portail et les deux tours assez élevées. Les chanoines, 
gens de goût, ont fait revêtir de boiseries la base des piliers 
gothiques du chœur. Le bedeau m'a montré le tombeau en 
marbre blanc des enfants de Charles VIII. J'ai appris là qu'on 
appelle tour de Charlemagne celte tour carrée que l'on donne 
ici pour un reste de l'ancienne église de Saint-Martin. J'ai vu la 
bibliothèque, le musée chétif. En sortant de la cathédrale, j'ai 
trouvé une assez jolie rue; mais les maisons sont trop basses 
pour avoir du style, pour dire autre chose au passant, sinon : 
Vous êtes au village. Cette rue m'a conduit dans la partie de la 
ville située au couchant de la belle rue; cet ancien Tours est 
fort mal bàli. 

Je m'étais arrêté une heure chez un bouquiniste à côté de la 
cathédrale; je laisserai ses bouquins dans les auberges à mesure 
que je les aurai lus. Lire au lieu de regarder, c'est sans doute 
mal faire le métier de voyageur ; mais que devenir pourtant dans 
les moments où les petitesses de la province font mal au cœur ? 

Comme je voyais que Tours commençait à me déplaire ex- 
cessivement, j'ai pris une petite voiture et suis allé errer dans 
la campagne; le cocher a pris la route de Luynes, J'ai aperçu 
de tous les côtés beaucoup de fertilité, beaucoup de bonne ci 
sage culture; mais en vérité rien de beau. Quelle différence 
avec les bords inconnus de l'Isère ! 

Je suis revenu pour le dîner à table dhôle; ce n'était pas la 
peine: dîner infâme s'il en fut jamais, plus mauvais encore que 
celui d'hier ; nous avions une alose et des poulets trop avancés. 
Mais la salle à manger est vaste, les fenêtres sont bien drapées 
et les demoiselles servantes sont assez drôles; elles étaient en 
conversation suivie avec les pensionnaires Deux' ou trois de ces 



k 



'JC8 ŒUVRES DE STENDHAL. 

messieurs onl des mines précieuses : l'un d'eux, jeune homme 
de cinquante-cinq ans, avec des cheveux gris infiniment trop 
prolongés, les porte coquettement arrangés de façon à bien 
marquer la raie de chair. J'ai dîné là avec quatre ou cinq An- 
glais qui onl l'air bien minables : ils ne se fâchent de rien. 

Apres le dîner, comme il n'y avait point de spectacle, je suis 
monté tristement au cabinet littéraire, et comme hier j'y ai eu 
grand froid. De dépit j'ai entamé la conversation avec mon voi- 
sin ; c'était un sous-lieutenant que j'ai trouvé plein de bon sens 
et même d'esprit Nous parlions des uniformes, et je vantais à 
l'étourdie un uniforme commode et peu cher, mais non pas beau. 

— Nous nous battons une fois par an, et le soldat est misérable 
et sans le sou dans sa poche six fois par mois. Qui le consolera 
dans son malheur, si ce n'est l'amour du beau sexe que lui vaut 
son uniforme? Faites-le donc aussi brillant que possible, c'est 
une partie de sa paye. D'où vient que le A" de hussards a six 
cents engagés volontaires ? 

Comme je m'ennuie à Tours, ce que j'écris doit être bien pâle. 
Combien ne serait-il pas plus agréable et plus facile d'écrire un 
voyage en Italie ! Ce beau pays a ses paysages sublimes, ses lacs 
de Lombardie, son Vésuve, les tableaux de Raphaël et la mu- 
sique. Il a le moral de ses habitants. En Italie, mon âme admi- 
rerait sans cesse. Là rien de sec. 

On trouve à chaque instant, chez le paysan d'Italie, au lieu de 
la niaiserie champenoise et berrichone, ce bon sens profond, 
conséquence des républiques du moyen âge et des admirables 
coquineries par lesquelles une trentaine de familles puissantes 
parvinrent à dépouiller le peuple de l'autorité : les Médicis, les 
Malatesta, les Baglione, etc., etc. 

De plus, ce qui a fait naître la musique, la nature, y a mis 
dans tous les cœurs l'amour de l'amour. Ailleurs l'amour n'est 
quune occasion de plaisirs de vanité pour la moitié des habi- 
tants. Le paysan des États du pape a du pain blanc, de la viande 
et du vin à tous ses repas. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 260 

Les arts naquirent en Italie vers l'an 1400 ; ils héritèrent du 
feu que les républiques du moyen âge venaient de laisser dans 
les cœurs. Ce feu sacré, cette générosité passionnée, respirent 
dans le poëme du Dante, commencé l'an 1 300, et qui forma lame 
et Tesprit de Michel-Ange. 

Que trouve-t-on en France en l'an 1300, en l'an 1400? de 
petits tyrans qui se font gloire de ne pas savoir lire et des serfs 
hébétés. Voyez-en la conséquence dans Tétat moral des paysans 
du Berry, du pays de Dombes, etc. Ils croient aux sorciers, et 
ne lisent pas de journaux. 

11 eût fallu que les arts naquissent en France en même temps 
que le Cid. Les guerres de religion avaient enflammé les âmes 
étiolées par la longue et ignoble féodalité ; les intrigues de la 
Fronde avaient aiguisé les esprits, les Français eussent fait de 
belles choses. Mais, en dépit de la sottise exprimée par ces 
mots : Siècle de Louis XIV, ce prince éteignit bien vite le feu 
sacré qui lui faisait peur. Celte passion folle qui adore la patrie 
et tout ce qui est grand enflammait Corneille, et ce n'était plus 
qu'une vue de l'esprit pour l'élégant Racine. La dernière dupe 
de cette générosité, désormais ridicule, fut le maréchal de Vau- 
han. 

La Bruyère, il est vrai, protégé par Bossuet, nous montre la 
disparition totale de cette noble duperie, de ce feu sacré dont 
plusieurs genres de littérature peuvent se passer, mais qui est 
indispensable dans les beaux-arts. La Peste de Jaffa n'est le 
meilleur tableau de ces derniers temps que parce que le peintre 
était enthousiaste des actions comme celle que représente son 
tableau. En 1796, il était à Milan, quartier général de l'armée 
d'Italie, et passait pour le plus fou des Français ; ses amours 
pour madame P..., sa mort ont bien prouvé que ce n'était point 
un homme d'Académie. 

La France de 1837 n'a pour elle qu'une supériorité, immense 
à la vérité, elle est la Reine de la pensée au milieu de cette pau- 
vre Europe encore censurée. 



270 ŒUVRES DE STENDHAL. 

L'Itnlic olle-mênio n'esl qu'une de ses sujettes. Dès qu'un 
imprimeur do Bruxelles apprend de Paris qu'un ouvrage a du 
succès dans les cabinets de lecture, il l'imprime, et, en dépit 
de toutes les polices, cet ouvrage est lu avec avidité à Pétersbourg 
comme à Naplcs. Demandez aux contrefacteurs belges la liste 
des ouvrages qui leur ont été le plus utiles , et vous verrez que la 
France est la reine de la pensée, précisément par les ouvrages 
qce honnit l'Académie française. Quelle tragédie de ces mes- 
sieurs a été jouée, depuis dix ans, à Londres et à Vienne ? 



— De la ïouraine, le 25 juin. 

Ce n'est qu'aujourd'hui, et par hasard, que j'ai appris la suite 
d'une aventure qui m'intéresse fort. Un vieil agent d'affaires est 
venu me compter 220 francs qui m'étaient dus par une jeune 
veuve, jolie et fort riche, presque mon amie, et à laquelle j'avais 
l'iionnour d'envoyer de Paris des robes et des chapeaux. Ma- 
dame Saint-Chély était blonde et faite à peindre, comme on dit 
ici. Elle avait des bras devant lesquels Canova se fût extasié. 
Pour moi, j'admirais sui'tout une délicatesse d'âme qui devient 
plus rare tous les jours. Madame Saint-Chély avait la bonté de 
croire que je devinais ce qui pouvait convenir à une femme de 
vingt-neuf ou trente ans, blonde, et peut-être un peu trop 
grande (ce sont ses paroles dans une de ses lettres). 

Je la trouvai préoccupée, il y a dix mois, à mon dernier pas- 
sage. Depuis, après avoir vendu la moitié de ses propriétés, elle 
est partie brusquement pour l'Espagne ; et son homme d'affaires 
n'a reçu depuis son départ que deux lettres portant la date de 
Cadix, mais qui arrivent par l'Angleterre. 

J'avais vu chez madame Saint-Chély un M. Mass..., grand es- 
cogriffe, montant fort bien à cheval, dansant, faisant des armes, 
grand chasseur, grand hâbleur, et au total le plus grossier des 
hommes. Je m'étonnais qu'une personne douée d'une âme si 
noble, d'une délicatesse si réelle et si rare, pût supporter cet être 
qui, aux yeux de nous autres hommes, eût fait tache, même à 



1 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 274 

une table d"liôte passablement composée. Quand je vis la jolie 
veuve pour la dernière fois, sa préoccupation n'était que trop 
naturelle. Par surprise, et même, on peut le dire, en employant 
la force, le Mass... venait de conquérir ce qu'autrement il n'eûl; 
jamais obtenu. Ce n'est pas tout : avec une effronterie choquante 
et bien digne de lui, le Mass... a fait confidence des détails les 
])lus intimes de celte étrange aventure à un de ses compagnonà 
de chasse, assez bon diable, qui m'a tout raconte. Il lui disait : 
Actuellement que je suis aimé d'une femme immensément ri- 
che, et sur l'âge, mon affaire esl des bonnes. Ce monstre-là 
appelait sur l'âge une femme qui u'a pas trente ans, et qui d'ail- 
Icm's est charmante. 

Une fois que le guet-apens de Mass... eut réussi, il paraît que 
celte pauvre femme essaya de l'aimer ; mais elle ne put y par- 
venir. Elle éloignait le plus possible les rendez-vous. Qu'est-ce 
que ça me fait à moi, disait 3Iass... (je demande pardon du 
jargon), qu'est-ce que ça me fait, à moi, pourvu qu'elle crache 
au bassinet (qu'elle donne de l'argent)? 

Il arriva qu'un insolent fort riche, qui habitait une ville voi- 
sine, insulta un de ses compagnons de débauche ; mais la chose 
faite, il ne trouva plus en lui le courage de se battre. L'insolent 
a fait offrir à M. Mass... 5,000 francs pour chercher querelle à 
son adversaire et se batti'e avec lui, et 6,000 francs déprime 
s'il le tuait, Mass... a demandé de plus un habillement complet 
du plus beau drap de Louviers, ce qui a été accordé. 

Il s'est mis à fréquenter un billard où cet homme venait quel- 
quefois, a joué plusieurs fois avec lui, et enfin, un beau jour, 
s'est fait chercher querelle. Le combat s'est fort bien passé, et 
Blass... a tué son homme. 

Madame Saint-Chély tomba dans un évanouissement profond, 
quand le juge de paix, qui autrefois lui avait fait la cour sans 
succès, vint lui conter cette affaire avec un malin plaisir, et en 
insistant surtout sur l'habit complet de drap de Louviers. 

Une cousine de madame Saint-Chély, qui habite une petite 



272 ŒUVRES DE STENDHAL, 

ville dans les environs de Paris, lui a procuré un passe-port pour 
rE^pague el rAmcrique, et c'est sous un l'aux nom, qui n'esi 
pas même celui de cette cousine, que cette femme si douce el si 
bonne est allée se réfugier dans l'un de ces deux pays. Le vieux 
Bray, son agent, l'homme le plus sec, avait les larmes aux yeux 
en comptant les 220 francs et me donnant des détails. Le grand 
Mass... est dans une ville à dix lieues de celle où vivait madame 
Saint-Chély, el fait florès avec son habit de drap de Louviers. 

J'envie l'être heureux qui consolera madame Saint-Chély. Elle 
n'aurait peut-être jamais eu d'amant sans le guet-apens de 
M. Mass...; mais ce qu'il y a de cruel dans cette aventure don- 
nera des forces à l'imagination, qui finira par l'emporter sur la 
raison. L'amour seul peut la consoler. Madame Saint-Chély avait 
toute la délicatesse qu'une grande fortune permet d'atteindre, et 
aucune des petitesses d" amour-propre et de despotisme aux- 
quelles elle conduit trop souvent. 

Vous savez que c'est dans les petites villes qu'il faut aller étu- 
dier les gouvernements ; là tout se tait, et surtout tout se véri- 
fie. L'exemple qui suit est sérieux, et, je le crains bien, un peu 
ennuyeux ; je prie les dames de sauter cinq ou six pages. Les 
voleries difficiles à raconter survivront à toutes les autres ; on 
craint d'ennuyer en cherchant à soulever contre elles l'opinion 
publique. 

Tout le monde parle des bénéfices qui se font sur les adjudi- 
cations des grands ouvrages que le gouvernement fait exécuter ; 
mais peu de personnes ont des idées nettes sur cet objet. On 
croit ou on ne croit pas aux voleries, suivant qu'on est ami ou 
ennemi du gouvernement. Quant à moi, je me tiens pour ami 
très-sincère du gouvernement du roi, et je crois très-sincère- 
ment aussi aux voleries sans nombre. Ce n'est pas l'argent que 
je regrette, c'est l'habitude de la friponnerie. 

Comme je ne veux pas parler de ce qui se passe en France, je 

vais raconter ce qui a eu lieu dernièrement dans un État voisin. 

En avant d'un bourg nommé Givry, il y avait une montée abo« 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 273 

minable, maudite de tous les voyageurs. Le fonctionnaire, que 
nous appellerions en France ingMeur en chef, fil un projet de 
recliiication ; la dépense fut approuvée par Tautorilé centrale; 
elle s'élevait à 70,000 francs, et l'on devait mettre la main à 
l'œuvre au commencement de 1836. 

En septembre 1855, on s'occupa de l'adjudication des tra- 
vaux, qui devaient avoir lieu six mois plus lard. Le préfet était 
en congé et remplacé par jV. Volf, le secrétaire général. }L Ra- 
gois, ingénieur en chef et honnête homme, était en tournée sur 
ses roules , à trente lieues du chef-lieu de préfecture où devait 
se faire l'adjudication ; mais, comme il y voit clair, et qu'il crai- 
gnait quelque tentative de friponnerie, il s'était fait remplacer 
par 31. VVambrée, ingénieur ordinaire et parfaitement honnête 
homme. Les ingénieurs croyaient qu'il y aurait un rabais de 
huit ou dix pour cent sur les prix qu'ils avaient indiqués, et 
comme de coutume l'entreprise devait être adjugée au soumis- 
sionnaire qui ferait le rabais le plus fort. 

Le 43 septembre, le conseil de préfecture se rassemble; la 
séance est ouverte sous la présidence de M. Volf (le secrétaire 
général faisant fonctions de préfet). On introduit les soumission- 
naires au nombre de quatre, et le candide M. Wambrée est bien 
étonné de voir que leurs soumissions ne portent que des rabais 
insignifiants de demi, quart, demi et un pour cent; toutefois le 
conseil de préfecture adjuge le travail au sieur Dabo, dont la 
soumission offrait un rabais d'un pour cent. 

Ce même soir, l'ingénieur Wambrée retourna à sa besogne 
ordinaire ; mais , surpris par une averse, il s'arrêta pour cou- 
cher à Lambin, village voisin de Givry. 

L'hôte, complètement ivre ce soir-là, lui dit : 

Eh bien, monsieur Wambrée, vous avez été joliment volé à 
l'adjudication de ce malin? 

— 11 n'y a eu qu'un faible rabais, il est vrai, mais je ne vois 
pas de vol. 

— Vous autres messieurs vous ne savez jamais rien, re^')rend 



27-4 ŒUVRES DE STENDHAL. 

riiôic. Apprenez donc que tout le mic-mac s'est passé ici à mon 
aiiticrgc. Aujouiclhui après radjudicalioii, les quatre personnes 
que vous y avez vues sont venues dîner là, à la table où vous 
êtes. Mais, ce qu'il y a de plus drôle, c'est que dix personnes 
qui voulaicni prendre part à l'adjudication se trouvaient ici 
dimanche dernier. Après avoir longtemps disputé la chose entre 
eux, M. Brun, que vous connaissez le plus fin matois de la 
troupe, s'écria : Nous sommes de fières bêtes de prêter ainsi 
à rire aux ingénieurs et au préfet; faisons entre nous une ad- 
judication préparatoire, et donnons-nous parole d'honneur de 
céder l'affaire à qui fera le rabais le plus fort. Outre la parole 
d'honneur. Brun signa et leur fit signer un dédit de je ne sais 
pas quelle somme, et enfin, sur celte table où vous dînez, ils fi- 
rent leur adjudication bien en règle. 

Quand on ouvrit les billets, il se trouva que Dabo avait fait 
un rabais de sept pour cent, les autres faisaient des rabais infé- 
rieurs; la route de Givry fut donc adjugée à Dabo. Il fut convenu 
qu'il se présenterait à la préfecture avec un rabais d"un pour 
cent; que, pour la forme, deux ou trois des autres paraîtraient 
aussi à la séance, mais avec des rabais inférieurs, et qu'enfin 
Dabo, s'il obtenait l'adjudication, partagerait également avec 
les neuf autres le six pour cent de bénéfice sur le prix de la 
nouvelle roule de Givry. 

Le pauvre ingénieur Wambrée est encore jeune el honnête , 
il est indigné. Dès le lendemain matin, à cinq heures, il prend 
un cheval meilleur que le sien et court au chef-lieu. 11 y arrive 
à dix heures du matin. Aussitôt il écrit à M. Volf, faisant fonc- 
tions de préfet, tout ce qu'il vient d'apprendre ; il le supplie de 
ne pas soumettre l'adjudication de la veille à l'approbation de 
M. le directeur général des ponts et chaussées, résidant dans la 
capitale. 

l'emarqucz que, d'après la loi , toutes ces adjudications ne 
sont un engagement envers les adjudicataires que lorsqu'elles 
soûl revêtues de l'approbation du directeur général. Le 1^ sep- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 275 

lembre, à midi, le pauvre Wambrée envoie sa lettre à M. Volf ; 
le 15, 31. Volf lui répond que les choses dont il lui donne avis 
sont bien vagues; que ce sont peut-être des propos d'envieux 
que sa longue expérience administrative (à lui Volf) lui a appris 
à mépriser; mais qu'au reste il ne soumeltra Tajudication de 
Giviy à Tapprobation de M. le directeur général qu'après avoir 
reçu un second rapport détaillé de lui Wanibrée. 

Celte lettre était bien signée de M. Volf, mais elle avait été 
faite par M. Limon, homme prudent, depuis dix ans chef de bu- 
reau des ponts et chaussées à la préfecture, et qui ne s'appau- 
vrit pas. 

Ce même jour, 14 septembre, M. Wambrée reçoit la visite de 
Dabo, l'adjudicataire, qui le prie instamment de lui tracer cette 
route de soixante-dix mille francs, qu'il vient d'obtenir à un 
pour cent.de rabais. 

Mais vous n'avez donc pas lu l'affiche? lui répond M. Wam- 
brée, vous y auriez vu que ce travail n'est exécutoire qu'au 
moià de mars prochain; alors seulement nous aurons des fonds. 

— N'importe! reprend Dabo, j'exécuterai par avance. 

— Prenez garde, reprend Wambrée, le rabais que vous avez 
proposé n'est pas suffisant, et je ferai tout ce qui dépendra de 
moi pour que M. le directeur général n'approuve pas celte ad- 
judication. 

M. l'ingénieur en chef Ragois, averti de ce qui se passait au 
chef-lieu, se hâte de revenir. Il y arrive le 22 septembre. 

Voilà six à sept mille francs qu'on nous vole, dit-il à 
Wambrée; et, comme cette somme est partagée entre tous, il 
sera bien difficile de nous faire faire justice. 

Le même jour, 22 septembre, M. Ragois rencontre à la pro- 
menade M. Volf, secrétaire général, faisant fonctions de préfet. 

— A propos, lui dit celui-ci, l'adjudication de Givry est ap- 
prouvée. 

— Qu'est-ce que vous me dites donc? reprend M. Ragois 
tout surpris, une adjudication faite le 13, et dont vous avez lap- 



270 ŒUVRES DE STENDHAL, 

probaiion le 22 ! Mais j'ai dcu\ cents lettres de vous relatives à 
tout autant d'adjudications qui de mou temps ont été faites en 
ce pays, et jamais vous ne les soumettez à l'approbation qu.'aprcs 
huit ou dix jours. 

— Si vous voulez avoir la bonté de passer demain à la pré- 
fecture sur les dix heures, répond M. Volf, nous appellerons 
M. Limon, et sans doute tout vous paraîtra clair comme eau de 
roche. 

Le lendemain, à dix heures, M. Ragois était à la préfecture 
avec toutes les lettres qu'il pouvait être utile de voir pour éclair- 
cir l'affaire. 

— Quoi ! dit-il à M. Limon, vous écrivez le 15 à M. Wambrée 
que vous attendrez un rapport de lui avant de soumettre l'adju- 
dication de Givry à l'approbation du directeur général, et dès le 
44 vous aviez écrit à la capitale ! 

— Eh bien ! monsieur, c'est un oubli, reprend M. Limon en 
ricanant. Et vous, monsieur l'ingénieur en chef, qui êtes homme 
de bureau, ne vous arrive-t-il jamais d'avoir une distraction? 
Eh bien! moi, je l'avoue franchement, j'avais oublié le 45 ce 
que j'avais écrit le 14. Que voulez-vous, l'adjudication de Givry 
tiendra. 

— Je ne crois pas, répond froidement M. Ragois. Et, sans 
ajouter un mot, il plante là le préfet provisoire et son chef de 
bureau. 

Il se hâte d'écrire à M. le directeur général. La première ad- 
judication est cassée, et, dans une seconde, on obtient un ra- 
bais de sept mille francs, c'est-à-dire de dix pour cent, sur la 
mise à prix de soixante-dix mille francs. 

La liberté de la presse ne peut servir à réprimer les abus de 
cette espèce; le récit de la chose est trop ennuyeux, comme on 
vient de le voir. Dans ces sortes d'histoires, Yexposition, celte 
partie si nécessaire du drame, est trop difficile, et d'ailleurs le 
journaliste ne comprend pas le mécanisme de ces sortes d'af- 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 277 

faires. Je doule même que nos députés d'avant 1830, tels que je 
les connais, voulussent comprendre mon récit. 

Il y aurait un moyen bien simple pour avoir en Hollande des 
hommes irréprochables dans les bureaux de prérccluros. 11 faut 
que les chefs et sous-chefs soient fonctionnaires publics payés 
par 1 État, il faut que les bureaux de préfectures soient Técole 
des sous-préfets et des secrétaires généraux, sur-le-champ on 
aura des parangons de vertu. Avec Tambilion qui brûle tous 
les cœurs, le gouvernement obtiendrait des miracles. 

11 faut rétablir les secrétaires générmix, qui étaient la tradi- 
tion vivante des préfectures; c'est une dépense de deux cent 
soixante mille francs qui fera éviter pour deux millions de folles 
dépenses. 

11 faut dans chaque bureau de préfecture un chef et un sous- 
chef; le préfet travaillera indifféremment avec lun ou avec 
l'autre. Le sous-chef devra se tenir au courant de tout et être 
prêt à remplacer le chef. Cet arrangement coûterait cinq cent 
seize mille francs. 

L'ancienne chambre des députés était bien loin de comprendre 
îa nécessité de ces sortes de dépenses, elle répugnait aux exa- 
mens sévères et qui peuvent mettre au jour des vérités désa- 
gréables. En général, sur quatre chefs de bureaux des préfec- 
tures de Hollande, trois s'enrichissent. 

J'ai traité une affaire il y a six mois dans une préfecture de 
France, j'ai appris à cette occasion qu'enl815 l'abonnement des 
frais de bureaux était de cinquante mille francs; en 1837, les 
affaires ont triplé, mais aussi l'abonnement n'est plus que de 
quarante-cinq mille francs. C'est ce que nous autres négociants 
appelons une fausse économie. Quand nous voyons un corres- 
pondant agir ainsi, nous diminuons nos affaires avec lui. 

Et toutefois, les préfets qui n'ont pas de fortune économisent 
dix mille francs par an sur leur traitement ou sur leurs frais 
de bureaux. 

J'ai vingt histoires comme celle-ci, que je n'imprime pas, de 



278 a:UVRES DE STENDHAL. 

peur de lonibor dans le genre ennuyeux, et peul-être envieux 
aux yeux des nigauds. Je supplie le lecteur de penser un peu sé- 
rieusement à ce qui se passe à la préfecture de son départe- 
ment, et ensuite de répondre comme juré: — Le récit précé- 
dent peint-il les choses en noir? 

Si le lecteur habite Paris, il n'est pas juge compétent. Sur quel 
fait administratif sait-on la vérité à Paris? Un homme qui donne 
des dîners n at-il pas toujours deux cents amis dans la société 
qui s'empressent de nier tout ce qui est défavorable? De là la 
passion de pouvoir donner des dîners qui travaille le petit bour- 
geois de Paris, 

Voici un dialogue qui n'a pas quinze jours de date, entre un 
député arrivant de Paris et un préfet. 

Le député. — Du reste, vous allez recevoir les nomi- 
nations de cinq percepteurs. 

Le préfet. — Ah ! tant mieux ! je les attendais avec impatience, 
le canton de Pin est bien mauvais ; depuis la loi d'apanage les 
républicains y fourmillent. Mais ces nouveaux percepteurs que 
j'ai choisis avec soin sont des gens remuants qui prennent la pa- 
role dans les cafés, et avec eux j'espère bien reprendre le dessus. 
Tout va bien. 

— Mais, mon cher préfet, les percepteurs dont je vous an- 
nonce la nomination ne sont pas ceux que vous nvcz demandés; 
les nouveaux percepteurs sont messieurs Durand pour Rochefort, 
Pierret pour Souvigny, etc., etc. 

— Eh ! mon Dieu ! qu'est-il donc arrivé ? 

— Rien que de bien simple : c'est moi qui ai demandé ces 
places, et mes candidats ont été préférés aux rôtres. 

— Eh ! grand dieu ! qui a pu vous porter à une telle démarche ? 

— Chacun de ces nouveaux percepteurs me procurera au 
moins cinq voix, et, ce qui vaut mieux encore, c'est que ce sont 
vingt-cinq voix que j'enlève à mon rival, 31. Dufrêne. 

Le préfet, se laissant tomber sur un fauteuil avec tous les signes 
du découragement; 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 279 

— Et Ton veut que j'administre! Prenez donc la préfeclurc, 
mon cher ami. On m'ordonne de marcher, el on me coupe les 
jambes. Comment voulez-vous que je dirige les volontés, que 
j'administre ? 

Savez-vous que M. Dorais, homme d'esprit, qui était préfet ici 
avant 1830, n'a travaillé pendant cinq ans que dans un seul but : 
les élections. Il avait un homme à lui dans chaque canton, qu'il 
comblait; aussi ses élections furent-elles parfaites. 

Voici le résumé de cinquante faits trop caractéristiques pour 
que je puisse les raconter, ce serait nommer les masques, et 
faire du scandale, ce qui me semble grossier. 

Si j'avais l'honneur d'être gouvernement, je regarderais comme 
la plus grande de toutes les sottises d'avoir un journal à moi. Le 
Français, étant encore à mille lieues du génie gouvernemental, 
ne comprend rien à une grande mesure, ne sait que dire sur 
celte mesui'e, et bientôt n'y pense plus, à moins toutefois qu'elle 
ne lui soit expliquée par quelque nigaud payé qui en fait l'apo- 
logie; alors il se met à croire exactement tout le contraire de ce 
que Vhomme payé veut lui persuader. 11 se croirait dupe s'il 
faisait autrement. 

Malgré la triste perspective de donner de l'humeur à la moitié 
juste des lecteurs en parlant politique, je veux me hasarder à 
noter ce que je vois. Je me rappelle toujours le plaisir vif que 
j'eus à Londres, en découvrant dans un magnifique iu-4'' les 
fragments du voyage que Loke fit en France vers 1670. Peut- 
être, dans cinquante ans seulement, pei-soniie ne pourra com- 
prendre qu'il ait pu exister une absurdité aussi forte que celle 
des journaux de préfecture. MM. les préfets font exactement le 
contraire de ce qu'ils croient faire. J'ai vu cette drôle de bévue 
dans dix départements au moins. Par des excitations plus ou 
moins adroites, les préfets forcent les communes de leurs dépar- 
tements à s'abonner à un journal fait par un homme à eux, qui 
tous les matins vient à l'ordre à la préfecture. Ce pauvre garçon 
est sans doute le modèle de toutes les vertus, mais quelquefois 



280 ŒUVRES DE STENDHAL. 

il y joint de la gaucherie. LiKéraircmcnt parlant, il fait de vains 
efforts pour sortir de l'insipidité la plus nauséabonde. C'est tout 
siinpio. Sur toutes les questions, il a peur d'en dire trop ou trop 
peu ; il tremble devant son préfet qui lui-même tremble tous les 
matins en ouvrant son Moniteur. J'ai vu dans les plus petites 
communes le moment où le piéton apporte ce journal de la pré- 
fecture ; les gros propriétaires, payant cent francs d'impositions, 
sont réunis au café, et se croient obligés de croire exactement 
le contraire de ce que leur fait prêcher M. le préfet. Je racontais, 
dans un bourg du Nivernais, un fait qui s'était passé sous mes 
yeux, deux mois auparavant, à Langres. On m'a objecté fort sé- 
rieusement que ma version de ce fait se trouvait imprimée dans 
le journal de la préfecture de l'avanl-veille. A ce mot tous les 
yeux, même des yeux du juste-milieu, m'ont regardé avec mé- 
fiance : je n'ai eu pour moi que les gens qui me connaissent de 
Paris. 

Le gouvernement pourrait demander à tous ses agents à l'in- 
térieur et à l'extérieur de lui écrire des nouvelles les 1^'', 10 et 
20 de chaque mois ; ces rapports seraient divisés en trois co- 
lonnes : faits sûrs ; choses probables ; simples on dit. 

Par ce simple moyen, et avec cent mille francs de ports de 
lettres, on réunirait une masse de faits non moins vrais que va- 
riés, à l'aide desquels il serait possible de remplir, d'une ma- 
nière amusante, les trois premières pages d'un journal. La qua- 
trième serait occupée par les ordonnances du roi, et des nou- 
velles qu'il faudrait toujours raconter sans le moindre adjectif de 
louange ou de blâme. Jamais, bien entendu, aucun démenti 
malhonnête donné aux autres journaux ; jamais aucune apologie 
des mesures du gouvernement. On donnerait les discussions des 
chambres, rédigées de façon à ce que chacun des douze ou quinze 
parleurs distingués par le public obtînt un nombre de lignes 
exactement proportionnel au nombre de minutes qu'il a passées 
à la tribune. Pour toute hostilité, on se permettrait de faire des 
procès en contrefaçon aux écrivains qui, avant un délai de huit 



MÉMOIRES D'UiN TOURISTE. 281 

ours, s'empareraient des faits énoncés dans les trois premières 
pages du journal du gouvernement. S'ils prétendaient avoir reçu 
la même nouvelle, on leur demanderait la lettre timbrée à la 
poste. 

Je croyais d"abord que c'était le zèle tout seul, ou le désir de 
l'avancement, qui portail 1\LM. les préfets à donner des ridicules au 
gouvernement par leur malheureux journal. Pas du tout; M. C... 
vient de m' apprendre que les préfets sont tenus de faire imprimer 
à leurs frais une quantité d'avis qu'ils doivent distribuer à toutes 
les communes de leurs départements. Ces messieurs trouvent 
fort ingénieux de faire payer aux communes, sous prétexte d'a- 
bonnement, les dépenses qu'eux-mêmes devraient acquitter de 
leur bourse. 

Le commis doué de toutes les vertus, qui fait des phi'ases en 
l'honneur de 31. le préfet et du ministère, reçoit 3,000 francs 
dappointements, et se croit destiné à une magnifique sous-pré- 
fecture. Le pauvre diable qui rédige le journal de l'opposition 
giigne à peine douze cents francs; mais il n'y a pas de bonne fête 
chez les libéraux du pays où il ne soit des premiers invités, tandis 
«que la conversation habituelle des amis les plus chauds du préfet 
et du gouvernement consiste à se moquer des stupidités qu'ils 
ont lues le matin dans le journal de la préfecture. On se donne 
par là un air d'indépendance et de supériorité, on croit faire 
entendre q«'on sait les vraies raisons des choses et les dessous 
de carte. 

Si le gouvernement adopte jamais l'idée d'envoyer dans les 
départements, au prix de quarante francs pour les particuliers et 
de vingt francs pour les communes, trois pages amiimntes, il 
fera tomber les trois quarts des journaux de province. Ce seiait 
un fjrand mal, selon moi. 

Un provincial est toujours un peu moins arriéré et un peu 
moins envieux au moment où il vient de lire un journal ; c'est le 
contraire du Parisien, que le journal hébète. Je ne me suis donc 
laissé aller à l'idée d'écrire cette rêverie que bien convaincu 

16 



282 ŒUVRES DE STENDHAL. WÊ 

quaucuu gouvcrnemcni ne renoncera jamais au plaisir de lire, 
inipriniécs tous les malins, les louanges des ordres qu'il a signés 
la veille. 11 se ligure que d'autres que lui les lisent, il ne voit 
pas qu'il alimonie par là les journaux de l'opposition. Sans ses 
apologies escplicatives, ceux-ci seraient obligés de faire eux- 
mêmes l'exposition de la pièce à jouer devant le public. Or, toute 
exposition exacte est horriblement dil'ficile avec les Français 
actuels. La dose d'allenlion que les lecteurs accordent à une 
phrase imprimée a bien diminué depuis que les auteurs ne reli- 
sent plus les phrases qu'ils envoient à l'impression. 

J'avais bien recommandé à l'hôtel qu'on m'éveillât à quatre 
heures et demie du matin afin de ne pas manquer le bateau à 
vapeur qui part pour Nantes. J'étais effrayé par l'histoire lamen- 
table de toute une famille qui la veille avait dîné à table d'hôte, 
et qui racontait que le malin elle était arrivée sur le rivage une 
heure juste après le départ de la vapeur. 

Par bonheur je me suis éveillé à quatre heures, et j'ai été oblige 
d'aller tirer par le bras le portier qui, la veille, avait sollicité 
avec bassesse la faveur de porter mon sac de nuit au bateau. Il 
m'a trouvé fort indiscret de troubler ainsi son repos, et a marqué 
beaucoup d'humeur, même quand je l'ai payé. 

A cinq heures et demie, les roues du bateau se sont mises ea 
mouvement; mais ce mouvement n'a pas duré. Aul)out de dix 
minutes, nous nous sommes bravement arrêtés sur un banc de 
sable qui continue l'île de la Loire, laquelle commence au-des- 
sous du beau pont. Le chef du bateau s'est mis à jurer horrible- 
ment contre ses subordonnés, leur disant qu'ils devaient bien 
savoir qu'on ne devait pas passer en ce lieu, que la veille au 
soir encore le bateau arrivant d'en bas avait été obligé de passer 
le long de la rive droite. 

Le plaisant, c'est que lui-même était à bord au moment dto 
départ; il est vrai qu'il était occupé à faire le gros dos et à donner 
des ordres d'un air d'empereur romain pour le placement de 



MEMOIRES D'V'S TOURISTE. 283 

réquipage. Le trislc, c'est que nous avons passé deux heures 
et demie immobiles sur ce banc de sable, et au milieu d'une 
humidité insupportable ; car, au bout de dix minutes, il est sur- 
venu un brouillard tellement épais, que nous ne voyions plus les 
bords de la Loire. Nous étions pénétrés de froid, les dames 
avaient peur. Notre machine a failli se briser, parce qu'on a 
voulu faire tourner les roues, dont une était prise dans le sable. 
Le désordre le plus complet régnait parmi les mariniers : tous 
juraient à la fois; aucun ne se donnait le temps de penser à ce 
qu'il fallait faire. Le plus jeune, le moins élevé en grade, ce me 
semble, s'est jeté à l'eau, et nous avons vu avec effroi que l'eau 
ne lui arrivait pas à la ceinture. Ou a tenté plusieurs essais qui 
n'ont pas réussi ; on voulait mettre le bateau en travers, afin que 
le courant l'enlevât. Mais comment le faire pivoter sur le banc 
de sable de cinq ou six pieds de large sur lequel il s'était placé? 
Pour alléger le bàlinient, on nous a fait descendre tous (les 
hommes s'entend) dans la nacelle ; mais cette nacelle, peu accou- 
tumée à un tel poids, faisait eau de toutes parts. Nous avions de 
l'eau jusqu'à la cheville ; j'ai vu le moment où elle allait couler 
à fond sur la pointe du banc de sable. A la vérité, il n'y avait 
pas grand péril; nous aurions plongé dans l'eau jusqu'aux ge- 
noux. 

A force de crier comme des énergumènes depuis une heure 
et demie, nos matelots n'avaient plus de voix ; ils ne pouvaient 
répondre aux plaisanteries des bateaux à rames qui descendaient 
rapidement le grand courant de la Loire et se moquaient d'eux 
en passant. Ils demandaient à ce bateau à vapeur, qui d'ordi- 
naire les devance avec tant d'insolence, s'il voulait leur donner 
ses paquets pour Nantes. 

J'avais grande envie d'appeler un de ces bateaux pour mon 
propre compte ; j'éprouvais encore un froid plus vif que l'avant- 
veille au cabinet littéraire. Enfin le comptable du bateau à va- 
peur s'est décidé à héler un grand bateau monté par un enfant 
de quinze ans ; nous nous sommes tous transvasés dans ee ba- 



k 



'284 ŒUVRES DE STENDHAL. 

tcau. qui ciait sec. De ce momonl toul mou chagrin a cessé. Ce 
baloau une fois chargé a failli partir loul seul : nouveau redou- 
blomcnl de cris. On l'a attaché solidement au bâtiment à vapeur; 
les mariniers sont venus ramer sur le bateau, ils l'ont exposé au 
courant d'une certaine façon, et enfin notre malheureux navire 
a repris un peu de mouvement. On sentait qu'il raclait le banc 
de sable. 

A ce moment de grands cris se sont fait entendre sur le de- 
vant du bateau; les mariniers se sont remis à jurer de plus 
belle; le grand garçon qui s'était jeté à l'eau ne se possédait plus 
de colère : nous courions un danger. Un grand bateau, rapide- 
ment remorqué par huit chevaux au trot, venait droit sur nous 
et allait nous choquer. Les cris et le désordre ont été au comble; 
les chefs du bateau s'injuriaient entre eux, le petit comptable 
était pâle comme la mort; enfin on a essayé de faire jouer la 
machine, au risque de briser une des roues toujours engagée 
dans le banc de sable. Le bâtiment a fait un mouvement de côté 
et s'est éloigné d'environ six pieds de son ancienne position. 
Les gens du bateau remorqué criaient de leur côté comme des 
perdus après les conducteurs de leurs chevaux ; enfin ceux-ci 
ont compris, et le bateau remontant s'est arrêté à dix ou douze 
pieds du nôtre. 

Mais par leflet de notre mouvement de côté, je ne crois pas 
qu'il nous eût touchés, même quand il n'aurait pas arrêté ses 
chevaux. 

Il faut que les Français soient bien braves, me disais-je, pour 
pouvoir gagner des batailles, avec un tel désordre dans les mo- 
ments de danger. C'est peut-être à cause du reste de pesanteur 
allemande qui les garantit de ce désordre que les Anglais nous 
battent presque toujours sur terre. A Fontenoy, qui est peut-être 
la seule bataille gagnée par nous, l'armée française était com- 
mandée par un Allemand (le maréchal de Saxe), qui méprisait 
parfaitement tous les généraux qui l'entouraient, et ne les écou- 
tait pas. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 285 

Une fois en mouvement, il ne nous est reste de notre accident 
qu'un accès de bavardage insupportable, qui a bien duré jusque 
vers Tenibouchure de Tlndre. Dans leurs commentaires, les fem- 
mes avaient complètement altéré la vérité; mais les dames des 
premières ayant eu beaucoup plus de peur encore que les 
paysannes, leurs récits étaient bien plus romanesques. 

Le lecteur me croira-t-il, si je jure que ce n'est point par 
c'yotisme que j'ai raconté ce petit mallieur avec tant de paroles? 
Mon but secret serait d'engager ce lecteur malévole, qui me 
blâme injustement et qui voyage, à ne pas prendre au tragique 
les accidents de passe-port, de quarantaine et de versades qui 
viennent souvent contrarier les plus jolies courses. On gagne à 
s'étudier soi-même : on arrive à éviter la mauvaise humeur en 
voyage, comme une folie, comme une cause d'éclipsé pour les 
choses curieuses qui vous environnent peut-êlre, et au milieu 
desquelles on ne repassera jamais. 

Vu notre position non insulaire et le penchant au désordre, 
qui est peut-être inné chez les Français, il me semble qu'en 
1837 du moins, le gouvernement royal est préférable à la meil- 
leure des républiques. Nous tomberions sous le plus mauvais des 
rois, sous un Ferdinand VII d'Espagne par exemple, que je l'ai- 
merais mieux que les républicains au pouvoir. Ils y arriveraient 
je le crois, avec des intentions raisonnables ; mais bientôt ils se 
mettraient en colère, et voudraient régénérer. 

Si la révolution de 89 a réussi, c'est que tous les plébéiens qui 
avaient un peu de cœur étaient animés d'une haine profonde 
pour des abus atroces. Où sont aujourd'hui les abus atroces? 

Tout à coup, et comme par miracle, accoururent au secours 
de la révolution sept à huit grands hommes, dont chacun tracera 
la liste suivant les passions ou les préjugés de sa famille. Ces 
grands hommes eurent tant d'énergie, qu'aujourd'hui, après 
quarante ans, la pusillanimité que nous devons à leurs victoires 
et à la position tranquille que nous ont faite ces victoires n'est 
pas encore accoutumée à regarder en face cette énergie. 

16. 



286 ŒUVRES DE STENDHAL. f 

Us furent secontiés par une centaine d'hommes snpéricurs : 
les Prieur, les Pcliel, les Daru, les Crétel, les Dcfermon, les 
.Merlin. 

Des milliers de Français, en 1789, aimaient la patrie avec en- 
thousiasme. Qui nous annonce cette réunion de miracles dans 
une nouvelle lutte avec l'Europe ? La peur des étrangers, qui 
voient leurs sujets prêts à nous imiter, leur a enseigné à être unis. 
Sachons donc goûter notre bonheur présent et attendre. L'ave- J 
nir ne peut que nous être favorable si nous ne le violentons pasi! 
Offrons à tous les tiers-étals de l'Europe le spectacle de notre 
bonheur, et, pour faire éclater cette félicité dans toute sa splen- 
deur, n'ayons pas d'émeutes, et doublons nos richesses. 

Le brouillard et le froid pénétrant ont duré jusqu'à l'embou- 
chure de la Vienne. Les bords de la Loire sont monotones, tou- 
jours la pâle verdure des saules et des peupliers. Je me disais, 
pour exciter un peu mon esprit et ne pas trop m'ennuycr, que 
nous passions vis-à-vis de Chinon, de Richelieu, de Moncontour; 
je cherchais à me remplir la tête des souvenirs de l'hisloiro de 
France sous les derniers Valois et les deux premiers Bourbons. 
On m'assurait sur le bateau que la Touraine conserve encore des 
traces de la corruption morale qu'y a laissée le séjour prolongé 
de la cour. C'était l'opinion de Paul-Louis Courier (assassiné près 
des lieux que je parcours). 

Mes regards cherchaient avec avidité ces aspects tellement 
vantés des bords de la Loire ; je ne voyais que de petits peupliers 
et des saules, pas un arbre de soixante pieds de haut, pas un 
de ces beaux chênes de la vallée de l'Arno, pas une colline sin- 
gulière. Des prairies fertiles toujours, et une foule d'îles à fleur 
d'eau, couvertes d'une forêt déjeunes saules de douze pieds de 
haut, dont les branches fort minces et pendantes se baignent 
dans le fleuve. C'est entre ces îles verdoyantes, mais non pitto- J 
resques, que le bateau à vapeur cherchait sa route. Nous aper- 
cevions assez souvent les tourelles de quelque château de la re- 
naissance, situé à cinq cents pas du fleuve, par exemple le 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 287 

château de Liiynes, patrie de Courier. Le peuple de cette petite 
ville habite dans des grottes creusées daus le rocher. On veut me 
persuader que je vois les piliers d'uu aqueduc fort ancien, situé 
près de Luyoes. On parle beaucoup sur le bateau du château de 
la Poissonnière, où Ronsard naquit en 1524. On lit encore au- 
dessus de la porte : Vohiptati et gratiis. Près du château coule 
toujours la fontaine de la belle Iris, appelée dans le pays : Fon- 
taine de la Bellerie. J'ai eu grand tort de ne pas aller à Chenon- 
ceaux, qui n'est qu'à sept Heues de Tours. Comme on sait, le 
fameux château de ce nom est construit sur un pont qui traverse 
le Cher, et c'est dans les premières piles, qui sont creuses, que 
l'on a pratiqué les cuisines. Ce château est habité et parfaite- 
ment conservé ; on fait remonter son origine au treizième siè- 
cle : ce fut sans doute une sorte de tête de pont qui favorisait les 
excursions du seigneur sur les deux rives du Cher. 

En suivant de l'œil les rivages de la Loire, je lisais avec plai- 
sir VHistowe de l'art gothique, par M. de Caumont. Ce petit vo- 
lume de trois cents pages me semble extrait des ouvrages 
anglais, il a des lithographies amusantes, mais pas toujours fort 
exactes. On voit que M. de Caumont n'a pas voyagé, et les au- 
teurs anglais qu'il suit ne connaissent pas le midi de la France. 
C'est en Angleterre, et il n'y a pas cinquante ans, que l'on s'est 
avisé d'étudier l'art gothique. Cette étude va bien à la folie aris- 
tocratique qui domine ce pays ^ 

A quatre lieues et demie de Tours, on a la bonté de m'indi- 
quer la pile Cinq-Mars; c'est un pilier quadrangulaire de quatre- 
vingt-six pieds de haut, et chacune des quatre faces a douze 
pieds et demi de largeur. Cette pile est un massif plein qui n'a 
ni escalier ni fenêtres. Elle est bâtie en briques et couronnée 
par quatre piliers de huit pieds de hauteur. Ce monument est-il 
romain? A Langeais on voit un château gothique, et c'est dans 

* Qu'est-ce que coûte l'œil d'un médecin? disait dernièrement le 
comte ***. 



288 ŒUVRES DE STENDHAL. 

uue vasle salle de ce château, qui n'est plus aujourd'hui qu'une 
écurie, que fut célébré, en l't'Jl, le mariage de la riche héritière 
Anne de Bretagne avec Charles VIII. 

Nous avons aperçu le donjon et les maisons blanches de Sau- 
mur, qui de loin font un assez bel effet. Vingt minutes avant 
d'y arriver, cette ville a quelque chose de grandiose ; elle cou- 
ronue une jolie colline. Comme nous longions le quai à portée 
de pistolet, nous avons trouvé que les boutiques sont fort 
bien. 

Le château ou donjon, que nous apercevions depuis longtemps, 
fut bâti à plusieurs reprises et achevé seulement au treizième 
siècle. C'était une prison d'Étal avant 1789, et en 1793 il fut pris 
par l'armée vendéenne. L'église de Saint-Pierre est du treizième 
siècle ; c'est, dit-on, un beau gothique avec des parties romanes 
(c'est-à-dire antérieures à la mode du gothique ou du hardi, qui 
ne parut dans le monde que vers 1200). La curieuse église de 
Nantilly a la prétention d'avoir précédé la grande barbarie de 
l'an 1000. Mon cicérone la croit du commencement du douzième 
siècle. Ou y voit, dit-on, de grandes tapisseries du quinzième 
siècle, que je regrette infiniment de ne pouvoir examiner. Je ne 
me fais une idée nette des apparences extérieures de la société 
au moyen âge que depuis que j'ai vu les bas-reliefs de l' hôtel 
de Bourgderoule, à Rouen. 

Notre-Dame-des-ArdiUiers est de 1553. Saint-Jean, qui sert 
d'écurie maintenant, est de la fin du douzième siècle. 

Quelques personnes instruites qui se trouvent sur le bateau 
parlent de deux dolmens (ou tables druidiques) des environs 
de Saumur. Celui de Bagneux a sept pieds sous la table, cin- 
quante-huit pieds de longueur et vingt et un de large, celui de 
Riou, voisin du premier, est moins considérable; mais il est au 
sommet d'un coteau; on l'appelle la pierre couverte. Le musée 
de Saumur a une trompette antique de cinq pieds de long. 

Je n'ai pu rien voir de tout cela, à mon grand regret ; le ba- 
teau m'emportait. Nous avons passé sans difficulté sous une 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. ilSd 

des belles arches du nouveau pont, après quoi nous sont appa- 
rus les grands bâtiments de l'école de cavalerie, et à l'instant a 
commencé une interminable discussion sur la condamnation 
récente d'un jeune officier. Un homme âgé, qui habite Saumur, 
nous a dit : « 11 peut être coupable de quelques petits péchés de 
sous-lieutenant; mais le récit que les jurés ont admis implici- 
tement, en rendant leur verdict, est absurde et impossible. Dans 
tous les cas on pouvait solliciter sa grâce ; un exil d'un an aux 
Etats-Unis était une peine plus que suffisante. » Ce qu'il y a de 
piquant dans cette affaire, c'est qu'on voit que le jury, comme 
tout le monde en France, ne sait pas résister à la mode; c'est 
proprement là le péché gaulois. 

Ce n'est qu'après la jonction de la Mayenne qu'ont cessé tout 
à fait les craintes d'un nouvel engravement, qui agitaient tou- 
jours les dames du bateau. J'ai remarqué sur la rive gauche un 
village à vingt pas de la Loire qui a au moins une demi-lieue 
de long. En cet endroit, le fleuve coule tout à fait au pied du 
rocher qui le contient au midi. 

Un monsieur d'un certain âge, mis avec beaucoup de re- 
cherche, et que j'ai su plus tard être un préfet destitué , m'a 
demandé de lui prêter un des volumes du roman sérieux intitulé : 
Histoire de la guerre delà Vendée, par Beauchamp. Bientôt il me 
l'a rendu « Cela est intolérable, m'a-t-ildit, pour un homme du 
pays qui sait la vérité. » Nous nous sommes mis à causer, je ne 
demandais pas mieux. Ce préfet, homme d'esprit, qui s'ennuyait 
comme moi, m'a conté fort en détail tout ce qui s'est passé dan 
les environs de la Loire à l'occasion de la courageuse entreprise 
de madame la duchesse de Berry. Quoique tous deux du parti 
populaire, nous admirons le courage d'une jeune femme, d'au- 
tant plus singulier, qu'elle avait reçu la plate éducation des 
cours. Si le comte d'Artois en eût fait autant en 1794, nous 
n'aurions pas ce Code civil qui prohibe les grandes fortunes hé- 
réditaires, sans lesquelles point de monarchie pure. 

Il paraît que mon nouvel ami a vu Naples, il me conte des 



290 ŒUVRES DE STENDHAL. 

nnocdotes trop bouffonnes pour être répétées ici^ C'est bien 
pour le coup qu'on dirait que je suis un jacobin. Le cardinal 
Ruffo encourageait les lazzaroni qui allaient insulter les patriotes 
emprisonnés dans de sales bateaux, amarrés dans le port de 
Naplcs sous le soleil du mois d'août. 

Canailles que vous êtes, s'écriaient les lazzaroni, quel mal 
vous avait fait l'impôl sw la farine pour le supprimer ? Une 
autre fois on faisait voler aux libéraux leurs chapeaux ; ce qui 
n'est pas un petit malheur sous ce soleil brûlant ^. 

Nous passons de là au carcere duro de M. de Metternich et à 
la cuisse coupée de M. Maroncelli. Ce sont les rois, me disait le 
préfet, qui, par leurs maladresses, nous amèneront cette répu- 
blique qui dérangera notre vie pour dix ans. Les véritables ré- 
volutionnaires ne sont pas les fous qui appellent les révolutions, 
mais bien ceux qui les rendent inévitables. Est-ce par calcul 
que M. Pellico a écrit un ouvrage qui est si bien entré dans les 
oreilles parisiennes? — Non, par hasard il s'est trouvé à la hau- 
teur de l'affectation à la mode dans les salons du faubourg 
Saint-Germain. — Ce livre restera , c'est un pendant à V Imita- 
tion de Jésus-Christ. 

Notre conversation a été interrompue par le passage du pont 
d'Auceuis, qui nesl pas une petite affaire. Les roues de notre 
bateau oui passé des deux côtés à trois pouces des piles, qui 
heureusement sont en bois. On avait abaissé la cheminée de 
lôle, et, malgré sa position horizontale, son bord inférieur a 
ratissé les poutres vermoulues du pont, et nous avons été cou- 
verts de petits éclats de bois. Pour peu que la Loire soit haute, 

* On plaisante un jeune abbé de douze ans qui passe dans la rue à 
Naples. — Monsignor, dove ha cellebrato questa matina? — A capclla 
di sora ta. 

* Les détails les plus originaux et les plus vrais sur Naples et la Sicile 
nous ont ûlc donnés par M. Palmieri Micicliô. Li conversation des pen- 
sionnaires des couvents de Palernic dans les ;iirs et par-dessus les mai- 
sons, qu'il découvrit un jour que son père l'avait mis en prison au gre- 
nier, est un morceau charmant. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 291 

le bateau à vapcnr ne peut plus passer sous ce ponl suranné 
dont il faudrait supprimer une pile. 

Quand l'cpisode du pont a été terminé . 11 n'est pas, m'a dit 
lancien préfet, que vous n'ayez entendu parler de madame 
Ostrolenka, cette princesse russe de tant d'esprit; elle est encore 
fort bien^ mais aliièie comme un démon. EWe avait auprès d'elle 
une personne fort bien aussi de toutes fi\çons, et qui l'appelait 
ma tante. Tout à coup, à Naples, elle a eu la fanlaisie de la ma- 
rier au fils du fameux apolMcaire ArcotMî. La princesse est fort 
redoutée dans sa maison ; à mesure qu'elle s'éloigne de la pre- 
mière jeunesse, elle devient l'être le plus aristocratique peut- 
être de tous les royaumes du IN'ord, 

Jamais sa pauvre nièce n'a trouvé le courage de lui dire 
qu'elle ne voulait pas du fils de l'apothicaire. Les bans ont été 
publiés, et toutes les ouvrières de Naples ont été mises en ré- 
quisition pour un trousseau magnifique. 

La veille du mariage, le fils de l'afpothicaire a eu l'idée d'ap- 
porter un énorme bouquet à sa prétendue; il l'a longtemps 
entretenue en particulier sur la terrasse du jardin, à dix pas de 
la princesse. Mais son attention n'a pas eu de succès. Sa figure 
d'apothicaire passionné a su inspirer un courage de répu- 
gnance qui s'est trouvé plus fort que la terreur que l'altière 
princesse sème autour d'elle. La jeune personne n'a pas osé lui 
parler, mais elle est allée pleurer chez le majordome napolitain, 
personnage énorme et jovial, sur lequel l'extrême respect que 
les gens du Nord éprouvent pour leurs princes n'a qu'une in- 
fluence modérée. La jeune nièce lui a déclaré qu'elle aimait 
mieux mourir que d'épouser l'apothicaire, que sa répugnance 
était trop invincible, etc., etc. 

— Mais pourquoi ne pas le dire plus tôt ? répétait le Napolitain ; 
voilà une belle communication à faire à Son Altesse ! 

Comme les pleurs de la jeune personne redoublaient , le cœur 
du Napolitain a été touché. La sensibilité italienne n'est pas en- 
core desséchée, même par le métier de courtisan. 



202 ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Eh bien! je parlerai, a dit enfin le majordome, et il s'est 
fait annoncer chez la princesse. Mais une fois en présence de 
ces yeux scintillants et si beaux d'orgueil, il ne trouvait plus rien 
à dire. 11 lui est venu à Tesprit une bouffonnerie, comme il ar- 
rive aux Napolitains lorsqu'ils sont embarrassés. Quand il a vu 
rire la princesse, il a entamé un récit bouffon ; tout à coup il 
s'est interrompu. 

— Je ne sais pas en vérité comment je puis rire, s'est-il 
écrié, moi qui ai une nouvelle si désagréable à annoncer à Votre 
Altesse. Ce beau meuble que notre correspondant de Londres a 
fait exécuier avec tant de soins, et qu'il s'est fait payer d'avance 
quarante mille francs, eh bien! il est noyé, abîmé, entièrement 
perdu ; le navire qui l'apportait a fait une voie d'eau, et l'on avait 
eu la gaucherie de placer les caisses de meubles à fond de cale. 

Comme la princesse éclatait en gémissements , 

— Observez ceci, madame, lui a-t-il dit : le ciel, qui con- 
naît mon dévouement sans bornes pour Votre Altesse, m'a donné 
le pouvoir de faire un miracle, et de changer ce malheur-là 
contre un autre fort désagréable aussi, j'en conviens, mais qui 
ne vous coûte pas un sou. Votre beau meuble est arrivé hier 
soir, je viens de le faire déballer ; j'ai trouvé toutes choses dans le 
meilleur état possible, et demain matin Votre Altesse pourra en 
passer la revue dans l'orangerie, si elle daigne aller jusque-là. 

— Mais l'autre malheur? s'écriait la princesse avec impa- 
tience. 

— Hélas! c'est mademoiselle Mélanic, qui, dans son profond 
respect pour Votre Altesse, n'a jamais osé lui déclarer qu'elle 
aimait mieux mourir que d'épouser l'apothicaire. 

La princesse a rougi, et, malgré son indolence incroyable, elle 
s'est mise à se promener dans le salon pendant que le major- 
dome achevait son plaidoyer. 

— Vous êtes un sot et un impertinent, lui a-t-elle dit, d'avoir 
mêlé le conte relatif au meuble à ce que vous aviez à m'ap- 
prendre. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 293 

La princesse a sonné avec fureur. 

— Qu'on appelle mademoiselle Mélanie et mon cocher. 

En un instant ils ont été devant elle. La princesse dit au co- 
cher, qui est cet homme avec une barbe de dix-huit pouces 
que tout Naples admire : 

— Regardez mademoiselle Mélanie. 

Le cocher, se prenant la barbe avec les deux mains, a déclaré 
qu'il n'osait pas. 

— Regardez-la, a répété la princesse d'un ton à faire trem- 
bler; dites-moi si elle vous plaît. Nouvelles protestations de 
respect de la part du cocher. 

— Eh bien! vous l'épouserez demain. 

Le cocher s'est mis à faire une quantité de signes de croix, et 
a fini par dire tout bas qu'il était marié. 

— Retirez-vous, vous n'êtes qu'un sot, a repris la princesse. 
Que mademoiselle Mélanie se retire aussi, et ne reparaisse ja- 
mais devant mes yeux. 

Le lendemain la princesse a dit au majordome de chercher 
un couvent où l'on déposerait la malheureuse Mélanie en payant 
d'avance sa pension pour dix ans. 

Trois jours après, comme la princesse demandait au major- 
dome le nom du couvent qu'il avait choisi, celui-ci a répondu 
d'un air politique : 

— Cette aventure ferait anecdote en ce pays. Les grandes 
dames de Naples s'occupent beaucoup de ce qui se passe dans 
l'intérieur des couvents, où la plupart ont été élevées et conser- 
vent des relations. Tout le monde voudra voir la jeune personne 
exilée. Qui sait ? Comme elle est aussi fort jolie, on ira peut-être 
jusqu'à prononcer le mot ridicule de jalousie. Dans mon zèle 
extrême pour le service de Son xMtesse, j'ai trouvé un jeune 
négociant français qui épouserait bien mademoiselle Mélanie. 

— Comment s'appelle-t-il? 

— Achard. 

— Son nom commence-t-il par un H ou par un A? 

17 



294 ŒUVRES DE STENDHAL. 

—Ces Français fourrent des II partout; en vérité, je n'en sais rien. 

— Vous n'êtes qu'un sot ; allez vous eu informer, et qu'on 
m'en rende compte avant que je sorte pour le spectacle. 

— Il s'appelle Achard sans H, est venu dire le majordome. 

— Je consens au mariage, a repris la princesse ; le même 
trousseau servira. Il ne faudra pas changer la marque^ 

La conversation est arrivée ensuite à des choses plus graves. 

L'ancien préfet et moi nous touchons à un sujet bien autre- 
ment scabreux que tout, ce qui a été dit jusqu'ici. Nous pensons 
qu'un homme à qui ses terres rapportent cinquante mille livres 
de rente doit payer plus que deux cents petits propriétaires qui 
ont chacun deux cent cin([uanle francs de rente ( et cela afin de 
ne pas nourrir des bouches inutiles). 

La somme de trois ou quatre millions, qu'on obtiendrait par 
cette surimposition des terres payant un impôt de plus de deux 
mille francs, devrait être portée en diminution sur les cotes au- 
dessous de cinq francs ; voici comment : 

Un paysan qui paye six francs d'impôt foncier ne payerait que 
cinq francs s'il prouvait que lui ou un de ses enfants sait lire, 
que trois francs s'il prouvait que lui et ses deux enfants savent 
lire. La lecture prouvée pourrait réduire toutes les cotes au- 
dessous de cinq francs à une somme qui serait fixée chaque an- 
née par un article du budget, basé sur la somme produite par 
l'impôt progressif. 

Diminwer par l'impôt le revenu d'un père de famille quia deux 
cent cinquante francs de rente et cinq enfants, c'est nuire à la 
population. L'imprudence et un préjugé religieux font créer des 
enfants qui, avant sept ou huit ans, meurent faute de nourriture 
suffisante. Ils seraient sauvés s'ils pouvaient manger de la viande 
une fois par semaine. 

Or, la consommation totale de quatre enfants, qui meurent de 



* Je ne me serais pas permis de raconter celto histoire, ?i je ne l'avais 
trouvée dans la Presse du 30 novembre 1837. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 295 

misère à huit ans et qui ont étc inutiles à la société (qui n'ont aug 
mente la valeur de rien par leur travail), équivaut à la consom- 
mation d'un robuste jeune homme de vingt ans qui est fort utile. 

Toute humanité à part, il est de Tinlérêt de la société qu'au- 
cun enfant ne meure. Or, sur cent enfants qui succombent dans 
les campagnes, c'est au manque de nourriture suffisante qu'il 
faut attribuer la mort de quatre-vingts ; les maladies ne sont 
qu'une vainc apparence. 

La nation perd la nourriture de ces quatre-vingts enfants. L'im- 
pôt progressif réduirait le nombre des enfants morts faute de 
viande de quarante pour cent peut-être. Mais, dans la chambre 
de Hollande, y avait-il en 1836 cent députés qui eussent lu Smith et 
Malthus, ou bien réfléchi à ces questions? Il faut ajourner toutes 
les questions difficiles à l'époque où les députés seront payés, 
alors on aura des hommes accoutumés au travail. Nous avons 
bien dit d'autres sottises. Les amendes ne sont une punition que 
pour le pauvre, les gens riches s'en moquent fort. On devrait 
condamner le maître de toute voiture qui écrase un être humain 
dans Paris, non-seulement à une amende de cent cinquante 
francs, mais encore à une somme égale au double des imposi- 
tions que l'écrasant a payées l'année précédente. 

Un homme a trente- six mille francs de rente ou cent francs 
par jour, un autre a quatre mille livres de rente, ou onze francs 
par jour; osera-t-on dire qu'une amende de cinq cents francs 
est la même chose pour ces deux coupables ? Il faut dire : l'a- 
mende sera du quart des impôts payés l'année précédente. Toute 
la partie de nos lois relative aux punitions par l'argent est donc 
à refaire. L'arrêt du destin est conçu en ces termes : Les riches 
devront bientôt chercher leur sécurité dans l'absence du déses- 
poir chez le pauvre. 

Un ouvrier est accusé, on le met en prison ; cette arrestation 
préventive dure un mois ou deux : pendant ce temps sa femme 
et ses enfants meurent de faim ou volent. Un homme aisé es t 
mis en prison, il ne perd que sa liberté. 



296 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Faites comprendre ces questions à des gens qui n'ont jamais 
lu, je ne dirai pas Beniham, mais seulement Montesquieu, dont 
le style est une fêle pour l'esprit. Un jour un législateur se mo- 
quait de moi parce que j'avais lu Delolme ( sur le gouvernement 
anglais ). 

Le Français qui veut se donner le plaisir d'habiter une ville 
de neuf cent mille habitants, disions-nous, doit faire le sacrifice 
d'une partie de sa liberté. C'est ce qu'un ministre devrait dire à 
la Chambre, en présentant une loi qui porterait prohibition à 
tous les forçats libérés et à tous les repris de justice d'habiter le 
département de la Seine. Un forçat ne pourrait habiter ce dépar- 
tement que sur le dépôt d'un cautionnement de cinq mille francs, 
lequel serait admis par ordonnance royale. Les coquins devien- 
nent de trop habiles gens, voyez Lacenaire. 

Tout petit voleur repris de justice avant seize ans serait 
transféré dans une maison de travail établie à Toulon, et ne 
pourrait reparaître dans le département de la Seine. On pourrait 
les employer sur mer. Si l'on se refuse à ces mesures, on aura 
à foisoif des assassinats Maës, dont l'auteur est resté inconnu. 

La police est fort bien faite ; mais, vu l'habileté des voleurs, 
bientôt elle deviendra impossible. 

Les habitants de la rue Richelieu pourraient payer deux gar- 
diens choisis parmi des soldats blessés ( condition qui écarterait 
les ex-laquais de gens puissants ). Ces gardiens, armés de pisto- 
lets cl d'une lance, se promèneraient dans la rue Richelieu de 
onze heures du soir jusqu'au moment du lever du soleil, et bien- 
tôt en connaîtraient tous les habitants. L'Angleterre, l'Allemagne 
et l'Espagne ont de tels gardiens. 

Un vieux général encore vert, un ancien préfet habitant la rue 
Richelieu, serait nommé Edile par le suffrage de tous les pro- 
priétaires ou locataires payant plus de cent francs d'impôts et 
habitant cette rue. il surveillerait les gardiens, et ne connaî- 
trait que des vols ou attentats aux personnes, jamais rien de 
politique. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 297 

Nous devisions ainsi dans le salon du baleau à vapeur, car, 
bieiilôt après Ancenis, le froid nous avait obligés d'y chercher 
un refuge. Le temps commençait à nous sembler long, lorsque 
nous avons aperçu les lumières de Nantes. 

— Nantes, le 25 juin 1837. 

Rien de plus désagréable en France que le moment où le ba- 
teau à vapeur arrive ; chacun veut saisir sa malle ou ses paquets, 
et renverse sans miséricorde la montagne d'effets de tous genres 
élevée sur le pont. Tout le monde a de l'humeur, et tout le 
monde est grossier. 

Ma pauvreté m'a sauvé de cet embarras : j'ai pris mon sac de 
nuit sous le bras, et j'ai été un des premiers à passer la p'ianche 
qui m'a mis sur le pavé de Nantes. Je n'avais pas fait vingt pas à 
la suite de l'homme qui portait ma valise, que j'ai reconnu une 
grande ville. Nous côtoyons une belle grille qui sert de clôture 
au jardin situé sur le quai, devant la Bourse. Nous avons monté 
la rue qui conduit à la salle de spectacle. Les boutiques, quoi- 
que fermées pour la plupart, à neuf heures qu'il était alors, ont la 
plus belle apparence ; quelques boutiques de bijouterie encore 
éclairées rappellent les beaux magasins de la rue Vivienne. 
Quelle différence, grand Dieu ! avec les sales chandelles qui 
éclairent les sales boutiques de Tours, de Bourges, et de la plu- 
part des villes de l'intérieur ! Ce retour dans le monde civilisé 
me rend toute ma philosophie, un peu altérée, je l'avoue, par le 
froid au mois de juin, et par le bain forcé de deux heures au- 
quel j'ai été soumis ce matin. D'ailleurs le plaisir des yeux ne 
m'a point distrait des maux du corps. Je m'attendais à quelque 
chose de comparable, sinon aux bords du Rhin à Coblentz, du 
moins à ces collines boisées des environs de Villequier ou de 
laMeillcrayesur la Seine. Je n'ai trouvé que des îles verdoyantes 
et de vastes prairies entourées de saules. La réputation qu'on a 
faite à la Loire montre bien le manque de goût pour les beautés 
de la nature, qui caractérise le Français de l'ancien régime, 



298 ŒUVRES DE STENDHAL. 

riïouime d'espril comme Voltaire ou la Bruyère. Ce n'est guère 
que clans lémigralion, à IlarivvcU ou à Dresde, qu'on a ouvert 
les yeux aux beautés de ce genre. J'ai ouï M. le duc de M*** 
parler fort bien de la manière d'arranger Compicgne. 

Je suis loge dans un hôtel magnifique, et j'ai une belle cham- 
bre qui donne sur la place Graslin, où se trouve aussi la salle de 
spectacle. Cinq ou six rues arrivent à cette jolie petite place, 
qui serait remarquable même à Paris, 

Je cours au spectacle, j'arrive au moment où Bouffé finissait le 
Pauvre Jacques. En voyant Bouffe, j'ai cru être de retour à Paris; 
Bouffé, de bien loin, à mes yeux, le premier acteur de notre théâ- 
tre. Il est Ihorame de ses rôles, et ses rôles ne sont pas lui. Vernet 
a sans doute du naturel et de la vérité, mais c'est toujours le même 
nigaud naïf qui nous intéresse à lui par son caractère ouvert et par 
sa franchise. A mesure que ces qualités deviennent plus impossi- 
bles dans le monde, on aime davantage à les retrouver au théâtre. 

Le Pauvre Jacques est une bien pauvre pièce; mais ce soir, 
dans le dialogue du père avec la fille, je trouvais le motif d'un 
duo que Pergolèse aurait pu écrire ; il écraserait tous les compo- 
siteurs actuels, même Rossini. 11 faudrait quelque chose de plus 
profond que le quartelto de Bianca e Faliero (c'est le chef- 
d'œuvre d'un homme d'esprit faisant de la sensibilité). Les ac- 
teurs des Français, quand ils marchent sur les planches, me font 
l'effet de gens de fort bonne compagnie et de manières très- 
distinguées, mais que le hasard a entièrement privés d'esprit. 
Chez eux, l'on se sent envahi peu à peu par un secret ennui que 
l'on ne sait d'abord à quoi attribuer. En y réfléchissant, on s'a- 
perçoit que mademoiselle Mars, leur modèle à tous, ne saurait 
exprimer aucun mouvement un peu vif de l'àme ; il ne lui est 
possible que de vous donner la vision d'une femme de très-bonne 
compagnie. Par moments, elle veut bien faire les gestes d'une 
folle, mais en ayant soin de vousavwtir, par un petit regard fin, 
qu'elle ne veut point perdre à vos yeux toute sa supériorité per- 
sonnelle sur le rôle qu'elle joue. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 299 

Quelle dose de vérité faut-il admettre dans les beaux-arts ? 
Grande question. La cour de Louis XV nous avait portés à échan- 
ger la vérité contre rélégance, ou plutôt contre la distinction : 
nous sommes arrivés à Tabbé Delille, le tiers des mots de la lan- 
gue ne pouvaient plus être prononcés au théâtre; de là nous 
avons sauté à Walter Scott et à Béranger. 

Si Amalia Bettini et Domeniconi, ces grands acteurs de Tllalie, 
pouvaient jouer eu français, Paris serait bien étonné. Je pense 
'que, pour se venger, il les sifflerait. Puis quelqu'un découvrirait 
que Ton reconnaît à chaque pas dans les salons les caractères 
qu'ils ont représentés au théâtre. 

J'étais tellement captivé par la façon dont Bouffé faisait valoir 
cette méchante pièce du Pauvre Jacques, que j'ai oublié de 
regarder l'apparence de la société bretonne. La salle était 
comble. 

Ce n'est qu'en sortant que je me suis rappelé la physionomie 
de mademoiselle de Saint- Yves de VIngénu: une jeune Bretonne 
aux yeux noirs et à l'air, non pas résolu, mais courageux, qui 
sortait d'une loge de rez-de-chaussée ei a donné le bras à son 
père, a représenté à mes yeux les héroïnes de la Vendée. Je dé- 
teste l'action de se réunir à l'étranger pour faire triompher son 
parti; mais cette erreur est pardonnable chez des paysans, et 
quand elle dure peu. J'admire de toute mon âme plusieurs traits 
de dévouement et de courage qui illustrèrent la Vendée. J'ad- 
mire ces pauvres paysans versant leur sang pour qu'il y eiit à 
Paris des abbés commendataires, jouissant du revenu de trois 
ou quatre grosses abbayes situées dans leur province, tandis 
qu'eux mangeaient des galettes de sarrasin. 

On pense bien que je n'ai pas écrit hier soir toutes ces pages de 
mon journal, j'étais mort de fatigue en revenant du spectacle et 
du café à minuit et demi. 

Ce matin, dès six heures, j'ai été réveillé par tous les habits 
de la maison que les domestiques battaient devant ma porte à 
grands coups de baguette, et en sifflant à tue-lêle. Je m'étais 



300 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ceiiondant logé au second, dans l'espoir d'éviter le tapage. Mais 
les provinciaux sont toujours les mêmes ; c'est en vain qu'on 
espère leur échapper. Ma chambre a des meubles magnifiques, 
je la paye trois francs par jour; mais, dès six heures du malin, 
on m'éveille de la façon la plus barbare. Comme en sortant je 
disais au premier valet de chambre, d'un air fort doux, que 
peut-être l'on pourrait avoir une pièce au rez-de-chaussée pour 
battre les habits, il m'a fait des yeux atroces et n'a pas répondu, 
et, en vrai Français, il m'en voudra toute sa vie de ce qu'il n'a 
rien trouvé à me dire. 

Ileureusement notre correspondant de cette ville est un ancien 
Vendéen; c'est encore un soldat, et ce n'est point un marchand. 
11 a vu le brave Cathelineau, pour lequel j'avoue que j'ai un fai- 
ble; il m'a dit que le portrait lithographie que je venais d'ache- 
ter ne lui ressemble en aucune façon. C'est avec beaucoup de 
plaisir que j'ai accepté son invitation à dîner pour ce soir. 

Plein de ces idées de guerre civile, à peine mes affaires ex- 
pédiées, je suis allé voir la cachette de madame la duchesse de 
Cerry : c'est dans une maison près de la citadelle. Il est éton- 
nant qu'on n'ait pas trouvé plus tôt l'héroïque princesse ; il suf- 
fisait de mesurer la maison par dehors et par dedans, comme 
les soldats français le faisaient à Moscou pour trouver les ca- 
vhettes. Sur plusieurs parties delà forteresse, j'ai remarqué des 
croix de Lorraine. 

Je suis monté à la promenade qui est tout près, et qui domine 
la citadelle et le cours de la Loire. Le coup d'œil est assez bien. 
Assis sur un banc voisin du grand escalier qui descend vers la 
Loire, je me rappelais les incidents de la longue prison que subit 
en ce lieu le fameux cardinal de Retz, l'homme de France qui, 
à tout prendre, a eu le plus d'esprit. On ne sent pas comme chez 
'S^oltaire des idées courtes, et il ose dire les choses difficiles à 
exprimer. 

Je me rappelais son projet d'enlever sa cousine, la belle Mar- 
guerite de Rclz : il voulait passer avec elle en Hollande, qui était 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 501 

alors le lieu de refuge contre le pouvoir absolu du roi de 
France. , 

« 3Iademoiselle de Retz avait les plus beaux yeux, du monde, 
dit le cardinal *■ ; mais ils n'étaient jamais si beaux que quand 
ils mouraient, et je n'en ai jamais vu à qui la langueur donnât 
tant de grâces. Un jour que nous dînions ensemble chez une 
dame du pays, en se regardant dans un miroir qui clail dans la 
ruelle, elle montra tout ce que la morbidezza des Italiennes a 
de plus tendre, de plus animé et de plus louchant. Mais par mal- 
heur elle ne prit pas garde que Palluau, qui a été depuis le ma- 
réchal de Clérambault, était au point de vue du miroir, » etc. 

Ce regard si tendre observé par un homme d'esprit donna des 
soupçons si décisifs, car ce regard ne pouvait pas être un ori- 
ginal, que le père du futur cardinal se hàla de l'enlever et le 
ramena à Paris. 

J'ai passé deux heures sur cette colline. II y a là plusieurs 
rangs d'arbres et des statues au-dessous de la critique. Dans le 
bas, vers la Loire, j'ai remarqué deux «u trois maisons qu'une 
ville aussi riche et aussi belle que Nantes n'aurait pas dû laisser 
bâtir. Mais les échevins qui administrent nos villes ne sont pas 
forts pour le beau; voyez ce qu'ils laissent faire sur le boulevard 
à Paris ! En Allemagne, les plus petites villes présentent des as- 
pects charmants; elles sont ornées de façon à faire envie au 
meilleur architecte, et cela sans murs, sans constructions, sans 
dépenses extraordinaires, uniquement avec du soleil et des ar- 
bres : c'est que les Allemands ont de l'âme. Leur peinture par 
M. Cornélius n'est pas bonne, mais ils la sentent avec enthou- 
siasme; pour nous, nous tâchons de comprendre la nôtre à 
grand renfort d'esprit. 

Les arbres de la promenade de Nantes sont chétifs ; on voit 
que la terre ne vaut rien. Je vais écrire une idée qui ferait une 
belle horreur aux échevins de Nantes, si jamais elle passait sous 

* Page 17, édition Michaud, 1837. 

17, 



:,02 ŒUVRES DE STENDHAL. 

leurs yeux. OuTrir de grandeo tranchées de dix pieds de profon- 
deur dans les conire-allées de leur promenade, et les remplir 
avec d'excellent terreau noir que Ton irait chercher sur les 
bords de la Loire. 

Le long de celle promenade, au levant, règne une file de 
maisons qui pourraient bien être tout à fait à la mode pour l'aris- 
tocratie du pays : elles réunissent les deux grandes conditions, 
elles sont nobles et tristes. Elles ont d'ailleurs le meilleur air 
dans le sens physique du mot. J'ai suivi l'allée d'arbres jusqu'à 
l'extrémité opposée à la Loire, je suis arrivé à une petite rivière 
large comme la main, sur laquelle il y avait un bateau à vapeur 
en fonctions. On m'a dit que celle rivière s'appelait VErdre : j'en 
suis ravi ; voilà une rime pour le mot perdre, que l'on nous disait 
au collège n'en point avoir. 

En suivant jusqu'à la Loire les bords de cette rivière au nom 
dur, j'ai vu sur la gauche un grand bâtiment gallo-grec, d'une 
architecture nigaude comme l'École de médecine de Paris : c'est 
la préfeclure. Sur l'Erdre, j'ai trouvé des écluses et des ponts. 
On remplace à force les mauvaises maisons en bois du seizième 
siècle par de forts beaux édifices en pierre et à trois étages. 11 y 
a ici un autre ruisseau : la Sèvre-Nantaise. 

Arrivé sur le quai de la Loire, d'ailleurs fort large et fort animé, 
j'ai trouvé pour tout ornement une seule file de vieux ormes de 
soixante pieds de haut plantés au bord de la rivière, vis-à-vis 
des maisons. Cela est du plus grand effet. La forme singulière 
de chaque arbre intéresse l'imagination, et plusieurs des maisons 
ont quelque style et surtout une bonne couleur. 

J'ai vu arriver un joli bateau à vapeur ; il vient de Saint-Na- 
zaire, c'esl-à-dire de la mer, à huit lieues d'ici. Je compte bien 
eu profiler un de ces jours. 

Ce beau quai, si bien orné et à si peu de frais, est parcouru 
en tous sons par des gens affairés; c'est toute l'aclivité d'une 
grande ville de commerce. Il y a deux omnibus : l'un blanc et 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 503 

l'autre* jaune ; les conducteurs sont de-jeunes paysannes de dix- 
huit ans ; le prix esl de trois sous. 

Je suis monté dans lomnibus, et ne me suis arrêté que là où il 
s'arrêtait lui-même. Le caractère de la jeune fille conducteur est 
mis à répreuve à chaque instant par des plaisanteries ou des 
affaires. C'est plaisant. On arrête tout près d'une suite de chan- 
tiers. J'ai suivi des gamins qui couraient : on était sur le point 
de lancer dans le fleuve un navire de soixante tonneaux ; l'opé- 
ration a réussi. J'ai eu du regret de ne pas avoir demandé à 
monter dans le bâtiment, j'aurais accroché une sensation ; peut- 
être un peu de peur au moment où le navire plonge le bec dans 
l'eau. Je l'ai vu glisser majestueusement sur ses pièces de bois, 
et ensuite entrer dans les flots pour le reste de ses jours. J'étais 
environné déjeunes mères de famille, dont chacune avait quatre 
ou cinq marmots qui tous semblaient du même âge ; j'ai cherché 
àlier conA'ersationavec un vieux douanier, mon camarade, spec- 
tateur comme moi, mais il n'avait pas d'idées. 

Le bonheur de Nantes, c'est qu'elle est située en partie sur un 
coteau qui, prenant naissance au bord de la Loîfe, sur la rive 
droite et au nord, s'en éloigne de plus en plus en formant 
avec le fleuve mi angle de trente degrés peut-être. Les 
chantiers où je suis occupent la première petite plaine qui se 
trouve entre la Loire et le coteau. Mais cette Loire n'est point 
large comme le Rhône à Lyon; Nantes est placée sur un bras 
fort étroit : ce fleuve, là comme ailleurs, est toujours gâté par 
des îles. Vis-à-vis des chantiers, ce bras de la Loire est rejoint 
par un autre beaucoup plus large. J'ai pris une barque pour le 
remonter, mais j'avais du malheur aujourd'hui. Pour toute con- 
versation, mon vieux matelot m'a demandé dix sous pour boire 
une bouteille devin, ce qui ne lui était pas arrivé, dit-il, depuis 
quinze jours. C'est sans doute un mensonge, le litre de vin coû- 
tant cinq centimes à Marseille, doit revenir à quinze centimes 
totit au plus sur les côtes de Bretagne ; mais peut-être l'impôt 
€st-il excessif. Nos tarifs d'octrois sont si absurdes! 



30i ŒUVRES DE STENDHAL. 

J'ai trouvé le second bras de la Loire obstrué par des piquets 
qui sortent de Teau, et forment comme de grands V majuscules, 
la pointe tournée vers la mer, ce sont des filets pour prendre 
dos aloses. 

En remontant ce second bras de la Loire, je suis arrivé à un 
pont ; je me suis hâté de quitter mon bateau, et de monter sur 
ce pont, qui est fort laid et peut être élevé de quarante pieds au- 
dessus de l'eau. Un omnibus trottait, s' éloignant de Nantes ; j'y 
suis entré, et bientôt nous avons passé sur une troisième branche 
du fleuve. De ma vie je n'ai été si cruellement cahoté : la rue qui 
unit les trois ponts sur la Loire est horriblement pavée. J'en 
conclus que Nantes n'a pas un maire comme celui de Bourges. 

Je me suis hâté de venir m'habiller; il fallait aller dhier chez 
M. R... Comme Bouffé ne jouait pas, je suis resté dans le salon 
jusqu'à neuf heures et demie, et je crois que, quand même mon 
ami Bouffé etit joué, j'aurais tenu bon chez mon hôte jusqu'à ce 
qu'on m'eût chassé. J'étais affamé de parler; voici bien huit jours 
que je vis en dehors de la société, comme un misanthrope, ne 
lui demandant que les avantages matériels qu'elle procure : les 
spectacles, les bateaux à vapeur et la vue de son activité. C'est 
ainsi que j'ai quelque idée de vivre à Paris, s'il m'arrive de vieillir 
en Europe. La comédie de tous les moments que représentent 
les Français actuels me donne mal à la têle. 

Au reste, quand même je n'eusse pas eu cette rage de parler, 
j'aurais été charmé des cinq ou six braves Bretons avec lesquels 
mon correspondant m'a fait faire connaissance 

Sa femme et sa jeune fille de quatorze ans, encore enfant, ont 
fait ma conquête tout d'abord : ce sont des êtres naturels; la fille, 
peu jolie, mais charmante, est un peu volontaire, comme un en- 
fant gâté. A dîner, elle voulait avoir toutes les écrevisses du 
pâté chaud obligé, sous prétexte qu'on les lui donne quand la 
famille est seule. Madame R... serait encore fort bien de mise si 
elle le voulait ; mais elle commence à voir les choses du côté 
philosophique, c'est-à-dire triste, comme il convient à une femme 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 505 

(le trenle-six ans, fort honnête sans cloute, mais qui n'est plus 
amoureuse de son mari. Quant à moi, dans mes idées perverses, 
je lui conseillerais fort de prendre un petit aniani, cela ne ferait 
de mal à personne, et retarderait de dix ans peut-être l'arrivée 
de la méchanceté et le départ des idées gaies de la jeunesse. 
C'est une maison où j'irais tous les jours si je devais rester à 
Nantes. 

Je serais un grand fou, si je donnais ici au lecteur toutes les 
anecdotes curieuses et caractéristiques qui ont amusé lu soirée ; 
je publierai cela dans dix ans. Elles montrent la société sous un 
drôle de jour ; et c'est bien pour le coup, si je succombais à la 
tentation de les hasarder devant le public, que je serais tout à 
la fois un légitimiste, un républicain farouche et un jésuite. 

Un de ces récits montre sous le plus beau jour le caractère 
juste du brave général Aubert Dubayet de Grenoble, qui vint en 
Vendée avec la garnison de Jlayence ; il fut ami intime de mon 
père. 

J'ai d'ailleurs de grandes objections contre les anecdotes qui 
n'arrivent pas bien vite à un mot plaisant, et qui s'avisent de 
peindre le coeur humain comme les anecdotes des Italiens ou de 
Plutarque : racontées, elles ne semblent pas trop longues; im- 
primées, elles occupent cinq ou six pages, et j'en ai honte. 

Du temps de Machiavel, ministre secrétaire d'État de la pauvre 
république de Florence, minée par l'argent du pape, on voulut 
envoyer un ambassadeur à Rome, sur quoi Machiavel leur dit: 

— S'io va chi sta ? S'io sto chi va ' ? 

Notre féodalité contemporaine a-t-elle un mot comparable ? 
La liberté a donné de l'esprit aux Italiens dès le dixième siècle ^. 

— Nantes, le 26 juin. 

Il m'a fallu voir les cinq hôpitaux de Nantes ; mais comme, 

' Si j'y vais, qui reste ici? Si je reste, qui y va? 
* N'en croyez sur l'Italie que les Annales de Muratori et ses lumineuses 
dissertations. 



306 ŒUVRES DE STENDHAL, 

grâce au ciel, le présent voyage n'a aucune prétention à h sta- 
tisiiquc et à la science, j'en ferai grâce au lecteur, ainsi que dans 
les autres villes. Je saule aussi des idées que j'ai eues sur le 
pmipêrisme. La marine et l'armée devraient absorber tous les 
pauvres enl;»nts de di\ ans qui meurent faute d'un bifteck ^ J'ex- 
plique Vassociatio7i de Fourier aux personnes qui me faisaient 
voir un de ces hôpitaux ; -^ leur ctonnemcnt naïf. Le mérite non 
prôné par les prix Monthyon ou par les journaux reste inconnu 
à la province. De là, nécessité pour l'homme de mérite de venir 
à Paris, autrement il s'expose à réinventer ce qui est déjà trouvé. 

Saint-Pierre, la cathédrale de Nantes, fut constrait, pour la 
première fois, en 555, et par saint Félix ; rien ne prouve ces 
deux assertions. Des fouilles récentes ont monlré qu'une partie 
de l'église s'appuie sur un mur romain; mais, dans léglise 
même, je n'ai rien vu d'antérieur au onzième siècle. Le chœur 
a été arrangé au dix-'huitième, c'est tout dire pour le ridicule. 
Le féroce Carrier, scandalisé du sujet religieux qui était peint à 
la coupole, la fit couvrir d'une couche de peinture à l'huile que 
dernièrement l'on a essayé d'enlever. 

Le bedeau m'a fait voir une petite chapelle dont les parois 
ressemblent tout à fait à un ou\Tage romain, ce sont des pierres 
cubiques bien taillées. 

La nef actuelle de Saint-Pierre fut bâtie vers 1434, et remplaça 
la ncï romane qui menaçait ruine; mais les travaux s'.arrélèrent 
vers la fin du quinzième siècle, ce qui a produit raccidcnl le plus 
bizarre. La partie gothique de l'église étant infiniment pltis élevée 
que le chœur qui est resté roman et timide, le clocher de l'an- 
cienne église est dans la nouvelle. Mais n'importe; rien de plus 
noble, de plus imposant que cette grande nef. Il faut la voir sur- 

* La France a autant d'habitants qu'elle peut produire ou acheter de 
fois quatre quintaux de blé. Il naît toujours dans un pays plus d'enfants 
qu'il n'en peut nourrir. La société perd la nourriture de tous les enfants 
qui meurent avant de pouvoir travailler. Le lecteur admet-il ces idées, 
qui à Rhodez sembleraient de l'hébreu? 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 307 

tout à la cliiilc du jour cl seul; immobile sur mon banc, j'avais 
presque la tentation de me laisser enfermer dans réglise. La ré- 
volution a ôtc au caractère des bas côtés en détruisant les croi- 
sillons des fenêtres. 

Ce qui m'a le plus intéressé, et de bien loin, à Nantes, c'est 
le tombeau du dernier duc de Bretagne, François II, et de sa 
femme Marguerite de Foix, que Ton voit dans le transsept mé- 
ridional de la cathédrale. Il fut exécuté en 1507 par Michel Co- 
lomb, et c'est un des plus beaux monuments de la renaissance. 
Il n'est peut-être pas assez élevé. On ne connaît que cet ouvrage 
de ce grand sculpteur, né à Saint-Pol-de-Léon. 

Les statues du prince et de sa femme sont en marbre blanc, et 
couchées sur une table de marbre noir; effet dur, mais qui par 
là est bien d'accord avec l'idée de la mort telle que l'a faite la 
religion chrétienne. La mort n'est souvent qu'un passage à l'en- 
fer. Quatre grandes figures allégoriques entourent le mausolée : 
la Force étrangle un dragon qu'elle tire d'une tour ; la Justice 
lient une épée ; un mors et une lanterne annoncent la Prudence ; 
la Sagesse a un miroir et un compas, et le derrière de sa tête 
représente le visage d'un vieillard. 

Une grâce naïve, une simplicité touchante, caractérisent ces 
charmantes statues ; surtout elles ne sont point des copies d'un 
modèle idéal toujours le même et toujours froid. C'est là le grand 
défaut des têtes de Canova. Le Guide, le premier, s'avisa, vers 
1570, de copier les têtes de la Niobé et de ses filles. La beauté 
produisit son effet et enchanta tous les cœurs; on y voyait l'an- 
nonce des habitudes de l'âme que les Grecs aimaient à rencon- 
trer. Dans le premier moment de transport, on ne s'aperçut pas 
que toutes les têtes du Guide se ressemblaient, et qu'elles ne 
présentaient pas les habitudes de l'âme qu'on eût aimées en 1570. 
Depuis ce peintre aimable, nous n'avons que des copies de co- 
pies, et rien de plus froid que ces grandes têtes prétendues 
grecques qui ont envahi la sculpture. Les draperies des statues 
de Nantes sont rendues avec une rare perfection. En France, je 



o08 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ne sais pourquoi, on s'est toujours Lien tiré des draperies. Le 
lecleur se rappelle peut-être les draperies des statues placées à 
Bourges au portail méridional de la cathédrale. 

Quelle différence pour les plaisirs que nous devons à la litté- 
rature et aux beaux-arts, si Ton n'ctit découvert l'Apollon, le 
Laocoou et les manuscrits de Virgile et de Cicéron qu'au dix- 
septième siècle, quand le feu primitif donné à la civilisation par 
Y infusion des barbares commençait à manquer ! 

Les quatre figures de Michel Colomb sont belles, et toutefois 
on observe chez elles, comme dans les madones de Raphaël, fort 
antérieures à l'invention du Guide, une individualité frappante. 

Un de mes amis d'hier, qui avait la bonté de me servir de ci- 
cérone, me donne sa parole d'honneur, avec tout le feu d'un 
vrai Breton, que la statue de la Justice reproduit les traits de la 
reine Anne, adorée en Bretagne; les autres statues seraient éga- 
lement des portraits, je le croirais sans peine. 

Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'expression de ces têtes a une 
teinte de moquerie assez piquante, et surtout bien française. 
Voici le mécanisme à l'aide duquel Michel Colomb a obtenu cet 
effet. Les yeux sont relevés vers l'angle externe, et la paupière 
inférieure est légèrement convexe à la chinoise. 

Ce n'est pas tout ; ce mausolée est peuplé d'une quantité de 
petites statues en marbre blanc qui représentent les douze apô- 
tres, Charlemagne, saint Louis, etc. La plupart de ces figurines 
sont admirables par la naïveté des poses et la vérité ; un seul 
mol peindra leur mérite : elles sont absolument le contraire de 
la plupart des statues du temps présent Le guindé iâit jusqu'ici 
le caractère du dix-neuvième siècle. 

J'ai remarqué de petites pleureuses dont la tète est en partie 
couverte d'un capuchon. Les mains et les têtes sont en marbre 
blanc, les draperies en marbre grisâtre. 

Tous les soirs, pendant le reste de mon séjour à Nantes, lors- 
que mes affaires me l'ont permis, je n'ai pas manqué de venir 
passer une demi-heure devant cet admirable monument. Out;;e 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 309 

sa beauté directe, je pensais qu'il est pour la sculpture à peu 
près ce que Clément Marot et Montaigne sont pour la pensée 
écrile. (Il faut que je garde une avenue contre la critique, elle 
ne manquerait pas de s'écrier que Montaigne cite sans cesse les 
auteurs anciens; je parle, moi, de ce qu'il y a vraiment de fran- 
çais et d'individuel dans les idées et le style de Montaigne. ) 

Hier soir, en rêvant devant les statues de Michel Colomb, je 
m'amusais à deviner par la pensée ce que nous eussions élé si 
nous n'avions jamais eu ni peintre comme Charles Lebrun, ni 
guide littéraire comme Laharpe. 

Toutes ces médiocrités, qui sont les dieux des gens médiocres, 
nous eussent manqué si Virgile, Tacite, Cicéron et l'Apollon du 
Belvédère ne nous eussent élé connus qu'en l'année. 1700. Nous 
n'aurions point de Louis XIV de la Porte-Sainl-Martin nu, orné 
de sa perruque, et tenant la massue d'Hercule ; nous n'au- 
rions pas même le Louis XIV de la place des Victoires, montant 
à cheval les jambes nues et en perruque ; nous n'aurions point 
toutes les tragédies pointues de Voltaire et de ses imitateurs, 
fabriquées, ce qui est incroyable, à la prétendue imitation du 
théâtre grec, souvent un peu terne à force de simplicité. Notre 
tliéâtre ressemblerait à celui de Lope de Vega et d'Alarcon, qui 
eurent l'audace de peindre des cœurs espagnols. On appelle ro- 
mantiques leurs pièces bonnes ou mauvaises, parce qu'ils cher- 
chent directement à plaire à leurs contemporains, sans songer 
le moins du monde à imiter ce qui jadis fut trouvé bon par un 
peuple si différent de celui qui les entoure*. 

Un prêtre de Nantes, homme de caractère, a eu l'idée hardie 



* Voir Racine et Shaksfeare, brochure de 1824. Depuis, on a aban- 
donné le mot romantisme ; mais la question n'a pas fait un pas, et ce 
n'est pas la faute du romantisme si jusqu'ici il n'a rien paru qui vaille le 
Cid ou Andromaque. Chaque civilisation n'a qu'un moment dans sa vii 
pour produire ses chefs-d'œuvre, et nous commençons à peine une civi- 
lisation nouvelle. Je vois une exception à ce que dessus : Caligula, tra- 
gédie, fait connaître ce fou couronné, et les fous qui le souffraient. 



510 ŒUVRES DE STENDHAL. 

d'achever la cathédrale; on va démolir le chœur actuel qui est 
roman, et on en fera un nouveau, en copiant avec une exacti- 
tude servile rarchitcclure de la nef. 

J'aime la hardiesse de cette entreprise ; mais cependant, tou- 
jours copier ce qui plaisait jadis à une civilisation morte cl en- 
terrée ! Nous sommes si pauvres de volonté, si timides, que nous 
n'osons pas nous faire cette simple question : Mais qu'est-ce qui 
me plairait à moi ? 

Ou meurt de faim à la table d'hôte de mon hôtel, si fier de son 
grand escalier de pierre et de sa belle architecture de Louis XV. 
Il y a des Anglais qui se servent avec une grossièreté déplai- 
sante. Mais j'ai découvert un l'eslaurateur fort passable vis-à-vis 
le théâtre ; la maîtresse de la maison, jeune femme avenante, et 
d'un air simple et bon, vous donne des conseils sur le menu du 
diner. Elle me raconte que mon grand hôtel fut fondé avec un 
capital réuni par des actions qui furent mises en tontine, il y a 
de cela une vingtaine d'années, et les survivants ne touchent en- 
core que cinq pour cent. 

Le grand café, à côté des huit grandes colonnes disgracieuses 
qui font la façade du théâtre, me plaît beaucoup ; c'est le centre 
de la civiUsation gaie cl de la société des jeunes gens du pays, 
comme les cafés d'Italie. Je commence à y entrevoir l'excel- 
Icnle crème de Bretagne. J'y déjeune longuement, lisant le 
journal, et mon esprit est rallégré par les propos et les rires 
des pelilcs tables voisines, déjà bien moins dignes qu'à Paris. 

Mais je serais injuste envers les jeunes gens de la haute so- 
ciété de Nantes si je ne me hâtais d'ajouter que ces messieurs 
portent la tête avec toute la roideur convenable, et cette têle est 
ornée d'une raie de chair trop marquée ; mais ils ne viennent pas 
au café, ce qui est correct. « Avant 1789, me disait le comte de 
T..., un jeune homme bien né pour rien au monde n'aurait 
voulu paraître dans un café. » Quoi de plus triste de nos jours que 
le déjeuner à la maison, avec les grands parents, et la table en- 
tourée de domestiques auxquels on donne des ordres et que 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 511 

Ton gronde loul en mangeant? Pour moi, je nem'ennuie jamais 
au café ; mais aussi il a de Timprévu, il n'est point à mes ordres. 

Ce malin à six heures, comme j'allais prendre le bateau à 
vapeur pour Paimbeuf et Saint-Nazaire, ce café sur lequel j'a- 
vais compté m'a présenté ses portes hermétiquement fermées. 

L'embarquement a été fort gai : le bateau à vapeur était ar- 
rêté au pied de cette ligne de vieux ormeaux qui donne tant 
de physionomie au quai de Nantes. Nous avions sept ou huit 
prêtres en grand costume, soutane et petit collet; mais ces mes- 
sieurs, plus sûrs des respects, sont déjà bien loin de la di- 
gnité revêche qu'ils montrent à Paris. A Nantes, personne ne 
fait de plaisanteries à la Voltaire ; lit-on Voltaire ? Les abbés de 
ce malin parlaient avec une grande liberté des avantages et des 
inconvénients de leur état pour la com?nodité de la vie. 

Les environs de la Loire, au sortir de Nantes, sont agréables : 
on suit des yeux pendant longtemps encore la colline sur la- 
quelle une partie de la ville a l'honneur d'être bâtie; elle s'é- 
tend en ligne droite toujours couverte d'arbres et s' éloignant 
du fleuve. Ces environs fouraiillent de maisons de campagne ; 
Tune d'elles, construite depuis peu sur un coteau au milieu delà 
Loire, par un homme riche arrivant de Paris, fait contraste avec 
tout ce qui rentoure. Ce doit être une copie d'une des maisons 
des rives de la Breota : il y a du Palladio dans la disposition des 
fenêtres. 

L'arsenal Alndixt, où la marine fait de grandes constructions, 
donne l'idée de Yutile, mais n"a rien de beau. On aperçoit en 
passant de grands magasins oblongs, assez bas et couverts d'ar- 
doises, et force bateaux à vapeur dans leurs chantiers ; on voit 
s'élever en tourbillonnant d'énormes masses de fumée noire. Il 
y a là un homme d'un vrai mérite, M. Gingembre ; mais, comme 
M. Amoros à Paris, il doit dévorer bien des contrariétés. 

Au total, ce trajet sur la Loire ne peut soutenir l'ombre de la 
comparaison avec l'admirable voyage de Roiien au Havre. En 
partant de Nantes, nous avions un joli petit vent point désagréa- 



512 ŒUVRES DE STENDHAL. 

blc : à quelques lieues de Paimbœuf il a fraîchi considéiable- 
mcni; le ciel s'est voilé, le froid est survenu, et avec lui tous 
les désagréments de la navigation. La mer était trcs-liouleuse 
cl très-salc vis-à-vis Paimbœuf. Pour essayer de voir la pleine 
incr, j'ai continué jusqu'à Saiut-Nazaire. 

C'est un lieu où mon courage n'a guère brillé ; il faisait froid, 
il plenvait un peu, le vent était violent. A peine avions-nous 
jeté l'ancre, que nous avons vu arriver à nous, de derrière une 
jetée neuve tenant à un mauvais village garni d'un clocher 
pointu, une foule de petites barques faisant des sauts périlleux 
sur le sommet des vagues. A tous moments la pointe écumeuse 
des lames, qui se brisaient contre les bords, entrait dans ces 
bateaux. Je me suis représenté que puisqu'il pleuvait, je n'au- 
rais à Saint-Nazairc, pour ressource unique, que quelque petit 
café borgne, sentant l'humide et la pipe de la veille. Impossible 
de se promener, même avec un parapluie. Ce raisonnement était 
bon, mais il avait le défaut de ressembler à la peur ; ce dont je 
ne me suis pas aperçu. J'ai répondu au capitaine, qui m'offrait 
le meilleur bateau, que je ne descendrais pas ; ma considération 
a baissé rapidement, d'autant plus rapidement, que j'avais fait 
des questions savantes à ce capitaine, qui m'avait pris pour un 
homme de quelque valeur. 

Plusieurs femmes, mourant de peur, se décidaient successive- 
ment à s'embarquer, et enfin je suis resté seul avec un vieux 
curé et sa gouvernante. Le curé était tellement effrayé, qu'il 
s'est fâché tout rouge contre le capitaine, qui cherchait à lui 
prouver qu'il n'y avait pas de danger à descendre dans un ba- 
teau pour débarquer. J'avoue que le rôle que je jouais pendant 
celle discussion n'était pas brillant. J'ai passé là une heure sur 
le pont, à regarder la pleine mer avec ma lorgnette, ayant froid, 
et tenant avec grand'peine mon parapluie ouvert, appuyé contre 
des cordages. Le bâtiment dansait ferme, et donnait de temps à 
autre de grands coups sur le câble qui le retenait. La mer, les 
rivages plats et les nuages, tout était gris et triste. Je lisais, 



I 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 313 

quand J'étais las de regarder, un petit volume in-32, le Prince, 
de Machiavel. 

Enfin les passagers sont venus se rembarquer ; le jeune vicaire 
du curé effrayé avait sauté des premiers dans une barque pour 
descendre à Saint-Nazaire, ne doutant pas d'être suivi par son 
patron. 11 fallait voir sa figure au retour : la barque qui le rame- 
nait était encore à quarante pas du bateau à vapeur, que déjà il 
faisait des gestes d'excuse mêlés de gestes de surprise les plus 
plaisants du monde. Il voulait dire qu'il avait été surpris de ne 
pas voir arriver son curé, et qu'il ne s'était embarqué que dans 
la conviction d'être suivi par lui. Au moment où le petit vicaire 
s'épuisait en gestes, une lame s'est brisée contre sa barque, et a 
rempli d'eau son chapeau tricorne qu'il tenait à la main. Je me 
suis rapproché pour être témoin de l'entrevue. Le vieux curé 
était fort rouge, et s'est écrié .in moment où le vicaire allait 
parler : Certainement je n'ai pas eu peur, etc. Ce mot a décidé 
de la couleur du dialogue : c'était le curé qui s'excusait ; la 
figure du vicaire s'est éclaircie aussitôt. 

Nous sommes revenus vis-à-vis de Paimbœuf. Comme le ba- 
teau s'arrêtait quelques minutes, je suis descendu, et j'ai couru 
la ville; j'avais toutes les peines du monde à maintenir mon 
parapluie contre le vent. Cette ville est composée de petites mai- 
sons en miniature, fort basses, fort propres, et qui ont à peine 
un premier étage : on se croirait dans un des bourgs situés sur 
la Tamise, de Ramsgate à Londres. 

Je suis rentré bien mouillé dans le bateau ; je me suis consolé 
avec du café. Une heure après le temps s'est éclairci, les nuages 
ont pris une belle teinte de rouge, et nous avons eu une soirée 
superbe pour notre retour à Nantes. J'ai trouvé les maisons de 
campagne beaucoup plus belles que le matin. J'ai remarqué un 
costume national parmi les paysannes qui étaient aux secondes 
places. Les paysans sont vêtus de bleu, et portent de larges cu- 
lottes et de grands cheveux coupés en rond à la hauteur de l'o- 
reille, ce qui leur donne un air dévot. 



Ôl4 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Uu mousieur fort âgé, qui s'est embarqué à Paimbocuf, et qui 
parle l'on bien de la Vendée, me raconte que le 29 juin 1795 
cinquante mille Vendéens, sous les ordres de Galbelineiiu, qu'ils 
venaient délire général en chef pour apaiser les jalousies des 
véritables généraux, attaquèrent Nantes, où commandaient Can- 
clauv et Beysser. L'attaque eut lieu par la rive droite de la Loire; 
le combat commença sur neuf points à la fois, il y eut de part 
et d'autre des prodiges de valeur. Enfin Tartillerie républicaine, 
que les canonniers vendéens, simples paysans, ne surent pas dé- 
mouler, fit un ravage horrible dans les rangs de ces braves gens : 
repoussés de toutes parts, ils opérèrent leur retraite emportant 
avec eux leur général en chef, Catbelineau, blessé à mort. Dans 
cet assaut, la garde nationale de Nantes se montra très-ferme. 
La guerre civile dura encore assez longtemps dans ces environs, 
et ne finit que le 29 mars 1795, jour où Charrette fut fusillé à 
Nantes; il y eut d'étranges trahisons que je ne veux pas racon- 
ter, et que d'ailleurs je connais depuis trois jours. 

J'écoutais ce récit avec d'autant plus d'intérêt, que, quoi que 
ce monsieur voulût dire, il était évident pour moi, par plusieurs 
particularités, que j'avais affaire à un témoin oculaire. Je ne lui 
ai point caclié qu'un des meneurs de la Convention, qui venait 
souvent chez mon père, nous avait dit plusieurs fois qu'à deux 
époques différentes, et dont il donnait la date précise, la Vendée 
avait pu marcher sur Paris et anéantir la République. Il ne man- 
qua à ce parti qu'un prince français, qui se mît franchement à 
sa tête, en imitant d'avance madame la duchesse de Berry. 

— Nantes, le 28 juin. 

Hier, vers les quatre heures, par une soirée superbe, comme 
le bateau, remontant rapidement la Loire, passait en revue les 
maisons de campagne et les longues files de saules et d'acacias 
monotones qui peuplent les environs du lleuve, on arrête la ma- 
chine pour donner audience à un petit bateau qui amène des 
voyageurs. Le premier qui paraît sur le pont est un prêtre en 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 315 

petil collet ; ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgées, 
la quatrième personne était une jeune flUe de vingt ans avec un 
chapeau vert. 

Je suis resté immobile et ébahi à regarder; ce n'était rien 
moins qu'une des plus belles têtes que j'aie rencontrées de ma 
vie : si elle ressemble à quelque parangon de beauté déjà connu, 
c'est à la plus touchante des vertus dont Michel Colomb a orné 
le tombeau du duc François à la cathédrale de Nantes. 

J'ai jeté mon cigare dans la Loire, apparemment avec un 
mouvement ridicule de respect, car les femmes âgées m'ont 
regardé. Leur étonnement me rappelle à la prudence, et je m'ar- 
range de façon à pouvoir contempler la vertu de Michel Colomb 
sans être contrarié par le regard méchant des êtres communs. 
Mon admiration s'est constamment accrue tout le temps qu'elle 
a passé dans le bateau. Le naturel, la noble aisanoe, provenant 
évidemment de la force du caractère et non de l'habitude d'un 
rang élevé, l'assurance décente, ne peuvent assez se louer. 

Celte figure esta mille lieues de la petite affectation des nobles 
demoiselles du faubourg Saint-Germain, dont la tête change 
d'axe vertical à tous moments. Elle est encore plus loin de la 
beauté des formes grecques. Les traits de cette belle Bretonne 
au chapeau vert sont au contraire profondément français. Quel 
charme divin ! n'être la copie de rien au monde ! domier aux 
yeux une sensation absolument neuve ! Aussi mon admiration 
ne lui a pas manqué ; j'étais absolument fou> Les deux heures 
que celte jeune fille a passées dans le bateau m'ont semblé dix 
minutes. 

A peine ai-je pu former ce raisonnement ; mon admiration 
est fondée sur la nouveauté. Je n'ai pu avoir d'autre sensation 
que l'admiration la plus vive mêlée d'un profond étonnement, 
jusqu'au moment où cette demoiselle, accompagnée des deux 
femmes âgées et du prêtre, est débarquée à Nantes avec tout le 
monde. 

En vain ma raison me disait qu'il fallait parler de la première 



316 ŒUVRES DE STENDHAL. 

chose venue à recolésiaslique, et que bienlùt je me trouverais 
en conversation réglée avec les dames ; je n'en ai pas eu le cou- 
rage. Il eût fallu me distraire de la douce admiration qui écliauf- 
fail mon cœur, pour songer au\ balivernes polies qu'il conve- 
nait d'adresser au prêtre. 

J'avoue qu'au moment du débarquement j'ai eu à me faire 
violence pour ne pas suivre ces dames de loin, ne fût-ce que 
pour voir quelques instants de plus les rubans verts du chapeau. 
Le fait est que pendant deux heures je n'ai pu trouver un défaut 
à cette figure céleste, ni dans ce qu'elle disait, et que j'enten- 
dais fort bien, une raison pour la moins aimer. 

Elle consolait la plupart du temps la plus âgée des deux dames, 
dont le fils ou le neveu venait de manquer une élection ( peut- 
être pour une municipalité). 

ce Les chooG6 qu il aurait dû faire par le devoir de sa place au- 
raient peut-être blessé la façon de penser de quelques-uns de 
ses amis, » disait l'adorable carliste, car en Bretagne la couleur 
du chapeau ne pouvait guère laisser de doute. Cependant je n'ai 
eu cette idée que longtemps après. Un rare bon sens, et cepen- 
dant jamais un mot, ni une seule pensée qui cûl pu convenir à 
un homme. Voilà la femme parfaite, telle qu'on la trouve si rare- 
ment en France. Celle-ci est assez grande, admirablement bien 
faite, mais peut-être avec le temps prendra- t-elle un peu trop 
d'embonpoint. 

Il me semblait, et je crois vrai, que les qualités de son âme 
étaient bien différentes de celles que l'on trouve ordinairement 
chez les femmes remarquables par la beauté. Ses sentiments, 
quoique énergiques, ne paraissaient qu'autant que la plus par- 
faite retenue féminine pouvait le permettre, et l'on ne sentait 
jamais l'effort de la retenue. Le naturel le plus parfait recouvrait 
toutes ses paroles. Il fallait y songer pour deviner la force de 
ses sentiments ; un homme, même doué d'assez de tact, eût fort 
bien pu ne pas les voir. 

Le motif souverain qui, à tort ou à raison, m'a détourné de 



1 

J 
1 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 317 

l'idce de suivre un peu ces dames, c'est que je voyais très-bien 
que la demoiselle au chapeau vert s'était aperçue de Textrêrae 
atlenlion que je cherchais pourtant à cacher autant qu'il était 
en moi : tôt ou tard il eût fallu s'en séparer, et sans son estime. 

Les traits de la Vénus de Milo expriment une certaine con- 
fiance noble et sérieuse qui annonce bien une âme élevée, mais 
peut s'allier avec l'absence de finesse dans l'esprit. Il n'en était 
pas ainsi chez ma compagne de voyage : on voyait que lironie 
était possible dans ce caractère, et c'est, je crois, ce qui me 
donna tout de suite l'idée d'une des statues de Michel Colomb. 
Cette possibilité de voir le ridicule, qui manque à toutes les 
héroïnes de roman, n'ajoutait-elle pas un prix infini aux mou- 
vements d'une grande âme, tels que la conversation ordinaire 
peut les exprimer ? Celte physionomie renvoyait bien loin le 
reproche de niaiserie, ou du moins d'inaptitude à comprendre, 
que fort souvent la beauté grecque ne s'occupe pas assez de 
chasser de l'esprit du spectateur. 

C'est là , selon moi , le grand reproche auquel la suite des 
siècles l'a exposée. A quoi elle pourrait répondre qu'elle a voulu 
plaire aux Grecs de Périclès, et non pas à ces Français qui ont 
lu les romans de Crébillon. Mais moi, qui naviguais sur la Loire, 
j'ai lu ces romans, et avec le plus vif plaisir. 

Après cette rencontre d'un instant, et les illusions dont malgré 
moi mon imagination l'a embellie, il n'était plus au pouvoir de 
rien, à Nantes, de me sembler vulgaire ou insipide. 

Voici le résultat d'une longue soirée : tout ce qui est lieu 
commun à Paris fait les beaux jours de la conversation de pro- 
vince, et encore elle exagère. Un artiste célèbre de Paris a cinq 
enfants, le provincial lui en donne huit, et se montre fier d'être 
aussi bien instruit. Un ministre a-t-il économisé cinq cent mille 
francs sur ses appointements, le provincial dit deux millions. 
C'est ce que j'ai bien vu ce soir dans les conversations amenées 
parle spectacle. On donnait la première représentation à Nantes 
de la Camaraderie. J'étais dans une loge avec des personnes de 

18 



318 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ma connaissance; profond étonnenient de ces provinciaux. Quoi ! 
Tou ose parler ainsi dune Chambre des députés! de cette 
chambre qui, avant 1850, distribuait tous les petits emplois de 
mille francs, et les enlevait barbareuient aux vingt années de 
service qui n ont pas un vote à donner ! Après la stupéfaction , 
qui d'abord prenait bien une grande minute, on applaudissait 
avec folie aux épigrammes si naïves de M. Scribe. Sans se l'a- 
vouer, ces pauvres provinciaux sont bien las de ce qu'ils louent 
avec le plus d'emphase, les pièces taiUées sur l'ancien patron, 
et qui ne se lassent pas d'imiter Destouches et le Tyran domes- 
tique. Ils admirent, mais ils ne louent pas encore le seul homme 
de ce siècle qui ait eu l'audace de peindre, eu esquisses il est 
vrai, les mœurs qji'il rencontre dans le monde, et de ne pas 
toujours imiter uniquement Destouches et Marivaux. On repro- 
chait ce soir à la Camaraderie de faire faire une élection en 
vingt-quatre heures; c'est blâmer l'auteur, en d'autres termes, 
de ne pas s'être exposé à dix affaires désagréables, dont la pre- 
mière eût été décisive; la police eût arrêté la pièce tout court. 

Certes elle n'eût pas oeé représenter exactement le mécanisme 
des élections avant 1830, (Songez à celles de votre départe- 
ment, que vous connaissez peut-être.) 

Du temps de Molière, les bourgeois osaient affronter le ridi- 
cule. Louis XIV voulut que personne ne pensât sans sa permis- 
sion, et Molière lui fut utile. Il a inoculé la timidité aux bour- 
geois; mais depuis qu'ils s'exagèrent le pouvoir du ridicule, lu 
comédie n'a plus de liberté. Les calicots, sous Louis XVIII je 
crois, voulurent battre Brunet, et il y eut une charge de cava- 
lerie dans le passage des Panoramas. Nous sommes fort en ar- 
rière de ce que Louis XIV permettait. Un détail va prouver ma 
thèse : n'esl-il pas vrai qu'il y aurait bien moins de gens offen- 
sés par la peinture exacte, et mètoB saiiriqjue si l'on veut, des 
tours de passe-passe qui avant 1830 escamotaient uce élection, 
que par les faits et gestes de Tartufe, qui, sous Louis XIV, dé- 
voilaient et gênaient les petites affaires de ton :e une classe de 



i 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. Ô19 

la société? classe nombreuse qui complaii des duchesses et des 
portières. Tartufe fut si dangereux, et frappa si juste le moyeu 
de fortune des gens de ce parti, que le célèbre Bourdaloue se 
mil en colère, et la Bruyère, pour plaire à son protecteur Bos- 
suet, fut obligé de blâmer Molière, du moins sous le rapport 
littéraire. 

Aujourd'hui il n'y a qu'une voix dans la société pour se mo- 
quer des friponneries électorales antérieures à 1850; mais 
M. Scribe ne jouit pas, pour les montrer en action sur le théâtre, 
de la moitié de la liberté que Molière avait pour se moquer des 
faux dévots. 

Ainsi, chose singulière ! et qui eût bien étonné d'Alembert et 
Diderot, il faut us despote pour avoir la liberté dans la comédie, 
comme il faut une cour pour avoir des ridicules bien comiques 
et bien clairs. En d'autres termes, dès qu'il n'y a plus pour 
chaque état un modèle mis en avant par le roi S et que tout le 
monde veut suivre, on ne peut plus montrer au public des gens 
qui se trompent plaisamment, en croyant suivre le ton parfait. 
Tout se réunit donc contre le pauvre rire, même les cris des 
demi-paysans qui se scandalisent de Y invraisemblance. Une 
élection improvisée en douze heures ! et par un journal ! lié ! 
messieurs, il ne faut que six mois à un journal de huit mille 
abonnés pour faire un grand homme ! 

Voici textuellement ce que m"a dit ce soir un vieil officier 
républicain blessé à la bataille du Mans, et aujourd'hui mar- 
chand quincaillier : 

« Par soi, le vulgaire ne peut comprendre que les choses 
basses. Il ne commence à se douter qu'un homme est grand 
qu'en voyant qu'au bout d'un siècle ou deux il n'a point de 
successeur. Ainsi fait-il pour Molière. Ce que les années 1856 et 
1 857 ont vu faire d'efforts inutiles en Espagne, commence à 



' C'est en ce sens que Molière fut un écrivain gouvernemental : aussi 
monrut-il avec soixante mille livres de rente. 



3-20 ŒUVRES DE STENDHAL. 

faire penser au petit bourgeois qu'après tout Carnet et Danton 
valaient peut-être quelque chose, quoique non titrés. » 

Je lui réponds : 

L'énergie semée par les exploits qui vous ont coulé un bras 
ne dépasse guère pour le moment la fortune de quinze cents 
livres de rente. Au-dessus, on a encore horreur de tout ce qui 
est fort ; mais le Code civil arrive rapidement à tous les million- 
naires, il divise les fortunes, et force tout le monde à valoir 
quelque chose et à vénérer l'énergie. 

Avant-hier on m"a fait dîner avec un homme aux formes her- 
culéennes, riche cultivateur des environs de la Nouvelle-Orléans; 
ce monsieur est comme Vingémi, il va à la chasse aux grives, et 
leur emporte la tête avec une balle, pour ne pas gâter le gibier, 
dit-il. Je n'ai pas cru un mot de ce conte, moi qui me pique de 
bien tirer. L'Américain s'en est aperçu, et ce matin nous sommes 
sortis ensemble ; il a tué sept moineaux ou pinsons, toujours à 
balle franche. Il a enlevé la tête à deux merles; mais, comme les 
balles vont loin, et qu'il fallait prendre de grandes précautions, 
nous avons regretté de n'être pas dans une forêt du nouveau 
monde, et mon nouvel ami a quitté sa carabine. Le canon est 
fort long et les balles de très-petit calibre ; on charge assez 
rapidement. Avec un fusil et du petit plomb, l'Américain a tué 
toutes les bécassines qui se sont présentées; je ne lui ai pas vu 
manquer un seul coup. 

M. Jam... avait dix-sept ans en 1814, lors delà fameuse bataille 
de la Nouvelle-Orléans, où cinq mille hommes de garde natio- 
nale mirent en déroute une armée de dix mille Anglais, les 
meilleurs soldais du monde, et qui venaient de se battre pen- 
dant plmsieurs années contre les Français de Napoléon. 

— Nous nous mettions en tirailleurs, dit M. Jam..., et en 
moins d'une heure tous les officiers anglais étaient tués. Les 
Anglais, toujours pédants, disaient que ce genre de guerre était 
immoral. Le fait est qu'ils n'ont jamais eu la peine de relever 
une sentinelle, on les frappait toutes pendant leur faction. Mais 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 5'2l 

nos gens, pour arriver à portée des senlinelles, étaient obligés 
de marcher à quatre pattes dans la bouc; et les Anglais, non 
contents du reproche d'immoralité, nous appelaient encore 
chemises sales. 

Le jour de la bataille, un seul homme de Tarmée anglaise 
(M. le colonel Régnier, né en France) put arriver jusqu'au re- 
tranchement. Il se retournait pour appeler ses soldats, lorsqu il 
tomba roide mort. Le soir, la bataille gagnée, deux de nos gardes 
nationaux se disputaient la gloire d'avoir abattu cet homme 
courageux. 

— Parbleu, s'écria Lambert, il y a un moyen fort simple de 
vérifier la chose ; je tirais au cœur. 

— Et moi je lirais à l'œil, dit Nibelet. 

On alla sur le champ de bataille avec des lanternes, le colo- 
nel Régnier était frappé au cœur et à l'œil. 

Trait hardi du général Jackson, qui prend sur lui de faire fu- 
siller deux Anglais qui venaient d'être acquittés par un conseil 
de guerre. On dit que ces messieurs, sous prétexte de faire le 
commerce des pelleteries, conduisaient les sauvages au combat 
contre les Américains. Le fait est que dès le lendemain tous les 
Anglais quittent les sauvages, qui n'osent plus se montrer de- 
vant les troupes américaines. 

Le jour de la bataille de la Nouvelle- Orléans, le général Jackson 
ose donner le commandement de toute son artillerie au brave 
Lafitte, pirate français, lequel demande à se battre lui cl ses 
cinq cents flibustiers, par rancune de ce qu'il avait souffert sur 
les pontons anglais. La tête de Lafitte avait été mise à prix par 
le gouvernement américain. S'il eût trahi Jackson, celui-ci n'a- 
vait d'autre ressource que de se brûler la cervelle. Il le dit fran- 
chement à Lafitte en lui remettant son artillerie. 

Mon camarade de chasse m'a donné bien d'autres détails, que 
j'écoute avec le plus vif intérêt. Je vais les écrire au brave R..., 
mon ami, qui est de Lausanne. C'est avec ces longues carabines 
que la Suisse doit se défendre, si jamais elle est attaquée par 

18 



322 ŒUVRES DE STENDHAL, 

quelque armée à la Xerxcs. Mais où trouver en Suisse un homme 
qui sache vouloir? Y a-t-il encore en Europe des hommes à la 
Jackson? On trouverait sans doute des Robert-Macaire très- 
braves et beaux parleurs. Mais, dans les circonstances diffi- 
ciles, Ihonime sans conscience manque de force toul à coup : 
c'est un mauvais cheval qui s'abat sur la glace, et ne veut plus 
se relever. 

— Nantes, le 30 juin 1837. 

J'avais remarqué le musée ; c'est un bâtiment neuf qui s'élève 
près de la rive droite de TErdre. Mais je redoutais d'entrer dans 
ce lieu-là; c'est une journée sacrifiée, et souvent en pure perte. 
Le rez-de-chaussée sert pour je ne sais quel marché. 

Notre beau temps, si brillant hier à la chasse, s'est gâté cette 
nuit : le ciel est gris de fer ; tout paraît lourd et terne, et je suis 
un peu évêque d'Avranches; mauvaise disposition pour voir des 
tableaux. 

Nous traversons ce boulevard qna j'aime tant; place char- 
mante, paisible, retirée; au raiHeii de la ville, à deux pas du 
théâtre, et cependant habitée par des centaines d'oiseaux. Jolies 
maisons à façades régulières : belle plantation de jeunes ormes ; 
ils viennent à merveille : il y a ici ce qui favorise toute végéta- 
tion, de la chaleur et de l'humidité. 

Le musée est un joli bâtiment moderne, sur la petite place 
des halles ; si je connaissais moins la province, je supposerais 
que ces grandes salles (il y en a sept), d'une hauteur conve- 
nable, ont été construites tout exprès pour leur destination ac- 
tticlle. Mais comment supposer que MM. les échevins auraient 
ga-^pillé les fonds de l'octroi pour une babiole aussi complète- 
ment improductive qu'une collection de tableaux? Il est infini- 
ment plus probable que le bâtiment était destiné à un grenier 
d'abondance. 

Les provinciaux sont jaloux de Paris, ils le calomnient. «On 
nous traite commedes Parias, » s'écrient-ils ! mais ils imitent tou- 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 323 

jours cette ville jalousée. Or, depuis quelques années, on a re- 
noncé à Paris à la vieille sagesse administrative qui consistait à 
entasser dans des magasins d'énormes quantités de blés, pour 
parer, disait-on, aux chances c\eh disette. L'administration s'est 
aperçue, quarante ans après que les livres le lui criaient, que 
cette belle invention produisait un effet contraire à celui qu'on 
en attendait. Elle a fait cette découverte quand des hommes, qui 
avaient écrit sur l'économie politique, ont été appelés aux pla- 
ces par la Révolution de juillet. 

On a dû renoncer à Paris à Vaccapareme^it des blés fait pour 
un bon molif; les greniers construits sous l'empire, et spiri- 
tuellement placés entre les faubourgs Saint-Antoine et Saint- 
Marceau, sont restés inachevés. 

Des greniers d'abondance nous avons fait un hôpital, à l'é- 
poque du choléra, et les Nantais auront changé les leurs en 
musée. Si Ton avait voulu bâtir un musée, au lieu de dalles de 
pierre, n'aurait-on pas mis un plancher en bois ? Il se peut fort 
bien que je me trompe ; mais je n'ai pas voulu faire de ques- 
tions, m'attendant à un mensonge patriotique. Le genre de 
construction, la forme de l'édifice, m'auront induit en erreur, 
peu importe ! 

Je parcours les salles, elles sont vastes et claii'es ; il est fa- 
cile de trouver son jour : ou y verrait fort bien de bons tableaux, 
s'il y en avait. Mais le premier coup d'œil est peu favorable ; je 
n'aperçois que des croûtes ou des copies. Il ne faut pas se dé- 
courager, examinons avec soin. Je remarque: 

1° Une belle tête du Christ, couronné d'épines, attribuée à 
Sébastiano del Piombo. 11 se pourrait bien que ce fût un original. 
11 y a vérité, expression, couleur, dessin. Manière grandiose 
(l'opposé de Mignard, ou de Jouvenet, ou de Girodet). Mais je 
crois me rappeler que j'ai vu cette même tête dans la galerie 
Corsini, à Florence. Il est peu probable que l'on ait ici un ori- 
ginal dont le prince Corsini aux-ait la copie. 11 faudrait employer 
une heure à examiner ce tableau au grand jour. 



324 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Sëbastiano, auquel un pape ami des arts avait donné roffice 
de sceller en plomb certaines bulles, est d'une grande ressource 
pour les marchands de tableaux de Rome, de Florence, de Ve- 
nise, etc. Ce peintre est grand coloriste. Michel-Ange lui four- 
nissait des dessins pour faire pièce à Kaphaël et à son école, il 
a de l'expression, un faire grandiose; il a l'estime des connais- 
seurs, et frappe même les gens qui se sont plus occupés d'argent 
ou d'ambition que de beaux-arts. Les marchands de tableaux, 
dont la vanité voyageante fait la fortune, accablent les princes rus- 
ses riches et les anglais de Sébastiens del Piombo. Ces messieurs 
achètent pour cinquante, pour cent louis une copie fort passable 
qui devient un origiîial à Moscou. Il faut frapper fort ces cœurs 
du Nord. Les gens du Nord ne préfèrent-ils pas le tapage alle- 
mand aux douces cantilènes du Matrimonio segreto qui leur 
semblent nues ? 

2» Portrait d'un Vénitien à barbe rousse, attribué auGiorgion: 
c'est le plus beau tableau terminé de ce musée ; toutefois il n'est 
pas du Giorgion. 

3" Le Portement de croix, attribué à Léonard de Vinci. Les 
figures à mi-corps sont d'une vérité d'expression remarquable. 
La tète du Christ a de la grandeur. La teinte générale est fort 
sombre ; tableau non terminé. On dirait que le peintre n'a fait 
usage que de glacis. Il faudrait voir de près ce tableau qui est 
peut-être original ; mais c'est un grand peut-être. S'il est origi- 
nal, il est sans prix. 

4° Le livret dit que cette tête fade et Ijlême, peinte durement, 
et cependant sans énergie, est du ïintoret, et de plus le portrait 
de Fra Paolo Sarpi, c'est-à-dire du plus grand philosophe pra- 
tique qu'aient produit les temps modernes*. 

5" Deux Canaletto : la place Navone à Rome; je n'avais jamais 
vu que des vues de Venise par le Canaletto : l'autre est l'église 

* Voir l'admirable liistoire de sa vie par le moine son compagnon, qui 
lui succéda dans la place de tliéologien de la république de Venise. 



I 



MÉM'OIRES D'UN TOURISTE 525 

de la Salule ; admirable lumière, grande exactitude ; mais tou- 
joitrs le même tableau. 

6° Portrait de femme habillée en noir. Tête pleine de pensée, 
d'expression, de vérité, attribuée à Philippe de Champagne. Ce 
costume n'est-il pas beaucoup plus moderne ? 

7° Fort jolie tête de sainte, que Ton dit d'Annibal Carrache. 
Tableau gracieux de l'école de Bologne, peut-être d'Elisabeth 
Sirani, l'élève du Guide. J'ai vu quelque chose de semblable 
dans la galerie Rossi, à Bologne. 

8° Un saint meurt ayant les bras en croix. C'est hideux, vrai, 
un peu dur, au total, ressemblant au Guerchin, par conséquent 
école espagnole. 

Comme je donnais mon avis insolemment à haute voix, par- 
lant à mon nouvel ami le Vendéen et à sa femme, nous sommes 
abordés familièrement par un monsieur tout gris, sec et pincé. 
Ce personnage m'amuse, il ne manque ni d'esprit, ni de con- 
naissances en peinture, ni même d'opiniâtreté. Il me prend pour 
un connaisseur, et nous voilà en conversation réglée pendant 
deux grandes heures. 

« J'apprends que son musée est l'un des plus recommandables 
de France : tel tableau a été infiniment loué par le directeur de 
Berlin, et par M. E..., savant bien connu, jeune homme grave 
qui ne parle pas tous les jours, réfléchit beaucoup et ne fait con- 
naître son opinion qu'après mûre réflexion. (Ceci était sans doute 
une épigramme à mon adresse. Comme le Vendéen me plaîl, 
nous bavardions beaucoup, nous nous appelions d'un botit des 
salles à l'autre. ) Nous avons ici, a continué l'homme pincé, près 
de quarante tableaux provenant de l'ancien musée Napoléon ; 
puis la ville a acheté à la vente de M. Cacault, Nantais et ancien 
ambassadeur à Rome, une grande quantité de tableaux de sa 
magnifique collection. » 

N'G. « Voyez cette tête d'un chevalier croisé par le célèbre Ca- 
nova! Qu'en pensez-vous? — Je la trouve au-dessous du médio- 
cre ; c'est mou, fade, sans expression, de la vraie peinture de 



3-26 ŒUVRES DE STENDHAL. 

demoiselle. Les traits du visage sont beaux, la couleur rappelle 
que Canova est né à Venise et non à Florence ; mais, à tout pren- 
dre, il n y a de bon sur celte toile que le nom du grand sculp- 
teur qui est écrit au bas. » Ce tableau provient de la galerie Ca- 
cault, et on y lit : Offerto ail Illustrissimo ed Ornatissimo sig. 
Cacault, Ambascialore di Francia in Roma, dal suo umilissimo 
seriio ed amico Canova ( autographe). Canova sur ses vieux jours, 
lassé de l'admiration que toute lEurope (à Texception delà 
France ) accordait à ses statues, eut le travers de vouloir être 
peintre; et, comme à Rome le ridicule ne peut atteindre un 
homme du talent de Canova, ce grand artiste ne cacha pas cette 
faiblesse. 

N" 10. « Voici un original de Haphaéi! s'écrie l'homme sec. Et 
je vois une Madone connue, gravée vingt fois ; ceci est une co- 
pie détestable, croûte au premier chef. — Comment, lui dis-je, 
vous croyez cela original? — Oui, sans doute, reprend le mon- 
sieur en redoublant de gravité ; c'est l'avis de tous les connais- 
seurs. » 

N° 11. « Cette copie de la Vierge aux rochers de Léonard de 
Vinci, dit le monsieur, est parfaite; elle est plus agréable à voir 
que Voriginal enfumé qui est au Louvre. — Sachez, monsieur, 
qu'au Louvre il n'y a rien d'enfumé ; nous grattons les tableaux 
jusqu'au vif et savons les vernir à fond. » 

J'avoueque je voudrais bien avoirune galerie composée d'aussi 
charmantes copies ; elles me rappelleraient certains originaux que 
Jaime tendrement, mais auxquels je ne puis atteindre : c'est là 
leur unique défaut, et non d'être enfumés. A travers les injures 
du temps, loeil ami des arts voit les tableaux tels qu'ils étaient 
en sortant de l'atelier du maître. 

N" 12. Autre copie de Léonard: V Incrédulité de saint Thomas. 
L'original est à Milan, à YAmbrosiana. Copie moins agréable que 
la précédente, mais bien encore. 

N" 13. Sainte Famille, par Otto Veuwus (vivant en 1541). Ceci 
est original, et provient du musée Napoléon ; un peu sec, mais 



MÉMOIRES D U.N TOURISTE. 327 

naïf, vrai. Cet Alleniand a vu Raphaël ou ses élèves : je ne puis 
croire qu'il ait deviné ce style. 

N" 14. Értiption du Vésuve, par je ne sais quel Italien du dix- 
huitième siècle. Gela est peint comme une décoration de théâ- 
tre; aussi y a-t-il de leffel, cette ressource des ignorants : effet 
de mélodrame. 

N° 15. Elisabeth, reine d'Angleterre; excellent portrait fla- 
mand. Expression de physionomie fine, aigre, méchanle; lèvres 
pincées, nez pointu. Femme non mariée, et parlant de sa vertu. 
Sa façon de jouer avec sa chaîne d'or est admirable. Je voudrais 
pour beaucoup que ce portrait fût reconnu ressemblant. Il re- 
présente admirablement cette reine, qui battait ses ministres 
lorsqu'elle était contrariée dans ses desseins. Mais qu'importent 
ses faiblesses ? Elle sut régner. 

N" 16. Portrait de femme assez laide, extrêmement loué par 
M. E..., dit mon interlocuteur. C'est un tableau espagnol, peut- 
être de Murillo. M. E... aura voulu faire la cour à ce brave 
homme; et, comme on est accoutumé en France à la laideur 
des lignes, à la fausseté de la couleur, et à l'absurdité ou à 
l'absence du clair-obscur, ce portrait de femme passera bientôt 
pour un chef-d'œuvre à Nantes. 

N" 17. Vieillard jouant de la vielle. Ignoble et effroyable vé- 
rité ; tableau espagnol attribué à Murillo. Il n'est pas sans mé- 
rite. Coloris sage, expression vraie. Il provient du musée >'apo- 
léon. Peut-être est-il de Vélasquez, qui, à sou début, s'essaya 
dans des sujets vulgaires. 

N° 18. Belle copie en marbre du vase de Warwick. 

N» 19. V Éducation de la Vierge, parKrayer. 

N" 20. Jeune fille qui va se faire religieuse. La beauté du sujet 
soutient le peintre. Elle est vêtue de bleu ; elle a quatorze ans ; 
elle est maladive, languissante, exallée. Figure à la saiuteThérèse. 
« Attribué à un peintre italien ou à un Espagnol, dit l'homme 
sec, qui, après ce tableau, nous a délivrés de son esprit. » 



528 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Arrivé à celte qucslion qu'il faut toujours se faire : Que pren- 
dre si on me laissait le choix dans ce musée ? 

D'abord, et avant tout, le Portement de croix, qui peut être 
de Léonard. Un si grand peut être est au-dessus de tout. Ensuite, 
et à tout hasard, le Scbastiano del Piombo ; 5° la demi-figure 
ailribucc au Giorgion; 4° le portrait d'Elisabeth; 5° la copie de 
la Vierije aux rochers de Léonard de Vinci. 

Près de la porte d'entrée, je trouve des fragments de sculpture 
du moyen âge, fort curieux. Y a-t-il là quelque chose de gau- 
lois, ou seulement du huitième siècle, comme ce que j'ai vu à la 
Charité, chez M. Grasset? On a placé au-dessus de la porte le 
grand tableau d'Athalie, faisant massacrer sous ses yeux les cin- 
quante fils de je ne sais quel roi d'Israël, par feu Sigalon. Le 
musée de Nantes pourrait en accommoder celui de Nîmes. 

Je sors perdu de fatigue. J'ai des nerfs, comme dit M. de S... 
Promenade en bateau sur l'Erdre. J'ai beau faire, le reste de la 
journée est perdu. Au total, j'ai été trop sévère envers ce musée- 
(Et tout cet article est à refaire, si jamais je repasse à Nantes. 
Apporter une loupe, examiner la façon dont les ongles et les 
cheveux sont traités dans le prétendu Portement de croix de 
Léonard.) 

Un sous-préfet destitué, et par conséquent philosophe, me 
disait hier : La méfiance et le raisonnement sévère, qui font la 
base du gouvernement des deux chambres, achèvent de tuer en 
France la chevalerie. L'homme qui ne vit que pour donner aux 
femmes une suprême estime pour son élégance va devenir fort 
rare parmi nous. 

En Angleterre, au contraire, MM. Brummel et d'O... ont essayé 
de faire revivre la loi par un amendement : la fashion. 

Durant la vie de l'esprit chevaleresque, la France n'a pas eu 
d'artiste capable de créer le beau idéal de la société qui l'entou- 
rait, d'exprimer cette société par un marbre ou de la peinture. 
Rien n'est plus Beniham que le beau idéal de Raphaël. Canova, 
dans le Persée, bannit la force, et, en ce sens, se rapproche du 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 329 

seniiment qui préfère de beaucoup l'élégance à la force el l'es 
pril à la justice. La chevalerie a éclipsé le bon sens de la Rome 
antique, et le bon sens des deux chambres bannit la chevalerie. 
Tout cela va donner plusieurs genres de beau aux gens de goût. 

Ce soir j'ai rencontré M. Charles, le père-noble de la troupe 
qui joue ici. Grande reconnaissance : je l'ai beaucoup connu 
sous-officier d'artillerie à la Martinique. C'est un homme de cœur 
et d'un rare bon sens. Quel aide de camp pour un ministre 1 

M. C. a cela de particulier, qu'il n'est dupe d'aucune appa- 
rence; la position plutôt inférieure qu'il occupe dans la vie n'a 
aucune influence sur sa façon de voir les choses. 

L'art de jouer la comédie ne se relèvera en France, me dil-il, 
que lorsque l'on cessera d'imiter le grand seigneur de cour, dont 
la réalité n'existe plus. Rien de plus profondément bourgeois 
que les manières et les figures des huit ou dix personnages es- 
timables les plus haut placés dans l'almanach royal. Une ou 
deux exceptions tout au plus. Les derniers grands seigneurs ont 
été M. de Narbonne, mort à Wittemberg, et M. de T. 

Eh bien! reprend M. C, dès que le bourgeois de Nantes, de- 
vant qui l'on joue la comédie, voit le mot Clitandre dans la liste 
des personnages, il veut qu'on lui donne une copie des manières 
qicil se figure qu'avait autrefois le maréchal de Richelieu. Figu- 
rez-vous, si vous pouvez, ce qu'il se figure. 

On ne verra des acteurs passables, poursuit le sous-officier, 
que quand les enfants de douze ans qui ont joué la comédie à 
Paris, sur le théâtre de l'Odéon et au passage de l'Opéra, en au- 
ront vingt-cinq. En arrivant à l'âge des passions, il ne sera 
plus question pour eux ni de timidité, ni de mémoire, ni de 
gestes, etc. Ils pourront ne plus donner leur attention au méca- 
nisme de l'art, et la concentrer tout entière sur la chose à imi- 
ter et à idéaliser. Si la nature leur a donné des yeux pour re- 
connaître quelle est l'apparence extérieure d'un jeune homme 
né avec quarante mille livrss de rente, ils pourront en donner 
l'imitation dans le rôle de Chtandre. Alors, autre malheur : on 

19 



380 ŒUVllES DE STENDHAL. 

remarquera que les paroles de ce rôle jurent avec les manières 
vraies, du dix-neuvième siècle. 

La sagesse des plus jolies actrices du Théâtre-Français est 
exemplaire; elles refusent à Londres des offres singulières. Ces 
dames pourront donc représenter la femme française de notre 
siècle qui est sage et impérieuse avant tout. 

— Rien de pitoyable conmie les comédiens actuels, poursuit 
M. C...; ces pauvres gens n'ont rien à eux, pas même leur nom. 
Plusieurs ne manquent pas de véritables dispositions : mais le 
provincial ne veut pas laisser faire dans Tart de jouer la comédie 
la révolution qui s'est opérée dans l'art de l'écrire. 11 en est tou- 
jours aux copies de Fleury. 

« Belle révolution! disent-ils. Une emphase abominable ; rien 
de naturel ; la peur continue d'être simple ; des personnages qui 
récitent des odes. Beaux effets du romantisme ! » 

— Le romantisme ou la déroute des trois unités était une 
chose de bon sens; profiter de la chute de ce tyran absurde 
pour faire de belles pièces est une chose de génie, et le génie 
français se porte maintenant vers l'Académie des sciences ou 
vers la tribune. Si M. Thiers ne parlait pas, il écrirait. 

En 1837, l'Allemagne, et surtout l'Italie, ont de bien meilleurs 
acteurs que la France. Où est notre Domeniconi, notre Amalia 
Bettiui, qui a la bonté de se croire inférieure à mademoiselle 
Mars? Ce sont les villes où elle joue qui sont inférieures à Pa- 
ris. Les troupes en Italie changent de résidence tous les quatre 
mois, et le plus grand talent doit faire de nouveaux efforts pour 
réussir. Bologne aurait grand plaisir à sifder ce que Florence 
vient d'applaudir. Quel père noble de Paris l'emporte sur La- 
blache? 

— Nantes, le 1*' juillet 1837. 

Cette journée a été consacrée à la revue des monuments pu- 
blics. C'est une des pires corvées imposées au pauvre voyageur 
arrivant pour la première fois dans un pays. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 581 

Les plus beaux quartiers de Nantes sont contemporains des 
beaux quartiers de Marseille ; c'est à la fln du siècle passé que 
M. Graslin, riche financier, fit construire la place qui porte son 
nom, les rues environnantes, la place Royale, etc. 

Le château du Bouffay est de la fin du dixième siècle. La tour 
polygone fort élevée où Ton a placé l'horloge principale de la 
ville ne remonte qu'à 1602. 

Le château, bâti par Allain Barbe-Torle en 938, est flanqué de 
tours rondes, probablement du quatorzième siècle. C'est le duc 
de Mercœur qui le fit rétablir du temps des guerres civiles : de 
là, les croix de Lorraine que j'ai remarquées au bastion près de 
de la Loire. 

Les ienêtres du bâtiment, à droite de l'entrée principale, ont 
des chambranles décorés avec grâce. 

Une grande salle gothique, située vers la Loire, contient 
quelques barils de poudre; c'est pour cette raison que nous 
n'avons pu que l'entrevoir, encore a-t-il fallu tout le crédit de 
mon aimable cicérone. La voûte est ornée de nervures élé- 
gantes. 

C'est en sortant de cette salle que nous avons passé par ha- 
sard dans la rue de Biesse, près du pont de la Madeleine. « Là 
fut pendu le maréchal de Retz, m'a dit mon nouvel ami ; il n'a- 
vait que quarante-quatre ans ; c'est l'original du Barbe-bleue 
des enfants. Cet homme extraordinaire était maréchal de France, 
et jouissait de douze cent mille francs de rente. » Ce Don Juan 
finit par la corde le 25 octobre 1440, 

Il mettait sa gloire à braver tout ce qu'on respecte, et ce 
n'était qu'après avoir satisfait à ce premier sentiment de son 
cœur qu'il trouvait le bonheur auprès des femmes. C'est le ca- 
ractère du fameux François Cenci de Rome, qui avait un million 
de renies, et fut tué par deux brigands que sa jeune fille Béalrix, 
dont il abusait, fit entrer dans sa chambre. Pour ce crime elle 
^1 décapitée à seize ans, le 15 septembre 1599. 

Vutilité régnait seule dans les temps héroïques, et nous re- 



55-2 ŒUVRES DE STENDHAL. 

vouons à rutiiiîé. Pui> vint ia chevalerie, qui eut Fidée singu- 
li<iio lie prendre les femmes pour juges de son mérile. 

Le Don Juan pousse ce syslème jusqu'à l'excès; il adore les 
femmes, et veut leur plaire en leur faisant voir jusqu'à quel point 
il se moque des hommes. Cette idée sur ce curieux effet de la 
chevalerie, fdle de la religion, m'a occupé toute la soirée; j'ai 
lu des livres dont voici ^extrait. 

Remarquez qu'il n'y a jamais de Don Juan sans un penchant 
invincible pour les femmes. Ce penchant est fimagin'Uion elle- 
même; il n'y a donc rien de singulier à ce qu'un Don Juan finisse 
par croire à la magie, à la pierre philosophale, à toutes les fo- 
lies. Heureux quand il meurt avant la vieillesse, qui, pour ce 
caractère, est horrible ! 

Gilles de Retz était fort brave. Né en 159G, il fut maréchal de 
France en 1429, au sacre de Charles VII, à Reims. En 1427, il 
avait emporté d'assaut le château de Lude, dont il tua le com- 
mandant. En 1429, il fut un des généraux qui aidèrent Jeanne 
d'Arc, cet être incompris, à faire entrer des vivres dans Orléans. 
Devenu maréchal à trente-trois ans, il eut de beaux commande- 
ments dans l'armée du roi de France. Un poëme de Voltaire a 
fait connaître cette guerre entremêlée de voluptés. 

A vingt-quatre ans, Gilles de Retz avait épousé Catherine de 
Thouars, riche héritière ; en 1432, il hérita de son aïeul maternel 
Jean de Craon, Il eut alors trois cent mille livres de rente (douze 
cent mille francs de 1837). 

Se voir à trente-six ans à la tête d'une aussi belle fortune 
avec le premier grade de l'armée et une belle réputation mili- 
taire, c'était un fardeau trop fort pour une imagination ardente. 

Le jeune maréchal ne s'occupa plus de guerre ; que pouvait- 
elle lui offrir de neuf? Il chercha à conquérir des femmes, et à 
se présenter à elles couvert du respect et de l'admiration des 
hommes, ses contemporains. 

Par son faste, il prélendit éclipser celui des souverains ; mais 
àce métier il mangea bien vile celte fortune de douze cent mille 



J 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 333 

rancs de rente. Les historiens racontent qu'il avait une garde 
de deux cents hommes, des pages, des chapelains, des enfants 
de chœur, des musiciens. La plupart de ces gens-là étaient agents 
ou complices de son affreux libertinage. Bientôt, lassé des vo- 
luptés ordinaires, il prétendit les rendre plus piquantes par un 
mélange de crimes. 

J'ai trouvé d'autres détails sur sa magnificence. En sa qualité 
d'homme à imagination, la religion jouait un grand rôle dans sa 
vie. Sa chapelle était tapissée de drap d'or et de soie {de soie, 
alors plus précieuse que l'or : on se rappelle l'histoire de la paire 
de bas de soie de François 1", un siècle plus tard). 

Les vases sacrés, les ornements de cette chapelle, étaient d'or 
et enrichis de pierreries. Il était fou de musique, et avait un jeu 
d'orgue qui lui plaisait tellement, qu'il le faisait porter avec lui 
dans tous ses voyages. 

J'étudie le caractère du maréchal de Retz, parce que cet 
homme singulier fut le premier de cette espèce. François Cenci, 
de Rome, ne parut qu'en 1560. Il faut, pour que le caractère de 
Don Juan éclate, la réunion d'une grande fortune, d'une bravoure 
extraordinaire, de beaucoup d'imagination et d'un amour effréné 
pour les femmes. Il faut de plus naître dans un siècle qui ait eu 
l'idée de prendre les femmes pour juges du mérite. Du temps 
d'Homère, les femmes n'étaient que des servantes ; Achille, si 
brillant, ne songe pas du tout au suffrage de Briséis; il lui pré- 
fère celui de Patrocle. 

Les chapelains du maréchal de Retz, vêtus d'écarlate doublée 
de menu vair et de petit gris, portaient les titres de doyen, de 
chantre, d'archidiacre et même d'évêque. Pour dernière folie de 
ce genre, il députa au pape afin d'obtenir la permission de se 
faire précéder par un porte-croix. 

Un des grands moyens que le jeune maréchal employait pour 
conquérir l'enthousiasme des habitants des villes, où l'amour 
effréné du plaisir le conduisait, c'était de donner, à grands frais, 
des représentations de mystères. C'était le seul spectacle connu 



S34 ŒUVRES DE STENDHAL. 

à celte époque ; cl, par sa nouveauté, au sortir de la barbarie, 
il exerçait un pouvoir incroyable sur les cœurs. Les femmes sur- 
tout fondaient en larmes et étaient comme ravies en extase. 

Dès 145 i, après deux années de celte joyeuse vie, le maréchal 
avait tellement abrégé sa fortune, qu'il fut obligé de vendre à 
Jean V, duc de Bretagne, un grand nombre de places et de terres. 
La famille du prodigue voulut empêcher l'effet de ces marchés; 
mais le maréchal parvint à écarter les obstacles, et en 1437 il 
toucha les prix de vente. 

Bientôt toutes les ressources humaines furent épuisées. Ici 
paraît l'homme d'imagination : Gilles de Retz, fort savant pour 
son temps, chercha le grand œuvre*. La transmutation des mé- 
taux ne s'opérant pas, il eut recours à la magie, et prit à son 
service Tllalien François Prelati. Ses ennemis prétendent qu'il 
promit tout au diable, excepté son âme et sa vie. Mais, par une 
bizarrerie bien digne d'une âme passionnée, tandis qu'il cher- 
chait à établir des rapports avec cet être tout-puissant, ennemi 
du vrai Dieu, il continuaitses exercices pieux avec ses chapelains. 

Voici un des premiers crimes de Gilles de Retz, autant que l'on 
peut deviner l'histoire à travers les phrases emphatiques si chères 
aux juges de toutes les époques. 

Le maréchal voyageait vers les confins de la Bretagne, sous le 
nom d'un de ses chantres; il était amoureux de la femme d'un 
fabricant de bateaux. Cette femme l'aimait trop; elle avait une 
belle-sœur qui se montrait irritée de sa conduite légère et de ses 
imprudences. Gilles de Retz devint éperdument amoureux de 
celle-ei ; on lui opposa la plus vive résistance. Quand enfin la 
belle-sœur craignit de céder, elle disparut tout à coup ; elle 
s'était réfugiée chez son mari, riche meunier, établi sur les bords 
de la Vilaine, vers Fougerai. Le maréchal parut bientôt dans le 
pays ; mais il était connu du meunier, et il lui devint fort difficile 
de voir sa femme. Après une longue poursuite qui le porta à faire 



* Il est possible que la chimie fasse bientôt du diamant. 



i 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 335 

plusieurs voyages de Nantes à Fougerai, il fut heureux. Mais, à 
la suite d'un des rendez-vous, le mari ayant eu des soupçons 
poignarda sa femme : le maréchal furieux alla chez lui et le tua, 
ainsi que ses deux domestiques. 

J'ai regret d'arriver à la partie atroce de cette vie singulière. 
La recherche de plaisirs affreux, ou les exigences de la magie, 
conduisirent le maréchal à immoler des enfants. Pour découvrir 
quel fut son motif, il faudrait obtenir la communication d'un des 
nombreux manuscrits de son procès. Je n'ai point assez de crédit 
pour cela. 

Il paraît que, indépendamment de plaisirs horribles, certains 
charmes, destinés à plaire au diable et à l'attirer devant l'homme 
qui veut le voir, exigent le sang, le cœur, ou quelque autre 
partie du corps d'un enfant. Le diable exige un grand sacrifice 
moral de qui veut le voir. Le motif des meurtres est resté dou- 
teux ; ce qui est malheureusement trop prouvé, c'est que les gens 
du maréchal attiraient dans ses châteaux, par l'appât de quelques 
friandises, de jeunes filles, mais surtout de jeunes garçons ; et 
on ne les revoyait plus. Dans ses tournées en Bretagne, ses agents 
s'attachaient aux artisans pauvres qui avaient de beaux enfants, 
et leur persuadaient de les confier au maréchal, qui les admet- 
trait parmi ses pages et se chargerait de leur fortune. Des amis 
du maréchal, un Prinçay, un Gilles de Silié, un Roger de Braque- 
ville, compagnons de ses plaisirs, semblent avoir partagé ce rôle 
infâme. Ils procuraient des victimes à leur puissant ami , ou étaient 
employés à menacer les parents et à étouffer leurs plaintes. 

Les récits de ces crimes atroces agitèrent longtemps la Breta- 
gne ; enfin le scandale l'emporta sur le pouvoir et le crédit de 
Gilles de Relz. Au mois de septembre 1440, il fut appréhendé, 
enfermé dans le château de Nantes, et le duc de Bretagne or- 
donna que son procès fût commencé. On a bien vu à la séche- 
resse du récit qui précède que nous ne connaissons la vie de ce 
premier des Don Juan que par les phrases emphatiques de petits 
juges hébétés. Quels furent les motifs, quelles furent \ei nuances 



336 ŒUVRES DE STEJSDHAL. 

non-seulement de ses actions atroces, mais de toutes les actions 
de sa vie qui ne furent pas incriminées? nous l'ignorons. Nous 
sommes donc bien loin d'avoir un portrait véritable de cet être 
extraordinaire. 

Avec Gilles de Retz on avait arrêté deux de ses agents, Henri 
etÉiienne Corillaut, dit Poitou; le magicien Prelati ne vivait plus. 
Confronté avec ses deux complices, le maréchal les désavoua 
pour ses serviteurs : Jamais, disait-il, il n'avait eu que d'hon- 
nêtes gens à son service. Mais, plus tard, la torture fit peur à cet 
être esclave de son imagination, il avoua tous ses crimes et con- 
firma les déclarations de Henri et d'É tienne Corillaut. 

Ici je me dispenserai de répéter les détails atroces ou obscènes 
de ce procès. C'est toujours un libertinage ardent, mais qui ne 
peut s'assouvir qu'après avoir bravé tout ce que les hommes res- 
pectent. Le Don Juan se procure tous les plaisirs de l'orgueil, et 
ces jouissances le disposent à d'autres. Toujours on le voit obéir 
à une imagination bizarre et singulièrement puissante dans ses 
écarts. 

Il existe huit manuscrits de ce procès à la Bibliothèque royale 
de Paris, et un neuvième au château de Nantes. Gilles de Retz 
avait immolé un grand nombre d'enfants et de jeunes gens de 
tout âge, depuis huit ans jusqu'à dix-huit. Ces sacrifices humains 
avaient eu lieu dans les châteaux deMachecoul, deChantocé, de 
Tiffauges, appartenant au maréchal ; dans son hôtel de La Suze, 
à Nantes, et dans la plupart des villes où il promenait sa cour. 
Il avoua que ses sanglantes voluptés avaient duré huit ans ; un 
de ses complices dit quatorze. Dans ses châteaux, on brûlait les 
restes des victimes afin d'anéantir toutes les traces du crime. 

Le défaut de cette histoire, tirée ainsi d'un procès criminel, 
c'est de ressembler à un roman à la fois atroce et froid. Pour 
trouver le courage de lire jusqu'à la fin, on sent le besoin de se 
rappeler qu'il s'agit ici de faits prouvés en justice et contre un 
grand seigneur, homme d'esprit, riche et puissant : la calomnie 
n'est donc pas probable. Malgré les précautions prudentes indi- 



MÉMOIRES D'UN TOUIUSTL'. 537 

quees ci-dessus, on trouva quarante-six cadavres ou squelettes 
à Chantocé, et quatre-vingts à Machecoul. 

Le maréclial avait vendu au duc de Bretagne, son souverain, 
la place de Saint-Etienne de Malemort, et il s'en remit en posses- 
sion en menaçant le gouverneur d'égorger son frère qui était en 
son pouvoir, s'il ne la lui livrait pas. Le besoin d'argent, qui se 
fit sentir vers la fin de sa courle carrière, forçait le maréchal à 
ces sortes d'actions, bien plus dangereuses pour lui que les 
crimes privés. Il fut condamné à mort, ainsi que ses deux com- 
plices, par un tribunal dont Pierre de l'Hôpital, sénéchal de Bre- 
tagne, était président. 

Pour satisfaire, avant de mourir, un de ses goûts favoris, ce- 
lui des processions, le maréchal obtint d'être conduit jusqu'au 
lieu du supplice par l'évêque de Nantes et son clergé. Il rendit 
la cérémonie complète en se montrant plein de repentir et en 
prêchant ; il exhorta ses complices à la mort, leur dit adieu, et 
promit de les rejoindre bientôt en paradis. Il eut le malheur d'être 
pendu, au milieu des vastes prairies de Biesse, le 28 octobre 
1440 ; il n'avait que quarante-quatre ans ^ 

Il y aurait du danger à publier le procès de cet homme singu- 
lier. Dans ce siècle ennuyé et avide de distinctions, il trouverait 
peut-être des imitateurs. 

Mais, du resle, ce procès arrangé en récit rappellerait les 
Mémoires de Benvenuto Cellini, et ferait mieux connaître les 
moeurs du temps que tant de déclamations savantes qui condui- 
sent au sommeil. Remarquez que les considérations générales 
sont toujours comprises par le lecteur suivant les habiludes de 
son propre siècle. Ce procès offre des faits énoncés clairement, 
et qu'il n'est point possible de comprendre de travers ^. 



* On peut trouver d'autres détails, tome VIII, des Mélanges tirés d'une 
grande bibliothèque, et dans Monslrelet. 

* J'y joindrais les lois et usages passés en règlement de Boileau, le 
prévôt de Paris sous Louis IX. Cela est ilifUcile à lire, j'en conviens; mais 

lu 



538 ŒUVRES DE STENDHAL, 

A la bibliothèque de Nantes, on a bien voulu me montrer, à 
moi ignorant, un manuscrit de la Cité de Dieu de saint Augustin, 
traduite par Raoul de Praeslcs en 1375. Une miniature fort bien 
exécutée représente Deux dames et un chevalier jouant aux 
caries. Sur quoi, j'ai dit au bibliothécaire d'un petit air pédant : 
« Les cartes inventées, je crois, en Chine, ne portaient pas d'a- 
bord les figures que nous leur connaissons, et dont l'Europe leur 
fil cadeau vers la fin du quatorzième siècle. Les noms rassem- 
blés de toutes les époques : Uector, David, Lancelot, Charlc- 
magne, montrent la confusion de souvenirs et d'idées qui ré- 
gnait à la fin du moyen âge. » 

Un grand nombre de documents relatifs aux guerres de la 
Vendée sont déposés aux archives de la préfecture. Si la Res- 
tauration avait eu le moindre talent gouvernemental, elle eût 
envoyé a Nantes quelques officiers d'état-major nés dans le pays. 
Ces messieurs auraient trouvé dans les papiers de la préfecture 
deux volumes vrais et intéressants ; et tant de héros royalistes 
ne seraient pas restés inconnus, carent quia vate sacro. 

Au dix-huitième siècle, le génie individuel et la passion n'ont 
éclaté nulle part avec plus de pittoresque que parmi ces simples 
paysans qui croyaient venger Dieu. 

L'alliance de tant de courage et de tant d'astuce militaire, avec 
l'impossibilité complète de comprendre les choses écrites, ne 
s'est jamais présentée à un tel degré dans l'histoire. Mon cicé- 
rone donna des soins pendant quelques heures, dans sa maison 
de campagne, à un 'Vendéen blessé à mort, qui lui dit que, à son 
avis, tous les prêtres se ressemblaient, et qu'il ne s'était nulle- 
ment battu pour plaire à son curé ; mais qu'il ne pouvait souf- 
frir que, par sa loi sur le divorce, la Convention nationale pré- 
tendit l'obliger à quitter sa femme qu'il adorait, et que parbleu 
il ne voulait céder à personne. 



en apprend plus que vingt volumes composés de nos jours. Les notes de» 
liistoires de M. Gapefigue indiquent de curieux originaux. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 339 

Nantes est pour moi le pays des rencontres : j'ai trouvé à la 
Bourse un capitaine de navire, jadis mon compagnon de croi- 
sière douanière à la Martinique. Il vient de passer trois ans dans 
la Baltique et à Saint-Pétersbourg. 

— Serons-nous cosaques ? lui dis-je. 

— L'empereur N..., me rëpondit-il, est homme d'esprit, et 
serait fort distingué comme simple particulier. Ce souverain, le 
plus bel homme de son empire, en est aussi l'un des plus bra- 
ves ; mais il est comme le lièvre de la Fontaine, la crainte le 
ronge. Dans tout homme d'esprit, et il y en a beaucoup à Pé- 
tersbourg, il voit un ennemi ; tant il est difficile d'avoir assez de 
force de caractère pour résister à la possession du pouvoir ab- 
solu. 

1" Le czar est furieux contre la France ; la liberté de la presse 
lui donne des convulsions, et il n'a pas vingt millions de francs 
au service de sa colère. Le ministre des finances Rankrin est 
homme de talent, et c'est à peine s'il parvient à joindre les deux 
bouts, et en faisant jeter les hauts cris à tout le monde. 

2° L'empereur ne veut pas qu'il y ait en Russie des maris 
trompés. Un jeune officier voit-il trop souvent une femme aima- 
ble, la police le fait appeler, et l'avertit de discontinuer ses vi- 
sites. S'il ne lient compte de l'avis, on l'exile ; et enfin un amour 
extrêmement passionné pourrait conduire jusqu'en Sibérie : rien 
ne dépite autant la jeune noblesse. D'ordinaire les souverains 
absolus savent qu'ils ne se soutiennent qu'en partageant avec 
leur noblesse le plaisir de jouir des abus. Saint-Simon vous dira 
que Louis XIV donnait de grosses pensions à toute sa cour ; et, 
quoique ridiculement dévot, il ne prétendit jamais mettre obsta- 
cle à l'existence des maris trompés. Le duc de Villeroy, son plus 
intime courtisan, avait une liaison publique avec la gouvernante 
des enfants de France. 

D'ailleurs le czar, fort beau de sa personne, est un peu comme 
nos préfets de France, qui prêchent la religion dans leurs salons 
et ne vont pas à la messe. 



340 ŒUVRES DE STENDHAL. 

3° L^ Russie ne veut pas que la Servie jouisse de la charte 
que veut lui donner le prince Milosch, celui de tous les souve- 
rains d'onlrc-Piliin qui sait le mieux son métier. 

4° Il y a beaucoup de gens d'esprit en Russie, et leur amour- 
propre souffre étrangement de ne pas avoir une charte, quand la 
Bavière, quand le Wurtemberg même, grand comme la main, en 
ont une. Ils veulent une chambre des pairs, composée des nobles, 
ayant actuellement cent mille roubles de rente, déduction faite 
des dettes, et une chambre des députés, composée pour le pre- 
mier tiers d'officiers, pour le second de nobles, pour le troisième 
de négociants et manufacturiers, et que tous les ans ces deux 
chambres votent le budget. L'on n'aime pas la liberté, comme 
nous Tenlendons, en Russie : le noble comprend que tôt ou tard 
elle le priverait de ses paysans (qui d'ailleurs sont fort heureux); 
mais Tamour-propre du noble souffre de ne pas pouvoir venir à 
Paris, et de se voir traiter de barbare dans le moindre petit 
journal français. 

Je ne doute pas, continue le capitaine C..., que, avant vingt- 
cinq ans, ce pays-là n'aie un simulacre de charte, et la couronne 
achètera les orateurs avec des croix. 

Ou dit à Pétersbourg que le général Yermolof est un homme 
du premier mérite, peut-être un homme de génie ; on voudrait 
le voir ministre de rinlérieur. Le général Jomini forme des offi- 
ciers fort instruits, comme on le verra à la première guerre. 
Mais ces officiers ne veulent pas passer pour plus bêtes que des 
Bavarois. 

La Russie absorbe les trois quarts des livres français que pro- 
duit la contrefaçon belge, et je connais vingt jeunes Russes qui 
sont plus au fait que vous de tout ce qu'on a imprimé à Paris 
depuis dix ans. Les comédies de madame Ancelot sont jouées à 
Pétersbourg en français et en russe. 

— De la Bretagne, le 3 juillet. 

La «oirée s'est passée à entendre porter aux nues la féodalité, 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 341 

et par un être respectable qu'il eût été bien plus ennuyeux de 

rcfuier. 

Tout ce qu'on peut dire de mieux de la féodalilé, comme du 
christianisme de Grégoire de Tours, c'est qu'elle vaut mieux 
que l'affreux désordre du dixième siècle. Mais le règne d'un 
Néron ou d'un Ferdinand valait mieux que la féodalilé. 

Les nigauds, ou plutôt les gens avisés, aidés par l'^s simples, 
qui vantent aujourdhui ces choses anciennes et veulent en ré- 
tablir les conséquences, disent à un homme de vingt ans : Mon 
cher enfant, vous vous êtes nourri de lait à l'âge de six mois, et 
avec le plus grand succès, convenez-en ; eh bien ! revenez au 
lait. 

Ce qui faisait en 1400 l'extrême supériorité du génie italien 
sur le génie français, c'est que les Italiens se battaient depuis le 
neuvième siècle pour obtenir une certaine chose qu'ils dési- 
raient, tandis que les Français suivaient leur seigneur féodal à 
la guerre pour ne pas être mis au cachot. Par malheur, la civi- 
lisation des républiques du moyen âge ayant fertilisé les campa- 
gnes d'Italie, les féodaux de l'Europe s'y donnèrent rendez-vous 
pour vider leurs différends. 

La soirée a fini heureusement par une amère critique de la 
conduite de madame de Nintrey, charmante femme un peu de 
ma connaissance. Ce n'est rien moins qu'une aventure intéres- 
sante que je vais transcrire ; c'est une conversation au sujet d'un 
fait fort simple, mais qui semble fort mystérieux, et surtout 
fort scandaleux aux beaux de la grande ville où on me l'a 
conté. Ces messieurs ont passé une grande partie de l'été au 
cliâteau de Rabeslins. Comme le village voisin n'a que de misé- 
rables huttes que vous croiriez impossibles en France si j'entre- 
prenais de les décrire, madame de Nintrey a fait arranger une 
maison de jardinier, oîi l'on peut offrir des cellules à bon nom- 
bre de visiteurs, et l'on se dispute les places ; car madame de 
Nintrey n'a pas quarante ans. Suivant moi, elle est fort ave- 
nante, elle est jolie, ses manières sont fort nobles sans être dé- 



342 ŒUVRES DE STENDHAL. 

daigneuscs; je trouve ses façons de parler remplies de naturel; 
et, si un regard le permellait, elle ne manquerait pas d'adora- 
teurs, mais personne n'ose prendre ce langage. Les beaux sont 
rudement tenlés, sa fortune est la plus ample de la province ; 
mais elle veut qu'on n'ait d'yeux que pour sa fi'î^.e. Léonor de 
Kinirey est une beauté imposante ; elle a des traits grecs, à peine 
vingt ans, et de plus elle apporte à son futur époux vingt-cinq 
raille livres de rente dans son tablier et des espérances immen- 
ses. Si le lecteur est doué d'une imagination de feu, il peut se 
faire une faible idée de l'effet produit par la réunion de tant de 
belles choses. Le fait est que mademoiselle de Nintrey peut 
changer du tout au tout la vie future de tous les jeunes gens qui 
l'approchent. Elle a pour tuteur et pour second père un notaire, 
nommé Jnge, homme intègre et singulier, parent de feu M. de 
Nintrey, et auquel tout le monde fait la cour dans le départe- 
ment. Lui, malin vieillard, se compare à ¥Iysse, et tourne en ri- 
dicule les prétendants. 

Hier soir il m'a lallu veiller jusqu'à minuit trois quarts, heure 
indue à cent cinquante lieues de Paris. Le maître de la maison, 
un peu ganache, narrait, et à chaque instant on lui interrompait 
ses phrases. Des indiscrets essayaient d'usurper la parole sous 
prétexte d'ajouter des circonstances essentielles à ce qu'il nous 
disait. 

Son récit n'est point extraordinaire, il n'a d'autre mérite qu'une 
plaie exactitude ; cela est vrai comme une affiche de village an- 
nonçant de la luzerne à vendre. Et cette vérité est une difficulté 
pour l'écrivain : comme les personnages vivent encore et sont 
même fort jeunes, je vais avoir recours à une foule de noms 
supposés, et je déclare hautement que je ne prétends nullement 
approuver les actions ou les manières de voir de ces noms sup- 
posés. 

Le lecteur sait déjà que tout le Roussillon s'occupait de la 
beauté, de la foriunc et même de l'esprit de mademoiselle 
de Nintrey, fille unique d'une femme singulière qui n'a jamais 



BIEMOIRES D'UN TOURISTE. 343 

été ce qu'on appelle une beauté, mais qui n'en a pas moins 
inspire trois ou quatre grandes passions auxquelles elle s'est 
moiitroe fort insensible. Une grâce charmante, et dont ces gens- 
ci ne peuvent se rendre compte, a valu ces grands succès à 
madame de Nintrey. On Taccusait hautement de coquetterie ; 
mais les femmes, qui la détestent toutes, convieinient que, par 
orgueil, elle n'a jamais pris d'amant. Elle parlait à nos hommes 
comme une sœur, disent-elles, et cela nous faisait tort. Madame 
de Nintrey, à laquelle j'ai eu l'honneur d'être présenté à Vv.n de 
mes précédents voyages, n'oppose qu'une simplicité parfaite et 
véritable à la profonde et immense politique qui compose le sa- 
voir-vivre de la province, surtout parmi les gens qui ont dix 
mille livres de rente et un château, et qui aspirent à doubler 
fout cela. Or, madame de ÎS'intrey a trois châteaux, dans l'un 
desquels j'ai reçu l'hospitalité il y a peu de jours. Vu la pau- 
vreté du village, le concierge m'a donné une cellule, et ce qui 
m'a surpris, j'ai trouvé encadrés dans la longue galerie qui y 
conduit les portraits gravés de plus de quatre cents personnes 
qui se sont fait un nom depuis 1789, C'est précisément ce châ- 
teau qu'elle habitait avant son aventure. Autant que je puis 
comprendre ce caractère singulier qui donne à parler en ce 
moment à huit départements, madame de Nintrey ose faire à 
chaque moment de la vie ce qui lui plaît le plus dans ce mo- 
ment-là. Ainsi tous les sots l'exècrent, eux qui n'ont pour tout 
esprit que leur science sociale. Comme elle était fort riche et 
assez noble en 1815, deux de ces hommes habiles, qu'on appelle 
jésuites en ce pays, entreprirent de la marier dans l'intérêt d'un 
certain parti. Tout à coup on apprit qu'elle venait d'épouser un 
M. de Nintrey, qui n'avait rien. C'était un pauvre officier licencié 
de l'armée de la Loire. 

Au moment de ce licenciement nigaud, le bataillon que M. de 
Nintrey commandait comme le plus ancien capitaine, se révolte; 
il veut avoir sa solde arriérée avant de se laisser licencier : 
M. de Nintrey fait rendre justice à sa troupe. Mais quelques voix 



544 ŒUVRES DE STENDHAL, 

l'avaient accusé d'être d'accord avec les royalistes qui licenciaient 
rarniéc. Celte opération terminée, M. de Nintrey prie les soldats 
do se former en carré. 

— Messieurs, leur dit-il, car je suis votre égal maintenant, 
nous sommes tous des citoyens français.. Messieurs, pleine jus- 
tice vous a-t-elle été rendue? 

Oui, oui! Vive le capitaine ! 
Les cris ayant cessé : 

— Messieurs, reprend M. de Nintrey, quelques voix se sont 
élevées pour m'accuser d'une sorte de friponnerie, et je pré- 
tends, parbleu, en avoir raison. Le Martroy passe pour le premier 
maître d'armes du régiment: en avant. Le Martroy! et habit bas. 

Tout le monde réclame. Les cris de Vive le capitaine! éclatent 
de toutes paris ; mais, quoi qu'on pûl dire, Le Martroy est obligé 
de détacher les fleurets qu'ils portait sur son sac. On fait sauter 
les boutons, on se bat assez longtemps. D'abord M. de Ninlrey 
est touché à la main, mais bientôt après il donne un bon coup 
d'épée à Le Mariroy. 

— Messieurs, dit-il, j'ai quarante et un louis pour toute fortune 
au monde, en voici vingt et un que je donne au brave Le Mar- 
troy pour se faire panser. Le bataillon fondit en larmes. Nintrey 
a dit depuis qu'il eut quelque idée de former une guérilla, de 
venir s'établir dans la forêt de Compiègne, et de suppléer au 
manque de résolution de ces maréchaux qui avaient fait la 
guerre en Espagne, et ne savaient pas imiter ce peuple héroï- 
que. Madame de Nintrey, sur le récit de ce trait et presque sans 
le connaître, épousa le brave officier. Sur quoi grande colère et 
prédictions fatales. Toute la haute société de la province desti- 
nait pour mari à la richissime mademoiselle de R... un jeune 
adepte qui écrivait déjà d'assez jolis articles dans les journaux 
de la congrégation. Les salons provinciaux reçurent froidement 
M. de Ninlrey, il vint habiter Paris, où l'on n'a le temps de per- 
sécuter personne : il y mourut lorsque sa fille unique avait quinze 
ans. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 345 

La belle Léonor de ÎNimicy annonça en grandissant un ca- 
raclère ferme; elle est ficrc de sa naissance et de sa fortune, clic 
a jugé le mérite de tous les grands noms à marier, et jusqu'à 
Fàge de vingt ans qu'elle a aujourd'hui, n'a trouvé personne 
digne de sa main. 

On prétend que madame de Ninirey disait à sa fille : « Je te 
laisserai assurément toute liberté ; mais, si j'étais à ta place, je 
ferais semblant d'être pauvre, pour tâcher de trouver un mari 
qui ressemble un peu à ton pauvre père. Un beau de Paris 
t'épousera pour ta fortune, et à la messe de mariage re- 
gardera dans les tribunes. 11 dissipera la moitié de celte for- 
tune dans quelque riche spéculation sur les mines ou les che- 
mins de fer, et finira par te négliger pour quelque actrice des 
Variétés qui l'amusera en disant tout ce qui lui passe par la 
tête. » 

C'est apparemment pour éviter le dénoûment qu'elle redou- 
tait que madame de Nintrey passait dix mois de l'année dans ses 
terres. On accuse la belle Léonor d'avoir le caractère décidé 
d'une femme de vingt-cinq ans. 

On revient longuement sur tous ces détails que j'abrège, de- 
puis l'événement que je vais enfin raconter, si je puis. Des pro- 
vinciaux envieux font un autre reproche grave à madame de 
Nintrey. Elle ne se cachait pas pour dire à la barbe de leur ava- 
rice qu'elle trouvait de la petitesse d'esprit à ne pas dépenser 
son revenu. Mais comme elle a les goûts les plus simples, c'é- 
tait dans le fait la belle Léonor qui, à Paris ou dans les châteaux 
de sa mère, dépensait cinquante ou soixante mille livres de 
rente. On accuse mademoiselle de Nintrey d'avoir un caractère 
trop décidé ; je croirais, moi, que le ciel l'a douée d'un rare bon 
sens, car, malgré le nombre infini d'actions qu'il faut faire pour 
dépenser tous les ans un revenu considérable, la haine ne peut 
lui reprocher aucune fausse démarche, ni même aucune action 
ridicule. Les mères qui ont des filles à marier n'ont pu trouver 
aucun prétexte pour étendre à la belle Léonor la réputation de 



340 ŒUVRES DE STENDHAL. 

mauvaise tête, que madame de Ninlrey a si richement méritée 
par son scandaleux mariage. 

Rien n'étant plus facile que d'être reçu chez madame de Nin- 
lrey, et le grand château gothique et ruiné où le caprice de 
Lconor l'avait conduite cette année, n'ayant pour voisin qu'un 
mauvais village sans auberge elle avait fait arranger la maison 
du jardinier, où, comme je l'ai dit, on voit les portraits de tous 
nos révolutionnaires. Il y a trois mois que l'on remarqua parmi 
les nouveaux arrivants un M. Charles Villeraye, qui, quoique 
fort jeune, a déjà dissipé sa fortune à Paris. Depuis, il a fait 
plusieurs voyages dans les Indes, soit pour cacher sa pauvreté, 
soit pour essayer d'y remédier; c'est ce qu'on ne sait pas au 
juste, car Villeraye n'adresse jamais la parole à des hommes, il 
est avec eux d'un silencieux ridicule. Il emploie le peu d'argent 
qui lui reste à avoir un beau cheval. Mais il est si pauvre, qu'il 
ne peut donner un cheval à son domestique ; et , tandis qu'il 
voyage à cheval, son domestique lui court après par la diligence. 
Be façon que, lorsqu'il arriva au château de Rabestins, on le vit 
les premiers jours panser lui-même son cheval, ce qui parut 
d'un goût horrible aux beaux de la ville de ***. Mais, en revan- 
che, les femmes ne parlaient que de Charles Villeraye. C'est un 
être vif, alerte, léger, il porte dans tous ses mouvements un 
laisser-aller simple et non étudié qui étonne d'abord ; on croi- 
rait avoir affaire à un étranger. Suivant moi, c'est un homme de 
cœur qui désespère de plaire à la société actuelle, et, par ce 
chemin étrange mais peu réjouissant, arrive à des succès. Il 
faut que les beaux aient entrevu ma conjecture, car ils veillent 
jusqu'à une heure du matin pour en dire du mal. Ce qui est pi- 
quant pour ceux de ces messieurs qui ont adopté le genre ter- 
rible, c'est que Charles passe pour être fort adroit à toutes les 
armes. Les propos ont soin de se taire en sa présence; d'ail- 
leurs il serait difficile d'entamer une conversation avec l'/n- 
dien ; c'est le sobriquet inventé par les beaux. Il répond à ce 
qu'on lui dit avec une politesse froide ; mais, quoi qu'on ait pu 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 347 

faire, on ne l'a point vu adresser la parole à un homme ou lan- 
cer un sujet de conversation. 

Charles était un peu parent de feu M. de Nintrey, et sa veuve, 
le sachant de retour depuis quelque temps dans la province où 
il est né, mais où il ne possède plus rien, Ta invité à venir tuer 
des perdreaux dans ses chasses, qui sont superbes. Mais les po- 
litiques ne doutent pas qu'elle n'ait eu l'idée baroque d'en faire 
un mari pour sa fille. Une fois ne lui est-il pas échappé de dire 
devant deux notaires et presque comme se parlant à elle-même : 
« Quel avantage y a-t-il pour une fille au-dessus de toutes les 
exigences par la fortune à épouser un homme riche? Ce qu'elle 
a de mieux à espérer, n'est-ce pas que son mari ne gâte pas sa 
position sous ce rapport? » 

Lors de l'arrivée de Charles, la fierté de Léonor a paru fort 
choquée de ce que, venu au château un soir fort tard, dès le 
lendemain avant le jour il s'est joint à une partie de chasse au 
sanglier. Les chasseurs ne rentrèrent qu'à la nuit noire. Charles 
Villeraye était horriblement fatigué, et, dès qu'il eut assisté à un 
souper où il mangea comme un sauvage sans dire mot, il alla 
visiter son cheval à l'écurie et ne reparut pas au salon. 

Ce qui est encore d'une plus rare impolitesse, c'est qu'il de- 
vina, dès le premier jour, que la belle Léonor le regardait un peu 
comme un futur mari. Madame de Nintrey est bien assez im- 
prudente pour avoir fait une telle confidence à sa fille, disaient 
ce soir les respectables mères de famille qui essayaient de ra- 
vir la parole à mon hôte qui narrait posément et avec circon- 
stances, ainsi que le lecteur s'en aperçoit. Comme il reprenait la 
parole après une longue interruption à laquelle je dois la plu- 
part des détails précédents : 

— Elle est bien capable, reprit l'une de ces dames, d'avoir 
dit à sa fille : « Je préférerais un jeune homme qui a eu six 
chevaux dans son écurie, et qui s'est déjà ruiné une fois. Peut- 
être aura-t-il compris l'ennui qu'il y a à panser soi-même son 
cheval. » 



348 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Quoi qu'H en soit, Charles, dans les premiers jours, paraissait 
avoir pris à la Icltre l'inviialion de madame de Ninlrey, qui lui 
avait écrit de regarder son cliàleau comme une auberge dans Iç 
voisinage d'une belle chasse. Mais bientôt sa conduite changea 
du tout au tout ; on le voyait des journées entières au château. 

Que s" est-il passé alors entre lui et la fière Léonor, entre lui 
et madame de Nintrey? 

11 paraît que Charles a vu tout d'abord que mademoiselle de 
Kinlrey regardait ce mariage comme sûr si elle daignait y con- 
sentir, par la grande raison que lui, Charles, n'avait pas trois 
cents louis de rente, et qu'elle en aurait dix fois plus. Ce qu'il y 
a de certain, c'est que le dixième jour de sa présence au château 
il a produit un grand silence au milieu du déjeuner, en disant, 
comme on parlait mariage, que, quant à lui, pauvre diable 
ruiné, il prétendait bien ne jamais s'engager dans un lien si re- 
doutable. 

On dit que dès ce jour-là il était amoureux fou de madame de 
Nintrey, et que si, contre son caractère, il lui arriva de parler 
de lui et de ses projets, c'est qu'il voulait, dans l'esprit de ma- 
dame de Nintrey, aller au devant de cet horrible soupçon que, 
s'il l'aimait, c'était un peu parce qu'il trouvait commode de 
jouir avec elle d'une belle fortune. 

« Madame de Nintrey est la femme la plus simple, la plus 
unie ; elle ne fait nul honneur à sa fortune, disait ce soir l'une 
de ces dames, grande et maigre. On peut ajouter que son petit 
esprit est indigne d'une aussi belle position, et, quant à moi, je 
l'aurais toujours prise pour une sotte, sans toute l'affeclalion 
qu'elle met de temps en temps à soutenir des paradoxes. » 

A ce beau mot de paradoxe, tout le monde a voulu prendre la 
parole, et j'ai compris que madame de Nintrey avait pu être sé- 
duite par le suprême bonheur de ne plus revoir des gens parlant 
avec tant d'éloquence. 11 paraît qu'elle n'avait jamais été amou- 
reuse : « comme une folle comme il convient à une femme de 
ce caractère-là, » disait ce soir un vieux philosophe bossu. Son 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 349 

premier mariage, si éionnant, n'aurait élé pour elle qu'un ma- 
riage de raison. Elle avait dix-iiuil ans, et voyait bien, avec sa 
forluue, qu'il fallait finir par se marier. 

Il paraît que, par les femmes de chambre, on a obtenu quel- 
ques détails précieux sur la conclusion de l'aventure. Elles pré- 
tendent qu'un soir M. Villeraye, se promenant au jardin avec 
madame de Ninlrey devant les persiennes du rez-de-chaussée, 
lui tint à peu prés ce langage : Il faut, madame, que je vous 
fasse un aveu que ma pauvreté connue rend bien humiliant 
pour moi. Je ne puis plus espérer de bonheur qu'autant que je 
parviendrai à vous inspirer un peu de l'attachement passionné 
que j'ai pour vous. Et comment oser vous parler d'amour sans 
ajouter le mot mariage ? et quel mot affreux et humiliant pour 
un homme ruiné? Je ne pourrais plus répondre de moi si j'étais 
votre époux ; l'horreur du mépris me ferait faire quelque folie. 
Si l'argent, au contraire, n'entre pour rien dans notre union, je 
me regarderais comme ayant enfin trouvé ce bonheur parfait 
que je commençais à regarder comme une prétention ridicule 
de ma part. 

Par de bons actes fort en règle et des donations acceptées par 
M. Juge, madame de Ninlrey a donné à sa fille tous ses biens, 
à l'exception de deux terres. Elle a vendu l'une au receveur 
général trois cent mille francs à peu près comptant, elle a signé 
pour l'autre un bail de dix ans. Elle est partie pour l'Angleterre 
après avoir remis sa fille à M. Juge; sans doute aujourdbui on 
l'appelle madame Villeraye. Son caractère si égal avait absolu- 
ment changé dans ces derniers temps, disent les femmes de 
chambre. M. Juge était dans le salon ce soir, il se moque plus 
que jamais de tout le monde. Quant à moi, je suppose que ma- 
dame de Ninlrey avait lieu de croire que sa fille avait pris de 
l'amour pour M. Villeraye. 



L'hôtel de la préfecture, bâti en 1777, a deux façades d'ordre 



350 ŒUVRES DE STENDHAL, 

ionique, qui dans le pays passent pour belles; l'une d'elles 
donne sur la vallée de TErdre et m'avait déjà déplu le lende- 
main de mon arrivée. La colonnade de la Bourse, construite, ce 
me semble, sous le ministère de M. Crétet(un de ces grands 
travailleurs employés par Napoléon), se compose de dix colonnes 
ioniques, qui supportent un entablement couronné par dix 
mauvaises statues. La façade opposée offre un prétendu por- 
tique d'ordre dorique et aussi quatre statues pitoyables. 

La salle de spectacle a un péristyle de huit colonnes d'ordre 
corintbien, qui, comme celles de la Bourse et de la préfecture, 
manquent tout à fait de style. Ces huit colonnes sont couron- 
nées par huit pauvres statues représentant les muses ; laquelle 
a eu le bonbcur d'être oubliée? Le véritable caractère de l'ar- 
chitecture de Louis XV, c'est de faire des colonnes qui ne 
soient que des poteaux. 

Il m'a fallu voir le Muséum d'histoire naturelle, l'Hôtel des 
Monnaies, la Halle au blé, la Halle aux toiles, la maison du cha- 
pitre; du moins le balcon de ceUe-ci est-il décoré de quatre 
cariatides en bas-relief, que l'on prétend copiées des cartons de 
Pugel; mais les échevins de Nantes les ont fait gratter et peindre. 
Peu de sculptures auraient pu résister à un traitement aussi bar- 
bare; toutefois on trouve encore dans celles-ci quelques traits de 
force et d'énergie. 

Quoi qu'on en dise, le Français, surtout en province, n'a nul- 
lement le senlment des arts; je me hâte d'ajouter qu'il a celui 
de la bravoure, de Yespril et du comique. Si vous doutez de la 
partie défavorable de mon assertion, allez voir les deux caria- 
tides sur la place de la cathédrale à Nantes. 

Je croyais être quitte des beautés de cette viHe ; mais il m'a 
fallu subir encore les hôtels de Rosmadec, d'Aux, Ueurbroucq 
et Briord. Je n'ai été un peu consolé durant cette longue cor- 
vée que par une jolie façade dans le goût de la renaissance, 
près de la cathédrale. Ce bâtiment sert maintenant à un déplo- 
rable usage : on y dépose les cercueils en bois. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 351 

Une lour ronde dans la rue de la Cathédrale indique les an- 
ciennes forlificalions de la ville. 

Je suis revenu en courant chez moi, me consoler de tant 
d'admi7'ations par la lecture des mémoires de Relz eu un vo- 
lume que j'ai découvert ce matin, en passant devant un libraire. 
Puis, un peu remis, je suis sorti tout seul. Nantes a réellement 
Tair grande ville ; j'aime beaucoup la place Royale, vaste et ré- 
gulière. Elle est formée de neuf massifs de bâtiments, construits 
sur un plan symétrique. Le bonheur de Nantes, c'est que la 
mode a bien voulu y adopter de belles maisons en pierre à trois 
étages, à peu près égaux ; rien n'est plus joli. Les vilains quar- 
tiers, formés de maisons de bois dont le premier étage avance 
sur la rue, comme à Troyes, disparaissent rapidement. On 
trouve en plusieurs endroits de jolis boulevards formés de 
quatre rangs d'arbres et entourés de belles maisons. A la vérité, 
ces boulevards sont solitaires, et les maisons ont l'air triste. 
Souvent je suis allé lire dans celui qui est situé presque en face 
du théâtre; mais on ne l'aperçoit point de la place Graslin. Il 
est peuplé d'une infinité d'oiseaux chanteurs ^ 

— Nantes, le 4 juillet. 

Le croira-t-on? je n'ai pu me défendre d'une seconde course 
pour admirer Nantes. Les charges de l'amitié, même la plus 
nouvelle, l'emportent souvent sur ses agréments. Cette obliga- 
tion de regarder avec attention et une sorte de respect appa- 
rent tant de plates colonnes sans style, m'avait assommé. Long- 
temps j'ai lutté; nous avions des dames, et mon aimable 
cicérone avait pris le landau d'un de ses amis : il est impossible 

* On m'a dit que c'est le cours de Henri IV. Tonjours Henri IV! En 
exagérant le mérite et surtout la prétendue bonté de cet adroit Gascon, 
fort envieux de sa nature, et qui défendait à ses courtisans de lire Tacite 
de peur qu'ils n'y prissent des idées d'indépendance peu favorables à son 
autorité, on finira par forcer les gens qui savent à dire toute la vérité 
sur ce grand général. 



352 ŒUVRES DE STENDHAL. 

d eire plus obligeant. Mais il fallait parler, c'esl-à-dire mentir ; 
sous ce rapport je ne suis pas de mon siècle. A la fin mon cou- 
rage a cédé ; j'aurais résisté à une besogne désagréable, lever 
un plan, par exemple, ou faire des recherches dans de vieux 
manuscrits. Mais, par des mensonges, me dégoûter de l'archi- 
tecture et des paysages, les consolations de ma solitude! J'ai 
parlé d'une attaque de migraine, et mon ami a eu la bonté de 
me conduire chez un loueur de voitures qui m'a donné un ex- 
cellent cheval attelé au plus ridicule des cabriolets ; c'est dans 
cet équipage grotesque que je suis allé parcourir seul les en- 
virons de la ville. Un écrivain du dix-huitième siècle s'écrierait 
ici : Jamais la nature n'est ridicule. Le fait est que la vue des 
arbres et des prairies m'a délassé : j'ai trouvé d'immenses prai- 
ries bordées de coteaux couverts de vignes ; j'ai passé encore par 
cette éternelle rue qui couronne tous les ponts de la Loire, elle 
peut bien avoir trois quarts de lieue de long. Le pavé est une 
horreur. 

Remarquez que, outre la contemplation de l'architecture du 
siècle de Louis XV appliquée à de petits bâtiments qui n'ont pas 
même pour eux la jHftsse, j'ai dû subirle détail sans doute exagéré 
de tous les genres d'industrie et de commerce maritime qui enri- 
chissaient Nantes avant la fatale révolution. Les journaux roya- 
listes font travailler en ce sens les imaginations de l'Ouest. Le 
pays idéal où tout était parfait a été détruit par la révolution. 

Depuis quelques années le Havre est devenu le port de Paris, 
et s'est emparé des opérations qui jadis faisaient la splendeur 
de Nantes et de Bordeaux. Les descendants des hommes qui, en 
ces villes, faisaient tous les ans des gains fort considérables, ne 
font plus que des gains modérés, et prétendent néanmoins avoir 
un luxe que leurs pères ne connurent jamais. Ces messieurs sont 
en état de colère permanente. 

Sommes-nous des parias, me disaient-ils ce soir? Paris doit-il 
tout avoir? Devons-nous nous épuiser pour servir le cinq pour 
cent aux soixante mille rentiers de Paris ? 



MÉMOIRES D'UJS TOURISTE. 353 

Les liabitanls de Nantes et de Bordeaux s'en prennent à la 
chambre des députés, qui, disent-ils, en 1857, n'a pas voulu voter 
les chemins de fer, parce qu'ils donneraient à la province une 
partie des avantages de Paris. 

— Oui, leur dis-je, vous viendrez jouer à la Bourse. 

Ces messieurs prétendent que la chambre a fait preuve d'une 
grande ignorance; mais celle ignorance, à l'égard des chemins 
de fer, est générale en France, tandis qu'à Liège et à Bruxelles, 
tout le monde comprend celte question. Est-ce la faute de la 
chambre, si la France n'a pas d'hommes comme M. Meus? En 
France, les négociants gagnent de l'argent par routine, mais se 
moquent fort de l'économie politique. Quel est le négociant 
millionnaire qui ait lu Say, Malihus, Ricardo, Macaulay? 11 résulte 
de là que, dès qu'il faut s'occuper d'une chose nouvelle, on ne 
sait que dire ni que faire. Remarquez que, pour les choses d'as- 
sociation, il ne s'agit pas de la supériorité d'un homme : l'envie 
en ferait bien vite justice. Il faut que quatre-vingts ou cent 
hninines soienl à la hauteur de la science et au delà de la rou- 
tine. 

Les chemins de fer facilitent le commerce; mais, à l'exception 
du nombre des voyageurs qu'ils augmentent (à la façon des om- 
nibus), ils ne créent aucune consommation, aucun commerce 
nouveau. 

Comme j'ai une véritable estime et beaucoup de reconnais- 
sance pour les personnes avec lesquelles j'ai parcouru Nantes 
aujourd'hui, je leur fais remarquer qu'avant la révolution, dans 
les temps prospères de Nantes et de Bordeaux, Paris avait quatre 
cent cinquante mille habitants, et non neuf cent quatre-vingt 
mille ; il était peuplé de grands propriétaires, et qui, à l'exemple 
du duc de Richelieu et de l'évêque d'Avranches, cherchaient à 
plaire aux dames. Les débuts à l'Opéra étaient pour eux la grande 
affaire; penser aux leurs était une corvée inbupportable : ils 
n'avaient jamais mille écus dans leurs bureaux. Aujourd'hui il 
n'est pas d'homme riche, à Paris, qui, au moins une fois eu sa 



354 ŒUVRES DE STENDHAL. 

vie, n'ait élé dupe d'un bavard adroil. et sans argent, qui l'a pré- 
cipité dans quelque grande spéculation excessivement avanta- 
geuse. Ces hommes riches, ne prenant plus inlcrct aux débuts 
de rOpéra, n'ont, pour s'occuper, que la Chambre, la Bourse, 
et les spéculations plus ou moins absurdes dans lesquelles les 
jettent les beaux parleurs qui sont pour eux reynèdes à l'ennui. 
Guéris une fois des Robert-Macaire, il est naturel que ces gens 
riches confient leur argent aux habiles spéculateurs de toutes 
les nations, qui maintenant se donnent rendez-vous au Havre. 
Nantes et Bordeaux sont trop loin. 

Cette journée si pénible eût été affreuse pour moi, au point de 
me dégoûter des voyages, si elle ne se fût terminée par une re- 
présentation de Bouffé. Je comptais ne passer qu'une demi-heure 
au spectacle; mais le jeu si vrai et si peu fat de cet excellent 
acteur m'a retenu jusqu'à la fin. D'ailleurs j'attendais 31. C"', le 
père noble, avec lequel j'étais bien aise de causer. Je pensais 
que sa raison profonde était le vrai remède à mon ennui : c'est 
ce qui est advenu. Nous étions horriblement mal à l'orêfe^r-f-^': 
tout le monde se plaignait. Dans les entr'actes, je me trouvais 
bien dupe de m'élre fourré là. Voilà une des causes de la déca- 
dence de l'art dramatique : on est si mal au théâtre, que le théâtre 
s'en va. 

M. C. ajoutait : « On aime mieux lire une tragédie de Shak- 
speare, que la voir représenter ; et, pour qui sait lire, le théâtre 
perd de son intérêt. Voyez à Paris : les grands et légitimes succès 
sont à l'Ambigu-Comique, à la Porte-Saint-Martin, dans les salles 
occupées par des spectateurs qui ne savent pas lire. » 

Pour les gens qui lisent, les romans et les journaux remplacent 
à demi le théâtre. Il était la vie de la société, il y a soixante ans, 
du temps de Colle, de Diderot, de Bachaumont (voir leurs Mé- 
moires). Le grand changement qui s'opère a plusieurs causes : 

i° La sauvagerie générale; on aime mieux avoir du plaisir au 
coin de son feu. Dès qu'on est hors de chez soi, U faut jouer une 
comédie fatigante, ou perdre en considération. 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 355 

2" On a vu Andromaque par Talma : on ne veut pas gâter un 
souvenir brillant do gcnie. 

3° On est horriblement mal dans les théâtres de Paris; or, de- 
puis que la gaieté s'est envolée, nous tenons au bien-être. Il 
s'écoulera peut-être trente ans avant que la mode s'avise d'or- 
donner aux entrepreneurs de spectacle de faire arranger leurs 
théâtres comme celui de l'Opéra-Ilalien à Londres ; l'on y a des 
fauteuils fort espacés. 

4° Le spectacle et le dîner se font la guerre. Il faut dîner à la 
hâte, et, au sortir de table, courir s'enfermer dans une salle 
échauffée par les respirations. Pour bien des gens, cette seule 
cause suffit pour paralyser l'esprit et le rendre incapable de 
goûter des plaisirs quelconques. 

5" Pour peu qu'on ait d'imagination, ou aime mieux lire An- 
dromaque, et choisir un moment où l'esprit se trouve régner en 
maître sur la guenille qui lui est jointe. Quand on a le malheur 
de savoir par cœur les quinze ou vingt bonnes tragédies, on lit 
des romans qui ont le charme de Vimprévu. 

Il ne restera, je pense, à l'art dramatique que la comédie qui 
fait rire. C'est que le rire vient de l'imprévu et de la soudaine 
comparaiso7i que je fais de moi à un autre. 

C'est que ma joie est quadruplée par celle du voisin. Dans une 
salle l'emplie jusqu'aux combles et bien électrisée, les lazzi d'un 
acteur aimé du public renouvellent vingt fois le rire après le trait 
véritablement comique de la pièce. Il faut donc voir jouer les 
comédies de Regnard, et non pas les lire; il faut voir jouer 
Prosper et Vincent, le Père de la débutante, et toutes les farces 
plus certains petits drames : Michel Perrin, le Pauvre Diable, 
Monsieur Blandin, etc. 

A cette seule exception près, le théâtre s'en va. 

6" Je ne parle que pour mémoire des expositions trop claires 
et autres choses grossières auxquelles force la présence des en- 
richis. 

Vers 1850 on ira à un théâtre parce qu'il offrira des stalles 



356 ŒUVRES DE STENDHAL. 

de deux pieds de large séparées par de véritables bras de fau- 
teuil, et, comme à l'Opéra de Londres, le spectateur ne sera 
point obligé de retirer les jambes quand son voisin rentre après 
les enlr'acles. A chaque instant il sera loisible à l'heureux spec 
tateur d'aller prendre l'air dans un immense foyer; il sera sûr 
de ne pas déranger ses voisins en regagnant sa place. La moitié 
des loges seront de petits salons fermés par des rideaux, comme 
on le voit à Saint-Charles, à la Scala, et dans tous les théâtres 
d'un pays où la civilisation n'est pas sortie de la féodalité et ne 
demande pas tous ses plaisirs à une seule passion : la vanité. 

Lorsque, au moyen de précautions si simples, on aura assure 
le bien-être physique du spectateur, on lui offrira un acte de 
musique qui durera une heure, une pantomime mêlée de danses, 
dans le genre de celles de ViganôS une heure, et enfin un der- 
nier acte de musique de cinq quarts d'heure. 

Dans les grandes occasions, le spectacle finira par un ballet 
comique qui ne pourra durer plus de vingt minutes, et dont tous 
les airs seront pris dans les opéras célèbres. Ce sera pour le 
public une occasion d'entendre les délicieuses caulilcnes de 
Cimarosa, Pergolèse, Paisiello, et autres grands maîtres que notre 
goût pour le tapage d'orchestrenous fait trouver froids. Du temps 
des grands peintres Coypel et Vanloo, on accusait Raphaël d'être 
froid. 

Quatre ou cinq fois par an, à l'occasion de certains événements 
mémorables, on jouera la tragédie avec toute la pompe que l'on 
prodigue maintenant aux ballets. Et la tragédie sera suivie d'un 
ballet comique. 

Dans ce théâtre modèle, on admettra les électeurs, les mem- 
bres de l'Institut, les officiers de la garde nationale, enfin tous 

* Milan, 1810 à 1816 ; Othello, la Vestale, Prome'lhée, le Chêne de Be'né- 
vent, etc., principaux chefs-d'œuvre de ce grand artiste inconnu à Paris, 
et par conséquent à l'Europe. La liberté de la presse et l'imprévu, non le 
talent de nos orateurs, font qu'à Vienne, Berlin, Munich, on ne peut rien 
oiprimer d'aussi amusant que nos journaux. 



MEMOIRES D'UN TOURISTE. 357 

es gens qui offrent quelques garanties, moyennant un abonne- 
Iment annuel très-peu cher. Il arrivera de là que pour toutes 
sortes d'affaires on se donnera rendez -vous au théâtre, comme 
on fait à Milan. Les femmes recevront des visites dans leurs 
loges. Le billet d'entrée sera de cinq francs. 

Les sixièmes loges, auxquelles on arrivera par un escalier à 
part, s'ouvriront moyennant cinquante centimes (comme à Milan 
le loggione). Tous les gens bruyants iront au loggione. 

Je n ai pas eu le temps d'aller à Clisson, dont bien me fâche ; 
on m'assure que le site est charmant. M, Cacault, ancien ministre 
de Florence à Rome, s'y était retiré ; et, d'après ses conseils, la 
ville, plusieurs fois brûlée dans le cours des guerres civiles, a 
été rebâtie en briques et un peu dans le goût italien. 

M. de B. nous disait, ce soir, qu'on ne trouverait pas mainte- 
nant cent paysans bretons pour faire la guerre civile, tandis qu'au 
commencement de la Vendée, ce furent les paysans qui allèrent 
chercher les gentilshommes dans leurs châteaux et les forcèrent 
de se mettre à leur tête. 



fm DE LA PREMIÈRE SÉRIE. 



TABLE 



Avertissement (inédit) 5 

Introduction (inédite) 7 

Yerrières, près Sceaux 19 

La Mode. 
FosTAiKEELEAU, le 10 avfil 183T 20 

Le Provincial, la Belle France, Essones , la Démocratie, 
Abrutissement, Route de Fontainebleau, Fontainebleau, 
Horatius-Coclès , Monaldesclii. 
MoNTAEGis, le 11 avril 26 

Neuvy, Cosne, la Loire, le Paysan Français. 
La Charité, 13 avril 28 

Le Journal. 
Nevers, 14 avril 33 

Imphy, Forges du Nivernais, Deux Caractères. 

Nivernais, 18 avril 38 

Un Mot, l'Air Noble, Isolement, l'Évèque de Bamberg, Isole- 
ment, Cadeau, le Testament. 

Moulins, 21 avril 48 

Créer des Actions, Souvigny, Roman et Gothique. 

De la Bourgogne, le 26 avril 50 

Une route, l'Aristocratie du Cabaret, une Terre, le Sabotier, 
les Jeunes Gens, la Vertu en province, le Mariage d'inclina- 
nation, la Littérature, les Jeunes Gens, Bibrncte. 

AuTUN, le 30 avril , 59 

Porte d'Arroux, Autun, Pierre de Couhard, César, César et 
les Gaulois, César et Napoléen. 



360 ŒUVRES DE STENDHAL. 

CuAUjioNT, le 3 mai 72 

Cliauiiiont, Haute-Maine, Dijon, un Voleur, le Touriste, 
Grandes Divisions de la France, Grenoble au 6 juillet, 
l'Ambition, Paris licpubliquc, Commerce de 1850. 

Langres, le 9 mai 75 

Langres, l'Ogive, le Compliqué, Diderot. 

Route DE Langues a Dijon, le 10 mai 86 

Chaînes de Montagnes, de la Pluie. 

Beaune, le 12 mai 91 

Dijon, Vernet, la Langue, Djjon, la Côte-d'Or, le Cios-Vou- 
geot, Beaune, Piron, Beaune, la Colonne de Cussy, M. de 
Lamennais. 

Chaios- sur-Saône, le 14 mai 99 

Contraste, le Travail, Châlon, Besançon. 

Sdb le bateau a vapeur, le 15 mai 101 

Le Bateau à vapeur, Mâcon, On hait l'esprit, Saint-Philibert, 
Mâcon. 

Lïos, le 15 mai , 105 

L'Ile Barbe, Neuville, Bords de la Saône, Lyon, le Café, la 
Garde nationale, un Libraire lyonnais, le Proconsul Plancus, 
Lyon, l'Ouvrier de Lyon, Organisation d'un Ministère, un 
Puritain, Fourvières, Aqueducs romains. Jeux de Caligula, 
Saint-Jean, Siint-Nizicr, René, un Oncle anglais, Connaître 
la France, Farce du Midi, l'Amour est ridicule, les Races 
d'Hommes, Race Gaël, Race Kymri, Race Ibère, Prêt sur 
gage, les Frères ignorantins, une simple Religieuse, Educa- 
tion des Filles, Gallia Christiana, Régner et non Aimer, 
Musée de Lyon, Je Taurobole, la Perfection du Valet de 
Chambre, un Ami, Brémont, 

Lyon, le l^"" juin 1837 149 

Saint-Élienne, Dînera Lyon, Quai Saint-Clair, Madame Girer, 
Musée de Lyon, Tableaux, École de Lyon, Tableaux du 
cardinal Fesch, Ouvriers de Lyon, la Guillotière, le Roi de 
Sardaigne, le Mariage, la Musique en France, les Vers dans 
l'Opéra, Armée anglaise, les Soldats anglais en 1814, Gains 
de 1857, Mensonges à respecter, Robert Walpoole, Esprit 
libéral des Villes, M. Court, le Gamin de Paris, la Place 
Bellecour, les Gestes, une Brèche, haute Politique. 

ViENHE, le 9 juin 1837 180 



MÉMOIRES D'UN TOURISTE. 361 

Chemin de fer de Vienne, Ciiemins de fer. Philosophie du 
Chemin de fer, Vienne, Musée de Vienne, les Amours, 
Antiquités de Vienne, Statues de madame Michaud, 
Désavantage du Touriste, le Coup de fusil. 

Saint-V ALLIER, le 11 juin 195 

La Côte-Rôtie , Rive gauche du Rhône, Routes anciennes, 
Rampes de Revantin. 

Valknce, le 11 juin 195 

Valence, le lieutenant Bonaparte, la Vie du Midi, l'Art gothique, 
Mode du Gothique, le Tribunal de Valence. 

12 juin, Sur LE BATEAU A VAPEUR, VIS-A-VIS MONTÉLIMiRT 200 

Règne de Louis-Philippe, la Démocratie. 

Avignon, le 12 juin. . . , 203 

Pont-Saint-Esprit, Avignon, le Maréchal Brune. 

Avignon, le 14 juin 208 

Vaison, Palais des Papes, Cour d'Avignon, Lettre de Pétrarque, 
le Mistral, le Malheur d'un Sot, un Sot, Intérieur d'une 
Préfecture, le Préfet antiquaire. 

Nivernais, le 18 juin 222 

Glerniont, les Cantales, le Roman et le Gothique, On ne fait 
jamais la Façade, Contre-Sens, Histoire du Gothique, Mo- 
narchie du quatorzième siècle, Brioude. 

Nivernais, le 19 juin 235 

La Province envie Paris, la Province et Paris, la Bourgogne, 
Episodes de la vie d'Athanase Auger. 

Bourges, le 20 juin 1837 245 

La Diligence, l'Isolement, Bourges, la Cathédrale, un Ivrogne, 
Hôtel de Jacques Cœur, les Enfants Bleus. 

Tours, le 22 juin 259 

Châteauroux, Chàtillon-sur-Indre, Loches, Tours, M. Déran- 
ger, Louis XI, les Malatesta, le Feu Sacré, l'Académie, uns 
Adjudication, Bureaux de Préfecture, les Cinq Percepteurs, 
le Journal de la Préfecture, le Bateau à Vapeur, le Bateau 
engravé, la Loire, le Désordre dans le Danger, Luynes, 
Cinq-Mars, Saumur, un Jeune Officier, M. Pellico, une 
Princesse, Raisonnements à la Turgot. 

.Vantes, le 25 juin 1837 297 

Nantes, le Théâtre-Français, Paupérisme, Cathédrale, Tom- 
beau de François II, Michel Colomb, Alarcon, Saint-Nazaire, 



862 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Beauté bretonne, un Caractère de Jeune Fille, la Comédie, 
Bataille de la Nouyelle-Orléans, le Général Jakson, Musée 
de Nantes. 

Nantes, le 1«' juillet 330 

Un Don Juan, Rclz, le Maréchal de Retz, Pas de Maris trom- 
pés, la Russie, la Bretagne, Madame de Nintrey, Armée de 
la Loire, Nantes et le Havre, le Théâtre. 



FIK DE U TABLE DE LA PREMIÈRE SÉRIE. 



ÉMIUI OOLUf — IMPRIIURIB DB LAONT 












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Mémoires d'un touriste 


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1891 
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par de Stendhal 



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